XÉNOPHANE
Une anomalie
Je lis dans un journal de Moncton, Nouveau-Brunswick :
‘4 M. XXX, propriétaire d’un hôte!, rue Duke, a été, le 8 courant, condamné à un mois de prison à Dorchester pour avoir violé la loi de Tempérance du Canada. M. XXX venait de faire déjà un mois pour le même délit.
‘“ Le propriétaire de l’hôtel Windsor a été condamné le même jour par le même magistrat à un mois de prison pour avoir violé la loi dite Scott Act.
‘ Les trois derniers débitants de liqueurs ont jugé préférable de fermer leurs portes. M. XXX a prévenu se3 pensionnaires qu’il quittait sa maison pour en chercher une autre. M. A. L a aussi fermé ses portes et s’est retiré sur sa ferme. Enfin, l'affiche ‘‘ A louer ?’ se balance à la fenêtre de l’établissement de M. R. H.”’
Les vendeurs de boisson ne jouent pas avec la loi dans la province voisine !
Dans la province de Québec notre Loi des Licences, surtout pour la partie qui concerne les pénalités, est peut-être plus sévère encore que la Loi de Tempérance du Canada. Ainsi un vendeur de boiïsson sans licence est passible pour sa première faute d’une amende de $50 à $100,
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et, à défaut de paiement, d’un emprisonnement de trois mois. S'il récidive, le vendeur de boisson sans licence peut être condamné à une amende de $100 à $150, et à trois mois de prison, s’il ne la paye pas.Pour toute faute subséquente, le délinquant est condamné à trois, quatre, cinq et six mois de prison, sans Option d’amende.
La Loi de Tempérance du Canada, qu'on trouve si dure, en certains quartiers, ne va pas si loin que cela.
Là où notre Loi des Licences pèche c’est dans les formalités qu’elle exige pour faire condamner un vendeur de boisson sans licence ou un hôtelier qui n’observe pas la loi Je comprends que la loi doit protéger l’hôtelier de bonne foi contre ceux qui voudraient le faire chanter. Mais, d’un autre côté, à quoi bon édicter des pénalités, si on ue peut les mettre à exécution ?
Pour aujourd’hui, je me contenterai de signaler deux perles de notre Loi des Licences. Ce sont les articles 92 et 92 -
‘“ 92. Toute personne, âgée de moins de 18 ans, trouvée dans la buvette d’un hôtel ou d’un restaurant quelconque et ne rendant pas un compte satisfaisant de sa présence, est passible d’une amende n’excédant pas dix piastres, et, à défaut de paiement, d’un emprisonnement n’excédant pas six mois. ??
Ainsi, voici un garcon de seize ou
ue
dix-sept ans qui va boire dans un restaurant ou la buvette d’un hôtel, ou encore ‘ui achète une bouteille de boisson q.: 'conque à l'épicerie du coin, à la connaissance de l’hôtelier ou de l’épicier.
Ce jeune homme arrive ivre chez son père. Celui-ci lui fait avouer où il a pris cette boisson, et, indigné, dénonce l’hôtelier ou l’épicier.
Ici, la loi le place dans un dilemme.
Le peu serupuleux vendeur va être condamné, il est vrai, mais le du dénonciateur est passible, lui aussi, d’une ameende de $2 ou de $10, selon le cas. Et comme l’enfant ne gagne rien, c’est le père qui paiera.
Même sans cette dernière alternative, y a-t-il beaucoup de pères qui aiment à faire condamner leurs fils en cour de police ? |
Pour ma part, je sais que de pauvres pères de famille tentés de protéger leurs enfants contre les lâches séducteurs qui les avaient fait boire ont été immobilisés par ces épées de Damoclès suspendues sur leur tête.
On avouera que ces deux articles de notre Loi des Licences sont tout à fait étranges. Aussi, j'espère qu’à la présente session de notre Législature provinciale, quelque député, ami de la tempérance et du bon sens, se hâtera de les faire disparaître ou tout au moins de les faire rédiger autrement.
Une bonne leçon
B ct un chasseur émérite. Il ne man vie Jameis, ch: 1e saison, de faire jme excursion dans ::8 belles forêts qui pordent le freutière du Maine. Il en revien. avve des trophées qu'il montre à ses aus avec orgueil.
C'est © La quite C.'une de ces excursions de chasx que 10n ami B. est devenu abstinent.
La chose vaut la peine d’être contée.
Un jour, dans un de ses voyages de chasse, B. tua un chevreuil de taille magnifique. La rivière était tout proche, B. traîna l’animal jusque là.
Un vieux Micmac était assis sur la grève, près d’un bon feu. B. le pria de le traverser avec son canot au côté op-
posé.
Une fois le chevreuil déposé dans le canot, le chasseur tira ie gourde de sa gibecière.
__Tiens, dit-il au Miemac, prends un coup, tu seras plus fort pour manier l’a-
viron.
—Je ne bois pas d’eau-de-vie, répondit le Micmac.
Comment, tu ne bois pas d’eau-devie ? Et moi qui croyais que les Micmacs l’aimaient beaucoup Î
—QOui, oui, j'aime beaucoup l’eau-devie, dit le vieillard.
— Alors, pourquoi n’en bois-tu pas ?
—J'aime l’eau-de-vie ; si j'accepte ta politesse, cette fois-ci, tantôt tu m’en offrirais encore. De fois en fois, j'en prendrai davantage et je deviendrai ivrogne. C’est pour cela que je n’en prends pas.
B. regarda l’enfant des bois avec étonuement. Il n’avait jamais envisagé la chose de cette façon. Lui aussi avait commencé par prendre peu d'’eau-de-vie.
Il en buvait beaucoup maintenant. Le raisonnement du pauvre Miemac se réalisait en sa personne. De buveur modéré il était devenu ivrogne.
B. après quelques instants d’hésitation jeta sa gourde sur une pierre. Elle se brisa et le contenu se répandit sur le sol.
Le Micmac prit ensuite l’aviron et poussa son canot vers l’autre rive. Le passage se fit en silence. Cependant le chasseur se sentait ému, énervé.
Lorsqu'il aborda à l’autre rive, B. tendit la main au pauvre Micmac et lui dit:
—Je te remercie pour la leçon de tempérance que tu m’as donnée ; à partir de ce jour, je te promets que je ne boirai plus d’eau-de-vie.
Et mon ami B. a tenu parole.
Vogue en baisse
Au dix-huitième siècle et pendant une bonne partie du siècle dernier, l’alcool et surtout les vins étaient prescrits par un grand nombre de médecins pour les maladies aigües et chroniques.
Depuis vingt-cinq ans, dans tous les pays, les médecins ont changé d'opinion sur l'efficacité de l’alcool et des vins dans ces sortes de maladies.
Il y a trois ou quatre ans, un médecin de Hambourg eut l’intelligente curiosité de demander à ses confrères d’Allemagne, d'Autriche, de Suisse, de Danemark, de Suède et d'Angleterre, ce qu’ils pensaient de l’utilité de l’alcool dans le traitement de la consomption.
L'enquête du docteur Fock démontra, hors de tout doute, que l’alcool baisse de plus en plus dans l'estime des médecins. Un certain nombre d’entre eux l’emploient encore dans des cas spéciaux de faiblesse et de fièvre intense.
Mais la plupart proscrivent complètement l’alcool, parce qu'ils le croient franchement nuisible dans tous les cas.
A Londres, au ‘‘ Temperance Hospital,” où l’alcool ne peut entrer pour aucune raison, le pourcentage de guérison est plus grand que dans tous les autres
hôpitaux de la ville. Les docteurs Hay et Smith, à la suite de nombreuses expériences, trouvèrent quinze pour cent de guérisons de plus chez les malades abstinents d'alcool que chez ceux qui étaient traités par des médicaments à base d'alcool.
Le docteur Schaer-Vézinet se moque agréablement de ses confrères qui, probablement pour garder la faveur de leurs clients, prescrivent encore alcool et vin. Il raconte l’histoire d’une jeune dame qui, à la suite d’une hémorrhagie, reçut de son médecin le conseil et la prescription de boire un vin fortifiant.
$i vous ne prenez pas de ‘‘ fortifiants,’’ lui avait-il dit, je ne réponds pas de votre guérison.
La jeune femme promit de suivre ses conseils.
La guérison fut extrêmement rapide.
Le médecin, satisfait de sa cure, dit à sa patiente :
—Vous voyez. Madame, que si l’abstinence est à recommander en temps ordipaire, les bons vins sont encore excellents dans certains cas.
La jeune femme reprit malicieusement :
—Le vin m'’a fait un bien considérable...parce que je n’en ai pas bu. La bouteille n’est pas encore débouchée.
L'année dernière, dans un discours prononcé à l’Institut Bishopsgate, à
Londres, sir Victor Harsley, une des gloires médicales anglaises du jour, donnait quelques chiffres pour montrer que l’usage de : alcool disparaît petit à petit des hôpitaux. En 1862, déclaraitil, on dépensait dans les hôpitaux de Londres pour environ $40,000 d’alcool et environ $15,000 de lait. En 1902, la position était absolument renversée. On y dépensait plus de #40,000 pour le lait et moins de $15,000 pour l’alcool.
Espérons qu’il n’est pas loin le jour où la faculté proscrira l’alcool de la chambre du malade comme on le chasse de la salle à manger dans la plupart de nos bonnes familles.
L’alcoolisme qui est l’une des plaies honteuses de notre époque, est aussi l’une des principales causes de mort. Il intervient, comme cause efficace, dans le tiers dela mortalité générale, il est la cause principale ou même unique de I:
mort dans le dixième des décès (exactement 10, 20 p.c.) ;il est la cause accessoire ou mieux, adjuvante, dars plus de deux autres dixièmes (23, 61 p.c.) ; il intervient dans plus de la moitié de la mortalité des aliénés. L'’alcoolisme est done un véritable péril social; tous ceux qui ont quelque souci de la santé publique ont le devoir de le dénoncer et de le com-
battre.
Dr FERNET
Comment il a fini
Ivrogne incorrigible, le maçon Jean H...trente-sept ans, dispersait au hasard des buvettes le j:ius clair de sa paie, et malgré le travail de sa pauvre femme, la misère était grande au foyer conjugal.
Le 14 décembre 19... ayant prolongé fort avant dans la nuit sa quotidienne orgie bachique, le maçon entra chez lui plus ivre que de coutume.
—Donne-moi un coup! commanda-til à sa femme.
—Je n’ai pas d’argent pour en acheter. Tes enfants et moi nous buvons de l’eau ; en voici, fais comme nous.
Cette réponse eut pour effet de monter la colère de l’ivrogne à son paroxysme. Îl se précipita sur sa femme, et lui arrachant des mains le pot de grès qu’elle lui tendait, le leva sur sa tête d’un geste vengeur.
La femme, inconsciente, machinalement, saisit le butor au cou, et, fermant les yeux, elle serra...
Etranglé, l’ivrogne tomba sur le plancher, pendant que les deux enfants témoins de ce drame lamentable se blotissaient dans un coin de la pièce.
—Jean, je t’ai fait mai ! Jean, iève.
toi, dit la femme épouvantée.
Alors, comme il ne bougeait pas, la femme martyrisée, prenant conscience de son acte, courut chez le médecin le plus rapproché.
L’homme de l’art ne put que constater le décès.
A l’enquête du coroner, teuue le leudemain, le médecin fut entendu et il expliqua que la pression des doigts s’étant exercée directement sur les carotides avait déterminé une suffocation instantanée. Une congestion causée par l'ivresse et le froid avait fait le reste.
La femme de l’ivrogne fut tout de suite acquittée.
Bon nombre de personnes s’imaginent encore que les désordres, produits par l’alcool dans l'organisme humain, sont uniquement l’oeuvre des alcools impurs, et que les liqueurs purifiées sont inoffensives. C’est une erreur fatale. Quelle que puisse être leur pureté, les spiritueux, consommés habituellement, quoique modérément, aboutissent toujours à mettre le désordre dans les fonctions du
corps et de l’esprit.
Dr BELVAL
Je suis persuadé que l’alcool est un
poison.
METCHIKOFF
Protégeons les jeunes
C'est par exception qu’on voit des hommes devenir ivrognes à quarante, cinquante et soixante ans.
Le docteur Dana, de New-York, qui a fait de longues et savantes études sur l’alcoolisme, prétend même que l’ivrognerie commence d'ordinaire avant vingt ans.
Ce savant médecin a observé des milliers et des milliers d’ivrognes et d’alcooliques. D’après lui, si un homme n’a pas fait d’excès de boisson avant l’âge de vingt-cinq ans, il n’en fera pas par la suite. Passé l’âge de trente ans, le début de l’ivrognerie est très rare. Après quarante ans, il est l’exception.
L’alcoolisme est donc précoce ?
Dans ce cas, il est du devoir des pères, des mères et de tous ceux qui s’intéressent aux jeunes gens, d’étudier les causes de cette précocité, et de les faire disparaître, quand ils le peuvent.
A moins de prédispositions ataviques, l'enfant ne devient pas d’emblée ivrogne.
La mère, malheureusement, lui donne de l'alcool au berceau sous forme de sirops calmants. La quantité est bien minime, mais on oublie qu’une goutte
pour un bébé est autant qu’un verre pour un adulte. |
Un peu plus tard, aux fêtes de famille, à table, on lui offrira du vin.
Plus tard, encore, les hôtels, les buvettes, les épiceries pousseront l’adolescent sans défiance à la consommation des boissons alcooliques.
Le jeune homme boit d’abord pour faire comme tout le monde, puis par forfanterie, et enfin par goût. Lorsqu'il est arrivé à cette étape, il n’a qu’un pas à faire pour se rendre à l'ivresse, puis à l’ivrognerie habituelle.
Puisque l’expérience nous enseigne - que c’est surtout jusqu’à vingt et vingtcinq ans que nos enfants sont exposés à . devenir ivrognes, protégeons-les donc en éloignant de leurs lèvres l’alcool sous toutes ses formes, sirops calmants, vin, bière, apéritifs, digestifs, etc., etc. Ne manquons pas surtout de les enrégimenter dans ces admirables Ligues du Sacré- Coeur qui défendent à leurs adeptes non seulement l’abus mais l’usage de
l’alcool.
Les philosophes s'appliquent par une longue étude, par la sobriété et par la retraite à la recherche de la sagesse; et les ivrognes s'occupent avec soin, et le jour et la nuit, à devenir insensés et à
développer la folie.