‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 295 sur 440 · PREMIÈRE SECTION : SUBTERFUGES ET INEXACTITUDES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION : SUBTERFUGES ET INEXACTITUDES

§ 1. H ne faut point chercher de mérité dans les autobiographies des poètes et, en particulier, dans la Vita nuova.

Dante a beau se plaire et étaler sa science scolastique, il n*est, à proprement parler, ni astronome, ni théologien, ni philosophe, pas même chroniqueur ; avant tout, il est un poète, un homme qui, par son imagination, crée de la beauté. Comment retrouver en son œuvre la stricte vérité? Il la masque de fleurs lorsqu'elle est sèche et nue ; il l'altère, lorsqu'elle ne se plie point aux caprices de son inspiration. Et quand même son instinct d'auteur ne l'y entraînerait pas, ses intentions de morahste et de politique, qui prétend

j;uider ravenir, roblijjeraienl à modilier la réalité dans le sens de ses espérances. Quelle sincérité attendre de riioninie qui écrit, l'œil fixé sur les siècles futurs ^ ? Lorsqu'il peint lui-même son portrait, ne sera-t-il pas poussé, malgré lui, à en accorder les lignes avec ses chimères? Kt je sais bien que la Vita niio^'a fut composée avec des intentions moins profondes que la Comédie; elle n'en est pas moins le commentaire tendancieux de poésies qui, elles-mêmes, conçues dans la manière exaltée du Slil niio^o, ne pouvaient être un miroir fidèle de la vérité.

On n'exige point d'un poète qu'il retrace l'histoire de ses amours aussi exactement que les notaires rédigent leurs actes. Les porteurs de laurier décevraient le public en lui révélant, sans la rehausser de quelques fioritures, la platitude des petits faits de leur existence. Nous nous faisons leurs complices. Nous aimerions qu'à ces hommes extraordinaires fût échu un destin inouï. Nous réclamons d'eux qu'ils nous émeuvent, sans penser que ce n'est pas leur vie, mais leur âme, qui est intéressante. Ils le savent bien, aussi se confessent-ils rarement avec la candeur de Jean- Jacques. Ils ont intérêt à se grandir à nos yeux et à ceux de la postérité et ils souffrent, d'ailleurs, du besoin de mêler leurs rêves aux événements ; quand ils ne les altèrent pas de propos délibéré, ils les modifient inconsciemment. Ne cherchons point de documents historiques dans les autobiographies des auteurs.

Dante nous a beaucoup entretenus de lui et des siens -. Il eût pu, dans la Vita nuo^^a, satisfaire sans contrainte ce penchant et donner un journal de sa vie. Mais il était poète ; la puissance de son imagination lui permettait de voir, avec autant de netteté que si elles se déroulaient sous ses yeux, les scènes qu'inventait sa fantaisie; sa sensibilité lui permettait d'éprouver, la plume à la main, des émotions qui lui restaient étrangères dans l'habitude de la vie. C'est ainsi que des rimeurs, beaucoup moins bien doués, ont réussi à écrire de fort touchantes chansons de femme. Prendre la Vita nuova

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