‹ Autour de Honoré de BalzacChapitre 23 sur 44 · L'Ordre, 6 octobre · texte numérisé non relu

L'Ordre, 6 octobre

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d'écrivains qui se reconnaîtraient le droit d'y figurer.

» Ceux qui n'ont pu, comme Voltaire, faire fortune dans les spéculations des fermiers généraux; ceux qui n'ont pu, comme Beaumarchais, assurer leur indépendance future en vendant des fusils aux Américains, révoltés contre l'Angleterre; ceux enfin qui n'ont pas dû au hasard de la naissance une de ces hautes positions de loisir qui permettent de cultiver les muses à l'ombre des tilleuls plantés par leurs parents ; ceux encore qui ne vendent leur plume d'aucune manière et sous aucun prétexte, se voient rejetés naturellement dans la classe des bohèmes. C'est convenu dans un certain monde, et c'est juste; Balzac le reconnaissait volontiers ^

1. Balzac a du reste payé ses dettes entièrement. 11 aimait parfois, dans sa conversation, à rappeler *cc mot de Napoléon : « Tout se paie ! » (Note de l'auteur).

L'exactitude de cette note est plus que contestable.

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» Un jour, il lui vint à Fesprit de faire, comme on dit, du théâtre. Cela devait être, en apparence, bien facile pour lui, dont les romans avaient fourni déjà une large pâture à l'imagination de nos vaudevillistes. Eh bien 1 il s'en préoccupait comme d'une impossibilité qu'il espérait résoudre par une volonté ferme. Il sentait du reste, avec son esprit pratique, qu'il était impossible d'arriver seul au théâtre, — du moins pour y gagner de l'argent. C'était alors sa manie, très honorable du reste, puisque son but était de vivre selon ses goûts, et de satisfaire un jour ses créanciers.

» A cette époque, il ne rêvait que d'architecture, — ce qui ne s'éloignait pas beaucoup, au fond, de la pensée du drame. 11 avait acheté, avec le produit d'un de ses romans, un terrain à Sèvres, près de la ligne future du chemin de fer, à cent pas d'une station. Il avait calculé cela et le disait à tout le monde naïvement.

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» On peut l'avouer aujourd'hui, le spéculateur chimérique, l'inventeur prodigue des millions du père Grandet, avait mal choisi son terrain, et le vendeur devait en rire... C'était une vingtaine d'ares en surface, à la hauteur du chemin de fer, et dominant de haut la route de Ville-d'Avray à Sèvres; mais c'était bien le plus abominable terrain qui fût au monde; un fond de glaise maintenait les eaux dans la couche sablonneuse supérieure ; puis, au-dessus du sable venait la terre végétale. Or, dans un tel terrain voici ce qui se passe lorsqu'on bâtit : le poids des moellons force les eaux retenues dans les couches de sable à s'échapper par les fentes et les fissures de la glaise; le sable alors, en se tassant, fait varier la surface du sol, et la maison s'en va. On recommence : même cause, même effet.

» C'est ce qui est arrivé trois fois; la maison, construite d'après les dessins de Bal-

zac lui-même, s'en allait peu à peu vers la

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route. Elle y glissait d'une manière insensible, comme on glisse vers la tombe. Il commença alors à parler de pilotis qu'on pouvait implanter dans le sol pour le raffermir.

» Il ne croyait pas aux bois ordinaires que notre commerce national aurait pu lui fournir pour cette entreprise. Il nous parlait de pilotis en bois d'aloës... Ceci peut étonner au premier abord, — mais tout s'expliquait par ce simple fait : Il y a, disait-il, à Venise, des palais magnifiques, entièrement construits sur des pilotis d'aloës. Les héritiers des grandes familles du pays vivent pauvrement en général, avec une pension de douze cents Zwanzigs que leur fait l'Autriche. Ils n'ont pas le droit de vendre les tableaux, ni les marbres ; mais en debsous main ils ont établi un commerce inconnu de l'Autriche, c'est de faire scier la nuit les vieux pilotis incorruptibles de bois d'aloës et de les remplacer par des

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pilotis en chêne; je veux, ajoutait-il, en secret, faire acheter quelques centaines de ces pilotis d'aloës, pour raffermir mon terrain.

» Cependant un entrepreneur intelligent lui prouva qu'avec un bon système de terrassement, les pilotis deviendraient inutiles. Il arrêta donc sa commande de Venise. Et, en effet, la maison dominant bientôt trois étages de terrasses, se trouva solidifiée par de petits murs en moellons, qui, supportant des vases de fleurs, présentaient d'en bas, pour nous servir d'une phrase de Fénelon, un horizon à souhait pour le plaisir des yeux.

D Dans la maison construite d'après ses dessins, Balzac n'avait oublié qu'une chose, — l'escalier. Sur les observations qu'on lui fit, il établit l'escalier au dehors, comme dans les chalets suisses. Ce détail est connu. Ce qui l'est moins, c'est qu'à peine la maison bâtie et solidifiée, il y composa un drame. Reconnaissant la nécessité de la col-

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laboration, mais ne voulant pas, avec sa haute position littéraire, passer sous le joug des charpentiers dramatiques, — il prit simplement un élève. C'était un brave garçon, et même un poète distingué, que nous avons tous connue Balzac lui dit : « Il ne » faut pas vous attendre à vivre chez moi » d'une existence ordinaire; aux Jardies, » on ne vit que la nuit; — le jour, on » dort, — excepté moi, qui ai des affaires » et qui dors peu. »

» Le jeune poète se laissa faire. Balzac l'emmena chez lui, un soir à dix heures, et lui dit : « Vous avez encore de vieilles habi- » tudes; couchez-vous, je vous ferai réveil- » 1er quand il le faudra. »

» A une heure du matin, un domestique en livrée entra dans la chambre du jeune homme et dit : « Monsieur vous prie de vous » lever. » 11 se leva.

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