CONSOLATION
Ubi amatur, non laboratur.
Notre premier père et notre première mère venaient d'être chassés du paradis terrestre. La terre était maudite : elle ne portait que des ronces, et il n'y avait pas une fleur dans ce pays d'exil.
Eve s'en affligeait, car elle se rappelait les fleurs impérissables qui embellissaient les vallons d'Eden.
Adam alla travailler. Pendant toute la journée il ouvrit le sillon et il y versa ses sueurs : les premières sueurs qui tombèrent du front de l'homme.
Un ange les recueillit, et alla les présenter.
i8 LABEUR ET BONHEUR.
Il 1 ~ — — ___■ ^ ^^
comme une libation amère, devant le trône de Dieu.
Dieu répondit: C'est bien! Et les gouttes de sueur se changèrent en une rosée fécondante qui, durant la nuit, tomba doucement dans le sillon.
Aussi, quand vint l'été, le champ se couvrit d'une riche moisson. Mais il n'y avait, parmi les épis mûrs, aucune fleur qu'Adam pût porter à son épouse, afin de réjouir son cœur, en lui montrant un sourire de la bonté de Dieu.
Notre mère, de son côté, travailla tout le jour sous son abri de feuillage. Elle prit le froment, le broya sous la pierre, le pétrit avec l'eau de la source voisine, et elle en fit le pain, soutien de la vie de l'homme.
Son front se mouilla de sueurs : les premières sueurs de la femme, plus amères que celles de l'homme.
Ce que Dieu ayant vu, il eut compassion de sa créature chérie.
A l'heure du repas, Adam et Eve s'assirent l'un près de Tautre, au bord de la fontaine où se réfléchissaient les feux rouges du soir.
Eve apporta le pain qu'elle avait cuit sous la cendre. Adam le prit, le bénit, le rompit, le partagea avec sa compagne aimée; et, quand ils en eurent goûté, ils se dirent entre eux :
COiNSOLATION. 19
cf Je ne savais pas que le goût des sueurs fût si doux! »
Ils s'entretinrent de leur travail de la journée.
— « Il ne m'a pas fatigué, dit l'homme. Je pensais, en liant les gerbes, que je travaillais pour toi.
— « Et moi non plus, répondit la femme, car je savais que, ce pain, je le romprais avec toi. »
Il restèrent longtemps ainsi, louant et bénissant Dieu de ce qu'il les avait laissés l'un à l'autre, et de ce que, dans sa justice, il s'était souvenu de sa miséricorde.
lisse disaient : « Dans TÉden, nous jouissions l'un avec l'autre et nous étions heureux sous le regard de Dieu. Mais souffrir l'un pour l'autre, c'est meilleur et plus grand encore : Nous ne le savions pas ! »
En se disant cela, ils pleurèrent ensemble.
Ce furent les premières larmes de bonheur qui, depuis l'Éden, tombèrent des yeux de rhomme; carde telles larmes sont rares. Et la
terre les reçut.
Lorsque, le lendemain, Adam et Eve revinrent à la même source, une moisson de fleurs en tapissait les bords.
C'étaient les premières fleurs que la terre portait depuis la malédiction. Elles étaient nées
20 LABEUR ET BONHEUR
la nuît sous cette rosée de larmes tendres et douces.
C'est ainsi que, depuis ce temps-là, sont nées toutes les fleurs de la vie.
Bellegarde (Loiret), 1854.
ou l'approche de dieu.
Ces scènes littéraires ont été primitivement composées en latin et représentées dans cette langue, au petit séminaire de La Chapelle Saint-Mesmin.
Elles ont pour objet de montrer l'état politique, moral et religieux de l'Empire romain, à la veille de l'avènement de Jésus-Christ, d'après les personnages et écrivains du siècle d'Auguste.
Dans cette fiction, ces personnages sont réunis chez l'Empereur pour la célébration des Jeux séculaires, Tan 737 de Rome, dix-sept ans avant l'ère chrétienne.
A cette date, en effet, tous ceux que je mets en scène ont pu se trouver assemblés en ce lieu. Il n'y aurait un léger anachronisme que pour Agrippa; et peut-être aussi pour Properce qu'une opinion, purement conjecturale d'ailleurs, fait mourir quelques mois avant les Jeux séculaires.
On sait qu'une récente découverte archéologique a donné à ce souvenir d'histoire une actualité inattendue. C'est celle du commentarium ludorum scecularium ou procès-verbal officiel de ces Jeux retrouvé dans des fouilles, à Rome le 20 septembre 1890, et reconstitué par le célèbre épigraphiste Mommsen. Voir M. Boissier, Revue des Deux-Mondes du i« mars 1892, p. 75-93.
Sur les Jeux séculaires, v. Dcsobry, Rome au siècle d* Auguste, t. II, liv. Lvii, p. 42. — Boissier, la Religion romaine, t. I, p. 86-92. — A. Bouché-Leclerc, Manuel des Institutions romaines, 6« partie, ch. IX.