GÉRARD-SÉGUIN
Or, le portrait en question fut exposé au Salon de 1842. Il figure au livret sous le numéro 765 : « Jean-Alfred Gérard- Séguin. Portrait de M. de i?., pastel ». Nous pensons donc qu'il s'agit de l'œuvre exposée aujour-
1. A cette époque, le Salon de peinture s'ouvrait au mois de mars.
d'hui au musée de Tours et attribuée à Court. (I) Elle provient de la vente après décès de la comtesse Emile Guidoboni Visconti, morte précisément à Versailles, le 28 avril 1883. Cette dame habitait déjà cette ville en 1841, à l'époque où Séguin n'avait pu trouver un moment pour aller y voir son œuvre. L'intimité de Balzac avec cette famille remontait à 1834 ou 1835, lorsqu'il était devenu l'un des habitués ordinaires des Bouffes et de l'Opéra. Elle s'accrut encore vers 1839, après la location par le comte Visconti d'un des pavillons dépendant des Jardies, où il s'installa avec sa femme. Tout fait donc supposer que le pastel du musée de Tours est celui de Gérard- Séguin, offert sans doute en 1841 par Balzac lui-même à madame Visconti.
Champfleury, qui, pour bien des raisons, gardait le culte de Balzac, l'avait vu plusieurs fois en 1847 et 1848, et trouvait, disait-il, ce pastel d'une extrême ressemblance.
Ce portrait a-t-il été lithographie, ainsi qu'il semble résulter de la lettre de Balzac publiée dans sa Correspondance et adressée en 1842 à M. Alophe Menut? Nous y lisons en effet ceci :
« Mon cher peintre,
î Votre œuvre est entre les mains de Philippon, qui la fait lithographier pour vous suspendre à tous les étalages, sous cette rubrique : Alophe Mmut, d'après Gérard- Séguin, et pour en lirer parti. Ce sera bientôt fait, et vous aurez chez vous votre page, que vous mettrez à l'Exposition. »
Quoi qu'il en soit, nous ne connaissons point ce portrait d'après Gérard-Séguin, pas plus que sa reproduction en lithographie, dont il est aussi question dans les lignes précédentes.
Plusieurs autres de ces œuvres d'art in-
complètes sont, du reste, également perdues ou bien fort altérées. Le portrait original de Boulanger dont l'esquisse, souvent exposée depuis quelques années, appartient à M, Alexandre Dumas fils, est toujours en Ukraine, au château de Wierzchownia, où bien peu d'élus ont pu l'apercevoir. Quant au second exemplaire de ce tableau, exécuté en môme temps, où se trouve-t-il aujourd'hui? Offert jadis par Balzac à sa mère, nul ne l'a jamais revu. Mais d'abord, est-il bien sûr qu'il ait jamais été achevé et livré? En tout cas l'une de ces deux toiles figura au Salon de 1837. Elle y fut exposée sous le numéro 174.
Faut-il d'ailleurs regretter beaucoup ces deux dernières œuvres? D'après sa Correspondance publiée, le grand homme lui-même trouvait l'exemplaire de Wierzchownia singulièrement détérioré. On lit en effet ce qui suit dans la lettre écrite d'Ukraine à sa sœur, le 22 mars 1849 : « Mon portrait par
Boulanger est devenu la croûte la plus hideuse qu'il soit possible de voir; les couleurs étaient ou mauvaises ou mal combinées, et c'est tout noiri C'est affreux I... Je suis honteux pour la France d'une pareille toile, et elle est reléguée dans une bibliothèque où l'on va peu. »
Ajoutons cependant que cette appréciation défavorable est extrêmement exagérée, au dire d'une personne qui connaît le tableau.
Mais après tout la valeur artistique présente de cette toile demeurant en question, nous sommes heureux de pouvoir du moins citer, à l'appui de sa valeur originelle, un document important et tout à fait oublié. C'est une magistrale analyse de l'œuvre par Théophile Gautier, imprimée sous le simple titre de Beaux-Arts dans la Presse du 6 décembre 1836, et complétée ici par un passage de son article sur le Salon de 4837, paru le 18 mars 1837, dans le même journal :
« De notre temps, le portrait est généralement abandonné aux plus désespérantes médiocrités. Nos grands génies trouvent audessous d'eux de traduire la simple nature, ils aiment mieux inventer et faire des tableaux d'histoire ; cependant le portrait n'a pas été dédaigné par ces maîtres incomparables, ces demi-dieux de la peinture, dont les œuvres font notre admiration et notre désespoir. En effet, la reproduction du masque humain, avec sa pensée, sa physionomie et son tempérament, est une des plus hautes études que l'art puisse se proposer.
» Titien, ce prince de la chair, ce poète de la couleur, dont Charles-Quint ramassait respectueusementla brosse, a produit une grande quantité de portraits qui ne le cèdent en rien à ses plus exquises et plus divines peintures. Van Dyck, qui a fait d'admirables tableaux d'histoire, doit exclusivement sa prodigieuse réputation à ses portraits, car ses tableaux ne sont guère connus que des ar-
listes; Holbein, Velasquez, Rembrandt, Raphaël, Léonard de Vinci ont tous cultivé plus ou moins assidûment cette belle partie de l'art, qui exige peut-être moins d'invention et d'idéalité, mais qui demande impérieusement une intelligence des types, une philosophie, une observation supérieure et la réunion de toutes les plus rares qualités d'exécution : dessin, couleur, modelé et clairobscur.
» Qu'on n'aille pas croire que le portrait, qui, au premier abord, ne semble qu'une copie aussi exacte que possible d'un individu quelconque, ne soit pas susceptible de composition ; ce serait une grave erreur. Il y a autant de composition dans un beau portrait que dans un tableau à sujet historique ou mythologique. Le choix de la pose et du jour, l'air de tête, le tour des mains, l'ajustement des draperies et des accessoires, la disposition des fonds, le rapprochement de certaines teintes favorables, tout cela
constitue une composition très compliquée dans le vrai sens de la peinture, tes portraits de Van Dyck, par exemple, sont beaucoup plus remplis d'invention que les compositions les plus pathétiques de M. Paul Delaroche ; c'est une vérité qu'il est assez difficile de faire entendre aux gens du monde, et qui n'en est pas moins une vérité fondamentale et incontestable ; mais aujourd'hui, comme à toutes les époques de décadence, les idées littéraires ont envahi les arts et faussé le jugement général.
y> Assurément nous ne sommes pas plus satisfaits que tout autre de cet épouvantable déluge de portraits de toutes dimensions qui inondent chaque année les salles du Louvre et montent jusque par-dessus les corniches. Cette collection de respectables physionomies de marchands de bas et d'épiciers, en habits neufs et en cravate blanche, dans toute leur gloire d'hommes établis, électeurs, éligibles et décorés, n'a rien qui nous cause un plai-
sir excessif. Nous trouvons que c'est un mince régal de voir toutes ces femmes aux chairs roses et bleu de ciel, misérablement décolletées, nageant dans les nuages savonneux de leurs robes de mousseline blanchies exprès ; les fashionables en gants jaunes, avec le pantalon collant de rigueur, la botte improbable, l'éperon fantastique et le chien de chasse idéal, ne nous semblent pas non plus quelque chose de bien récréatif, et nous sommes d'avis qu'il y a bien assez de bourgeois et de physionomies laides ou ridicules comme cela sans les doubler en peinture. Nous, qui plaignons les glaces obligées de refléter certains visages, nous plaignons encore plus les toiles condamnées à les garder perpétuellement. Mais tout cela n'a pas plus de rapport avec l'art que la lithographie, la lithochromie, le diagraphe et autres belles inventions.
» Champmartin est le seul portraitiste de profession moderne qui ait introduit un peu
d'air dans le portrait ; — encore voit-on dans sa couleur et dans son faire lin parti pris d'escamotage et d'atténuation qui semble vouloir éviter les observations béotiennes dont la plupart des modèles ne se font pas faute ; les tons vermillonnés et rosés y sont prodigués trop complaisamment ; les plans, les saillies, les attaches musculaires, les facettes accentuées disparaissent dans un s,ystème d'aplatissement général : le blaireau défait trop souvent l'ouvrage de la brosse.
y> On ne peut que plaindre M. Ghampmartin, qui avait montré, dans ses deux grandes et ardentes esquisses de VExtermination des janissaires et du Massacre des innocents, un robuste tempérament de coloriste, de s'être ainsi énervé dans cette peinture de salon et de n'avoir pas su mieux résister aux exigences des belles dames qui demandaient qu'on les fît aussi jolies que des têtes de Grévedon et des gravures de mode.
» Faire le portrait de cette manière, c'est
vouloir tuer de gaieté de cœur le talent que l'on a ; car en art, les mauvais plis ne se perdent pas facilement, et l'on ne peut guère revenir de la peinture de pacotille à la peinture sérieuse. Mais nous croyons que c'est une chose bonne et profitable à tout artiste, si éminent qu'il soit, de faire de temps à autre quelque portrait ; non pas un portrait imposé, mais une physionomie de choix, remarquable par l'expression ou le caractère. Certaines figures répugnent à la peinture et sont tellement ingrates qu'il est impossible d'en tirer parti. Il faut les renvoyer aux peintres qui exposent des cadres sur le boulevard et dont c'est le métier. On fait ainsi des portraits qui, outre le mérite de la ressemblance, ont une valeur réelle et générale et sont de belles œuvres d'art.
» M. Louis Boulanger, homme de haute intelligence et qui a fait une profonde étude de son métier, a parfaitement compris cette vérité dans les portraits qu'il vient de ter-
miner. Il a pris quatre types complètement différents, et il les a merveilleusement bien réalisés sur la toile. Ces portraits sont de la plus parfaite ressemblance, non pas cependant de cette ressemblance infidèle qui consiste à copier les verrues, le pointillé de la peau, et à mettre exactement le même nombre de cils et de cheveux qu'au modèle qui pose, de cette ressemblance de caricature si facile à attraper qu'elle n'exige pas le moindre talent et se laisse obtenir par des gens qui ne savent même pas dessiner. Nous Tavons déjà dit, cette peinture n'est pas du domaine de l'art.
» Les portraits de M. Louis Boulanger ressemblent d'une façon intime et sérieuse et tout à fait magistrale, c'est-à-dire qu'il ne s'est nullement privé des grandes masses d'ombre, des méplats anatomiques, des empâtements, du jour tiré de haut, et autres moyens d'art abhorrés des bourgeois ; il a fait hardiment un côté de la figure plus
noir que l'autre, et ne s'est pas mis en grande dépense de rose tendre; il a laissé ses tons comme il les avait posés, avec leur accent et leur valeur, et ne s'est pas autrement inquiété de dissimuler le travail de la pâte souple et grasse dans laquelle il a trouvé son effet ; il a copié, en gardant son sentiment et sa touche, de façon qu'on peut dire : voici M. de Balzac, voici Achille Devéria, M. Fontaney ou M. le baron deB., sans hésiter une minute, si on les connaît ou si on les a vus seulement deux fois, et, si on ne les connaît pas : voici un tableau de Boulanger.
» Nos ajustements prêtent bien peu à la peinture; comme forme et couleur on ne saurait rien imaginer de plus horrible. Gela ne saurait être autrement depuis que les artistes ne se mêlent plus à la vie réelle, et ont abandonné la direction des modes. Nos habits, nos coiffures, nos meubles et objets de décoration sont inventés par des tailleurs,
des perruquiers, des marchands, des laquais et des femmes de chambre, qui ont des idées tout à fait particulières sur le beau, qui se produisent en toutes sortes d'accoutrements mesquins et ridicules, et d'imaginations grotesques, qui font sourire de pitié les gens de goût. Cependant, si effroyables que soient ces costumes et ces modes, nous les portons et nous les suivons, et les peintres en subissent les conséquences.
» Qui rendra aux artistes ces beaux pourpoints de velours tout tailladés, ces chemises aux flots abondants, ces amples chevelures, ces longues mains patriciennes balançant un gant de buffle et ces belles et larges draperies des portraits vénitiens? Hélas I le temps est passé des beaux jeunes seigneurs au teint ambré, à l'œil ardent et noir, à la bouche imperceptiblement souriante, à l'attitude indolente et fière, frêles comme des roseaux, forts comme l'acier, cambrés et nerveux, également prompts à donner un
coup d'épée ou un baiser. Il n'y a plus de Titien, il est vrai, mais il n'y a plus d'Arétines, plus de ces magnifiques courtisanes avec des colliers de perles blondes, des chairs de marbre dépoli, et des castellesde cheveux dorés, qui vous regardent hardiment, fières de leur nudité superbe, du haut de leur estrade de damas ou de brocart. Les princes ne font plus voir leurs maîtresses nues aux grands artistes; on délaisse le culte du beau, l'adoration de la forme divine, pour je ne sais quel monstrueux fantôme d'utilité, et le jour n'est pas loin oii la poésie, la peinture et la sculpture disparaîtront du monde. » Nos regrets sont sans doute partagés par M. Boulanger, car, sur ses quatre portraits, deux seulement sont représentés avec des habits. Devéria est en robe de chambre, Balzac a le froc de moine qu'il porte habituellement chez lui ; les deux autres, M. Fontaney et le baron de B., à qui leur position diplomatique permet moins de familiarité
avec le public, sont habillés commev à leur ordinaire ; M. le baron de B. a de plus un ordre du Christ de Portugal, suspendu à un large ruban rouge et du plus riche effet. 11 y a loin de la simplicité élégante de ce costume aux ridicules harnais des braves gens qui s'endimanchent pour venir poser. Mais cependant, tel parti que M. Boulanger en ait tiré, on ne peut s'empêcher de soupirer en pensant aux magnifiques ajustements du xvi^ siècle, et de dire que Titien et Velasquez étaient des peintres bien heureux.
» Je trouve que nous sommes, nous autres pauvres gens de cette malheureuse époque, la jeunesse la plus digne de pitié que l'on ait jamais pu voir ; tout ce qui est éclatant et singulier nous est interdit ; le velours, la soie, les broderies d'or, les nœuds de ruban, les longues plumes, les belles épées ciselées, les grandes bottes à entonnoir de dentelles, l'élégance extravagante, les moustaches troussées en croc, les cheveux bouclés,
les bagues, les diamants, tout ce qui fait la joie et l'orgueil de la jeunesse nous est refusé; et il faut, bon gré mal gré, nous enfermer tous dans de vilains suaires noirs, ou nous avons l'air de porter le deuil de notre gaieté.
» Nous commencerons notre analyse par le portrait de M. de Balzac.
» C'était une physionomie très difficile à rendre que celle-là, à cause de sa variété, de sa mobilité et de son aspect étrange. On ne connaît pas d'autre portrait de M. de Balzac que la charge de Dantan ; ni l'homme, ni la canne ne ressemblent; c'est une charge très spirituelle, mais à côté ; la canne et l'homme sont moins gros. Boulanger a parfaitement saisi cette expression complexe, qui semble se refuser au pinceau qui ne peut exprimer qu'un sentiment à la fois. Nous allons tâcher, pour la satisfaction de ceux qui ne pourront voir ce beau portrait, de le décrire aussi exactement que possible, afin de leur donner
une idée de la personne du plus fécond de nos romanciers, comme dirait Hippolyte Souverain.
» M. de Balzac n'est pas précisément beau. Ses traits sont irréguliers, il est gros et court. Voilà un sommaire qui ne paraît guère prêter à la peinture, mais ce n'est là que le revers de la médaille. La vie et l'ardeur répandues dans toute sa physionomie lui font une beauté particulière.
» Dans son portrait, M. de Balzac, enveloppé des larges plis de son froc, a les deux bras croisés dans une attitude calme et forte, le col découvert, le regard direct et ferme; le jour, pris d'en haut, illumine de luisants satinés les parties supérieures de son front et jette une vive clarté sur les bosses de la verve et de l'humeur qui sont très développées chez M. de Balzac ; les cheveux noirs, aussi éclairés et luisants, s'insèrent dans les tempes comme des effluves rayonnants, et donnent une vie singuhère à tout le haut de la tête ; l'œil,
baigné d'une pénombre dorée avec une prunelle fauve sur un cristallin humide et bleu comme celui d'un enfant, lance un regard d'une acutesse surprenante ; le nez, taillé en méplats brusques et tourmentés, respire fortement et passionnément par une large narine rouge ; la bouche, grasse et voluptueuse, surtout dans la lèvre inférieure, sourit d'un sourire rabelaisien à l'ombre d'une moustache d'une couleur beaucoup plus claire que les cheveux; le menton, volontairement relevé, est lié au col par un pli de chair ample et puissant, qui ressemble au fanon d'un jeune taureau. Le col luimême est d'une force athlétique et peu commune; les joues, d'une plénitude rebondie, sont frappées du vermillon d'une santé violente, et toutes les chairs resplendissent du lustre le plus joyeux et le plus rassurant.
» Il y a dans cette tête du moine et du soudard, un mélange de réflexion et de bonne humeur, de résolution et d'entrain,
infiniment rare ; le penseur et le viveur s'y fondent avec une harmonie bizarre. Mettez unecuirasse sur cette large poitrine, vousaurez juste un de ces gros lansquenets allemands à grandes bottes si jovialement peints par Terburg. Avec le froc, c'est Jean des Entommeurs; cependant, n'oubliez pas que l'œil jette, à travers tout cet embonpoint et cette bonhomie, un jaune regard de lion qui corrige cette familiarité flamande. Un pareil homme peut suffire à tous les excès de table, de plaisir et de travail. On n'est plus étonné de l'immense quantité de volumes publiés par lui en si peu de temps. Ce prodigieux labeur n'a laissé aucune trace de fatigue sur ces fortes joues pommelées de rose et sur ce large front blanc. Cet énorme travail, qui eût écrasé sous son faix six auteurs ordinaires, est à peine le tiers du monument qu'il veut élever.
» Jean Goujon eût pris cette face pour en faire le mascaron du rire.
» Cette description contrariera probablement l'idéal que beaucoup de personnes se sont formé de M. de Balzac, d'après ses œuvres. Bien des gens ne peuvent s'imaginer les poètes et les écrivains célèbres que maigres et jaunes, avec de longs cheveux noirs ; nous avons, nous-mème, partagé ces naïves croyances, que nous déchirons aujourd'hui; nous convenons bien que cela devrait être ainsi, mais notre description est de la plus scrupuleuse exactitude.
» Le portrait de M. Fontaney est l'antithèse la plus complète que l'on puisse trouver à celui de M. de Balzac; c'est une nature fine, nerveuse, d'un type tout à fait italien, avec un teint fauve, un œil noir, un sourire sobre et serré, des tempes découvertes, un nez à vive arête, une moustache mince, une vraie tête de Porbus ressuscitée. 11 a une expression moitié poétique, moitié officielle, très bien rendue par M. Louis Boulanger.
)) Le Devéria, plus maigre, plus osseux, est
remarquable par un profond sentiment de rêverie mélancoliquequ'onnes'attendait guère à trouver dans l'auteur de tant de compositions gracieuses et charmantes; la lumière concentrée sur le front lui donne un poli d'ivoire d'un effet singulier et piquant ; le bas de la figure est terminé par une barbe pointue qui achève de prêter à cette tête un caractère espagnol et chevaleresque ; la main gauche est fort belle et d'une tournure très magistrale.
» Quant au baron de B., c'est un homme d'une élégance un peu dédaigneuse, brun comme un Titien, le sourcil bleu à force d'être noir, un reniflement particulier de narine et un pli très caractéristique dans la lèvre, une belle et grave tête ; son attitude est d'une simplicité heureuse ; comme tournure, c'est le plus réussi des quatre. La pâte est riche, bien nourrie, la touche ferme et libre, et je l'estime un des meilleurs morceaux de l'artiste.
» M. Boulanger a rempli dans ces toiles
toutes les promesses de son beau Portrait du prêtre espagnol, exposé il y a quelques années ; et il est à désirer qu'il dérobe quelques moments à ses travaux historiques du musée de Versailles pour donner des frères à ces beaux portraits. Et nous espérons qu'il le fera. »
« Nous avons apprécié déjà les portraits de M. Louis Boulanger, qui, occupé à sa grande Procession des états généraux, n'a pas eu le loisir de faire de tableau. Ces portraits joignent le mérite de la ressemblance à une exécution large et ferme, tout à fait dans le caractère des Velasquez et de Titien ; de tous ces portraits, celui qui fixe le plus l'attention de la foule est M. de Balzac, le célèbre conteur. Ce que nous disions de l'impossibilité de faire quelque chose de pittoresque avec notre costume est si bien senti par tous les gens qui ont le sentiment de la forme, que
M. de Balzac a préféré poser en robe de moine à se faire représenter en frac. Ce froc, du reste, lui sert habituellement de robe de chambre, sans doute pour une double allusion à ses labeurs de bénédictin et à son humeur pantagruélique. Il a les bras croisés sur la poitrine et regarde devant lui avec cet œil si clair, si fixe, si pénétrant, si limpide, qui est à la fois l'œil d'un lion et l'œil d'un enfant, et qui fait sa principale beauté et même toute sa beauté ; car, sans ce regard, M. de Balzac serait plutôt laid que heaUy comme dit la Gazette de Milan.
» A propos de M. de Balzac et de la Gazette de Milan, vous savez sans doute cette histoire de voleurs, dont il est le héros ou plutôt la victime. Au détour d'une rue :
Six voleurs, qui voulaient faire, en ceUe rencontre, L'aumône avec sa bourse et voir l'heure à sa montre,
se présentent à M. de Balzac sous la forme d'un chœur de populations enthousiastes de
son beau talent. — « Oh ! monsieur de Balzac, c'est donc vous qui avez fait la Peau de Chagrin et le Lys dans la vallée? — Mais oui, messieurs, c'est moi-même, pour vous servir. — Nous tiendrions beaucoup à avoir quelque chose d'un écrivain aussi célèbre. A défaut d'autographe, nous accepterions volontiers votre montre. » M. de Balzac ayant préféré leur donner des autographes, il s'en serait suivi une lutte oii l'on aurait mis le poignard sous la gorge à notre joyeux moine, qui aurait été forcé de céder sa montre et même sa bourse par-dessus le marché ; mais cela n'a pas le sens commun, car M. de Balzac, qui est d'une vigueur corporelle peu commune, et mettrait, comme frère Jean des Entommeurs, toute une armée en déroute, rien qu'avec le bâton de la croix de Lerné ou le jonc de sa fameuse canne, les aurait assommés subitement tout vifs et déchiquetés en barbe d'écrevisses. »
En ce temps de recherches précises et de documents exacts, il était difficile, pensonsnous, d'offrir au public la reproduction d'une œuvre plus remarquable à tant de titres, et plus intéressante pour tous, que celle du daguerréotype d'Honoré de Balzac dont, au début de ce chapitre, nous avons raconté l'histoire.
Toutes trois ont trait à Balzac, et toutes trois touchent à quelque point intéressant ayant rapport à ses travaux ou bien à sa renommée. C'est pourquoi nous les réunissons ici. Nous les imprimons absolument conformes aux autographes, en les accompagnant seulement des explications nécessaires à leur parfaite compréhension.
On doit peut-être à la lettre suivante d'Hetzel la préface de la Comédie humaine, A ce seul titre, c'est déjà un document important et digne d'être conservé. Mais il le mérite encore à cause de son auteur luimême, de ce charmant écrivain, de cet ingénieux humoriste, dont la plume fut toujours guidée par un esprit plein de bon sens et d'à-propos.
Que de démentis P.-J. Stahl n'a-t-il pas donnés à la trop modeste opinion de son
homonyme Hetzel, prétendant ici qu'il m sait pas écrire!
« [Paris, juin 1842.]
» Mon cher Balzac,
y> Il est impossible de reproduire ces préfaces signées Félix Davin *. Elles ont le tort d'avoir l'air écrites en grande partie par vous et [d'être] signées d'un autre [nom]. Je les trouve en cela extrêmement maladroites. Leur effet, à la tête d'une chose capitale comme notre édition complète, serait détestable.
» Ces préfaces ont quelque chose d'académique, bon pour un éloge ou pour un plaidoyer, mais qui manque son but dans une préface qui veut avant tout être simple, naturelle, quasi modeste et toujours bonhomme,
l.Il s'agit des préfaces mises, en 1835, en tête des Études de mœurs au xix" siècle et des Études philosophiques, premières ébauches de la Comédie humaiîie. Nous les avons recueillies dans notre Histoire des Œuvres de H. de Balzac.
sans prétentions littéraires ou autres. Un résumé, une brève explication de la chose écrite, signée par vous, ce qui implique une grande sobriété, une mesure très grande, voilà ce qu'il faudrait.
» Il n'est pas possible qu'une édition complète de vous, la plus grande chose qui se soit osée sur vos œuvres, s'en aille au public sans quelques pages de vous en tête.
» Non ; l'opération aurait l'air abandonnée par vous, son père, et on dirait un fils renié, ou au moins négligé par son auteur.
» J'ai lu ce que vous aviez commencé.
Cela m'a paru mieux que tout le reste, d'un ton meilleur. Résumez, résumez le plus modestement possible. C'est là le vrai orgueil, quand on a fait ce que vous avez fait. Contez votre affaire tout doucement. Figurezvous vieux, dégagé de tout, même de vousmême. Parlez comme un de vos héros, et vous ferez une chose utile, inriispensahle.
))A l'œuvre, mon gros père; permettez à
un maigre éditeur de parler ainsi à Votre Grosseur. Vous savez que c'est à bonne intention.
» C'est une réclame à faire. Si je savais écrire, je l'écrirais; en matière de réclame, mieux vaut un marchand qu'un poète.
j> Comment I Nous publierions vos livres, qui paraîtraient pour la première fois sous ce titre d'ensemble : la Comédie humaine, et la première ligne à imprimer ne serait pas celle-ci :
» Je donne ce nom (la Comédie humaine) y> à mes œuvres complètes pour les raisons » que voici : etc., etc.? » Et après, vous ne trouveriez pas à dire que si vous avez été attaqué beaucoup moins dans vos œuvres que dans votre personne, cela prouve peutêtre que votre personne est moins connue que vos œuvres I Qu'assurément vous ne pouvez pas être votre biographe à vousmême, mais qu'il est pourtant quelques erreurs, d'une part, et aussi quelques men-
songes [de l'autre], à rectifier I Qu'on a pu médire de vous comme de tout autre, mais qu'on n'aurait pas dû vous calomnier I Qu'on a eu tort de le faire, parce que c'était facile et sans danger, puisque vous n'avez jamais répondu à une attaque dirigée contre votre personne I
» [Il faut] dire aussi que vous avez eu beaucoup à vous louer de vos critiques, qui se sont si mal entendus pour vous louer ou pour vous critiquer, que les uns vous ont accordé ce que les autres vous refusaient, et vice versa. La critique est pleine de fatuité. Quelques-uns ont espéré faire faire un pas à F humanité, — pour nous servir d'un de leurs mots, — en écrivant la chose en deux colonnes dans un journal, qui crieraient de leur mieux contre un auteur qui dirait la moitié de ces trois mots : un pas à l' humanité !
» Je bavarde... et vous dis adieu. Je vous ai quitté bien portant, et me suis trouvé
très malade pendant deux jours ; je le suis encore.
» Maintenant, gros père, mettez-vous en train d'aller, ou nous nous fâcherons.
Attelez-vous à votre machine. Nous sommes les roues ; soyez la vapeur.
» On vous attaque de toutes parts ; Old Nick ici*, et là, dans la Revue de Paris ^ y ce crapaud de Chaudesaigues.
» Adieu et tout à vous ^
f) J. HETZEL. »