‹ Autour de la buvetteChapitre 22 sur 39 · R. P. M ART IX · texte numérisé non relu

R. P. M ART IX

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Moyens de vider les prisons

J'assistais, l'autre jour, à une conférence anti-alcooliqne et je vis un sourire d'incrédulité apparaître sur les lèvres de plusieurs auditeurs lorsque le conférencier énonça la proposition que si l'alcool disparaissait de la surface du globe, on pourrait fermer la plupart des prisons et des pénitenciers.

Sur le moment, j'avais trouvé l'avancé du savant conférencier un peu exagéré. Aujourd'hui, après avoir eu sous les yeux de très probantes statistiques, je ne suis pas éloigné de souscrire à sa proposition.

En 1886, un des employés supérieurs de la célèbre prison de Sainte-Pélagie, à Paris, M. Marambat, eut la patiente curiosité de dépouiller les dossiers des 2,950 condamnés confiés à sa garde.

Je relève les chiffres suivants dans son travail :

Sur les 2,950 condamnés, 2,124 étaient adonnés à la boisson ^soit 72 par cent).

Sur 10.3 aliénés épileptiques, 72 étaient intempérants /^soit 71 par cent).

Sur 1,898 condamnés pour vol, escroquerie, faux, 1,346 faisaient abus d'alcool (^soit 70.9 par cent).

Sur 415 condamnés pour coups et blessures, 366 étaient intempérants ('soit 88.2 y)ar cent).

79 par cent des condamnés pour mendicité et vagabondage ; 53 par cent des condamnés pour viols et attentats aux moeurs ; 57 par cent des condamnés pour incendies volontaires étaient également des alcooliques.

Sur les 2,950 prisonniers, 1,726 étaient des récidivistes, et 78 par cent de ces derniers étaient des ivrognes.

IM. IMarambat remarquait au sujet des récidivistes " que l'ivrognerie, après avoir entraîné ceux qui s'y livrent dans une première faute, continue à les pousser au mal et à les enfoncer de plus en plus dans le bourbier du vice et du crime tandis qu'au contraire, les hommes qui ne sont pas esclaves de cette passion résistent mieux aux entraînements divers qui peuplent les prisons et les maisons d'aliénés."

Pourquoi ceux qui sont adonnés à l'ivrognerie résistent-ils si peu à la tentation du vol, de la colère, du meurtre, même 1

Parce que l'alcool a pour effet de faire perdre à ceux qui en font un usage abusif la notion du bien et du mal.

Un médecin anglais, le docteur MiUer, explique de façon très claire et très simple l'influence de l'alcool sur les facultés morales :

" Lorsque l'alcool est pris à dose modérée, dit-il, l'imagination est excitée et prend librement son essor, les penchants

animaux sont stimulés, et le contrôle que l'homme exerce sur lui-même est moins actif. Cet état prédispose à la satisfaction des passions sensuelles, de la cupidité. A dose plus élevée, l'élément a:iimal de l'être subit une excitation plus énergique ; la raison est pervertie, sinon diminuée, la sensibilité morale et le pouvoir moral s'affaiblissent, l'homme est à la merci de ses plus viles passions. De là la colère et les disputes, les rebellions et les vengeances, les attaques et les effractions, toutes sortes d'actes blâmables. Augmentez encore la dose, la dégradation est plus complète ; l'homme, hors de lui-même, devient de plus en plus dangereux, aussi longtemps que le cerveau reste à un certain degré au service des sens corrompus et que les muscles obéissent à la volonté dépravée. Maintenant le buveur est mûr pour l'effusion du sang, pour l 'assassinat, pour le viol. ' '

Une autre preuve convaincante que la criminalité et l'alcool marchent de pair, c 'est que dans tous les pays où, à la suite de vigoureuses campagnes de tempérance, la consommation de l'alcool a baissé, les crimes et délits ont diminué de façon correspondante. Tel est le cas pour l'Angleterre, la Norvège, l'Australie, la Suède, etc., etc.

La proposition de mon conférencier anti-alcoolique n'était donc pas une utopie.

Il ne faut pas être neutres

Napoléon, au faite de sa puissance, s'était décidé à visiter la Vendée.

Le souvenir des luttes sanglantes entre les bleus et les blancs et des répressions énergiques qui les avaient suivies n'étaient pas encore oublié, et le grand homme était reçu assez froidement par la population .

Le maire d'une petite commune croyant faire sa cour, se vanta devant Napoléon de n'avoir pris aucune part aux guerres qui avaient dévasté le pays.

— Monsieur, lui répondit aussitôt Napoléon, il n'y a que les lâches qui restent neutres.

Ils sont légions ceux qui restent neutres dans la guerre qui se poursuit en ce moment par tout le pays contre l'alcool.

Si tous les tempérants voulaient se lever une bonne fois et montrer leur nombre, les partisans des buvettes entreraient bien vite sous terre. ]\Iais chacun a ses intérêts ou ses petites susceptibilités à ménager. Ce qui fait que quand vient la lutte, une poignée de soldats seulement vont au feu. Les autres les approuvent. . . . intérieurement mais se cachent derrière les volets afin de ne pas reee-

voir les coups. Ce sont les neutres dont parle Napoléon.

Qu'on décide une bonne fois les neutres, les peureux, les prudents, dont se moquait si agréablement Mgr Langevin, à Lévis, il n 'y a que quelques semaines, à entrer en campagne, à faire face à l'ennemi, et, encore une fois, la victoire ne sera pas lente à se ranger sous les drapeaux des amis de la tempérance.

Une buvette, c'est l'école de l'ivrognerie, c'est le mauvais lieu où, à cinq centins le verre, goutte à goutte, le jeune homme, par imitation, par forfanterie et ensuite par goût, s'ingurgite le poison fatal qui brisera le bonheur de sa vie. Une buvette ! c'est là que pendant des jours et des nuits de débauche vont s'engloutir le salaire, les larmes et l'honneur de la famille., C'est là que s'apprend le mépris des plus nobles sentiments, là que se profère l'infernal blasphème et les discours sans vergogne, là que se contractent pour soi et pour sa race, les flétrissures et les déchéances du vice. Une buvette, c 'est une porte d 'enfer!

L'abbé E. LAVERGNE

Le tiers environ des Parisiens devenus fous, le sont devenus par la boisson.

Dr GARNIER

Sur la pente fatale

Je visitais un jour un hôpital en compagnie d'un chirurgien distingué. II me montra deux patients qui étaient à la veille d'être opérés pour l'appendicite. L'un était un colosse hâti pour vivre cent ans. La force et l 'endurance semblaient ses caractéristiques. L'autre, fluet, affaibli par la maladie, n'avait que les os et la peau.

— Lequel a le plus de chances d'en réchapper ? me dit le chirurgien en souriant énigmatiquement.

— La réponse n'est pas difficile à donner, dis-je aussitôt. Ce colosse, qui n'a pas même encore perdu ses couleurs, doit avoir cent fois plus de force de résistance que ce squelette vivant.

— Détrompez-vous, reprit le docteur G.

A moins de complications imprévues, l'homme maigre en réchappera. Quant au colosse, IL EST ALCOOLIQUE. La perspective n'est pas gaie pour lui. S'il ne subit pas d'opération, je ne lui donne pas plus de \'ingt-quatre heures de vie. En se mettant entre les mains des chirurgiens, son sort n'est guère plus assuré, car 99 fois sur 100 les opérations sont fatales aux alcooliques. Et, ce qui est le plus triste, c'est que cet homme ne se

croiL pas alcoolique parce qu'il ne s'est jamais enivré.

Combien y en a-t-il, qui, comme ce malade, sont devenus alcooliques sans s'en apercevoir !

Ils ont commencé par prendre un coup ou deux par jour. Le goût de l'alcool est venu petit à petit. Ils en ont pris avant et après les repas, puis avant de se coucher, puis encore en se levant, le matin. Tout le long du jour, encore, ils ont fait des visites répétées dans les buvettes. Peu à peu, sans s'en douter le moins du monde, en se donnant même le témoignage qu'ils étaient beaucoup moins adonnés aux liqueurs fortes que tel ou tel de leurs amis, ils en sont venus à consommer quotidiennement une quantité très appréciable d'alcool.

Or, il est établi que celui qui consomme habituellement de l'alcool, est amené à augmenter sensiblement la dose. Cet accroissement, sans doute, se fait très lentement, d'une manière presque imperceptible, mais il n'en est pas moins indiscutable. " L'usage du toxique, dit un médecin célèbre, appelle fatalement sa consommation plus grande, parce que l'excitation passagère qu'il produit semble seule capable de combattre la dépression réelle et durable qu'il entraîne comme conséquence nécessaire."

Chose étrange, l 'alcool chez ces indi\'idus est la cause du mal, et c'est à lui

qu'ils ont recours pour le faire disparaître.

Le buveur, une fois l'esclave de sa triste passion, perd graduellement ses forces physiques et morales, car rien ne résiste à l'action débilitante de l'alcool.

Nous pouvons donc établir comme axiome que tout buveur, quelle que soit la quantité d'alcool ingurgitée, s'expose à devenir alcoolique. Quel est celui, en effet, qui peut se flatter qu'il s'arrêtera au point voulu pour ne pas contracter l'habitude funeste 1

Répétons que le plus sûr moyen d'échapper aux conséquences fatales de l 'alcool, c'est de ne pas en prendre.

Hélas ! nous le constatons avec alarme et douleur, combien parmi nous concourent à la propagation du vice funeste de l'ivrognerie! On en rencontre les coopérateurs et les esclaves dans tous les rangs de la société, chez les riches et les pauvres, les vieillards et les jeunes gens, et même, il faut bien l'avouer, jusque chez les femmes, qui devraient garder soigneusement la chasteté et la so briété. Il ne faut pas nous le dissimiilcr les progrès alarmants de l'ivoi^'n» rie sont devenus une menace pour nos inté rets religieux et nationaux, à caus-- d.^s ruines terribles qui -^d sont la conséquence.

Mgr A.-X. BERNARD

Un homme conséquent

Il y a quelques jours, je recevais d'un honnête père de famille le billet suivant :

" BB, qui habite dans mon voisinage, et qui a tenu pendant quelques années de la façon que vous savez un débit de boisson, a l 'audace de redemander une licence, quand son record est encore tout frais à la mémoire de nos échevins. Vous savez que mon fils se conduit très bien depuis qu'il n'y a plus de débit de boisson à côté de chez lui. S'il faut que le conseil de ville accorde une licence à BB, mon fils va reprendre ses habitudes intempérantes. Il ne pourra résister à une occasion si proche. Je vous en supplie, tapez bien fort sur BB."

Voilà ce qu'un père de famille me faisait écrire de la plus belle écriture de sa fille ces jours derniers.

Or, en examinant tantôt les demandes de licences déposées à l'hôtel de ^dlle, j 'ai trouvé la signature de ce père de famille éploré sur la requête d'un certain monsieur qui veut tenir un débit de boisson dans un endroit où il n'y en a pas eu l'année dernière.

Il y a là, ou je me trompe fort, un acte d'inconséquence et d'égoïsme vraiment inqualifiable.

Ce père de famille me prie de taper — c'est son mot — sur un être qu'il croit dangereux pour son fils afin de l'empêcher d'avoir sa licence et le soir même peut-être où il me fait écrire il signe gaiement la demande de licence d'un individu pour le moins aussi dangereux que celui qu'il me dénonec.

L'acte d'égoïsme de ce père est si odieux que je ne puis m 'empêcher de le dénoncer à mou tour.

Combien ,y en a-t-il dans L ... de pères aussi égoïstes, que celui dont je m 'oc cupe ? J'en connais des douzaines qui vendraient leurs propriétés plutôt que d'avoir dans leur voisinage un débitant de liqueurs. Ils ont peur de la contamination pour leurs enfants, mais ils signent avec empressement les hlancs de licences d'individus qui perdront les enfants de leurs amis, de leurs parents peut-être.

Ne faites donc pas à autrui ce que vous craignez qu'on vous fasse à vousmêmes. Le débit de boisson ou le magasin licencié qui est dangereux pour votre fils sur la rue X est également une occasion de chute et de perte pour les enfants de vos concitoyens qui liabitent sur la rue XX.

Malheur à vous, qui êtes puissants à boire le \in, et vaillants à vous enivrer. ANCIEN TESTAMENT

Flagrante contradiction

Faites disparaître, si le coeur vous en dit, tous les débits d'alcool établis dans les campagnes. Quant aux buvettes des villes, n'y touchez pas : elles sont nécessaires.

C'est là un argument qu'on nous apporte tous les jours.

Avez- vous déjà entendu raisonnement plus ridicule, contradiction plus flagrante ?

Si l'alcool est dommageable aux campagnards, comment peut-il être bon, recommandable pour les habitants des villes ?

Savez-vous qu'il y a maintenant aux Etats-Unis tout près de cent villes importantes où les buvettes sont proscrites ? Vingt-six de ces villes ont plus de 25,000 habitants, et quatre en ont plus de 100,000, soit Kansas-City, dans le Kansas ; Birmingham, dans l'Alabama ; Worcester, dans le Massatîhusetts ; et Atlanta, dans la Géorgie.

A ce propos, on me permettra de résumer une lettre de M. J.-G. Evert, de Hillsboro, état de Kansas, que je trouve reproduite dans le Progrès du Golfe. M. Evert parle des effets de la prohibition dans la ville de Kansas.

Quand la loi prohibitive fut mise à eflFet à Kansas-City, les partisans des buvettes pronostiquaient une crise économique

Pendant les dix-huit mois qui suivirent la population de Kansas-City augmenta de dix mille âmes.

Egalement, pendant la même période, il se construisit plus de maisons à Kansas-City que dans aucune autre ville des Etats-Unis.

Les économies des ouvriers dans les caisses d'épargnes, pendant ces dix-huit mois, augmentèrent de $1,500,000.

Parlerons-nous du gain moral ? Cela ne s'évalue pas en piastres et en centins. Qu'il nous suffise de donner quelques faits.

Il était question, avant la prohibition, d'agrandir la prison. Cet édifice est maintenant trop vaste et il est généralement aux trois quarts vide. Kansas-City a fait, pendant ces dix-huit mois, une économie de $50,000 sur ses frais de justice. L'effectif du corps de police a pu être diminué de moitié sans que l'ordre en souffre. Les sociétés de secours dépensent infiniment moins pour secourir les indigents. Les écoles sont beaucoup plus fréquentées : à tel point qu 'on a dû augmenter le nombre des professeurs.

Ajoutons qu'au mois de janvier dernier les assises criminelles s'ouvraient à Kansas-City et, pour la première fois de-

puis un quart de siècle, il n 'y avait à soumettre au juge " aucune cause criminelle."

Kansas-City, \'ille de 200,000 âmes, a donc montré au monde entier que la prohibition est aussi bonne et aussi praticable dans les villes que dans les campagnes.

Que nos gouvernants ne craignent pas de diminuer les buvettes dans les grandes villes. Plus ils en feront disparaître, plus ils s'approcheront de la perfection.

L'alcool est une cause de ruine physique, intellectuelle et morale : la plupart des scandales de la rue sont dûs à l'alcool ; une grosse moitié des drames de famille n'ont pas d'autres causes; la buvette est souvent l'antichambre de ces maisons qu'on ne nomme pas.

Dr JULES DORION

L'alcool est admirable pour conserver un cadavre. Demandez à un étudiant en médecine, et il vous dira que l'alcool durcit le cerveau et conserv^e les chairs admirablement. Bref, il n'y a rien de meilleur pour un lionmie quand il est sur la table de dissection. Il n'y a rien de pire, d'autre part, quand il est vivant: au lieu de le conserver, l'alcool le tue. Dr J.-P. GADBOIS

Le tréfonds de sa pensée

Si un prêtre monte en chaire et tonne contre l'ivrognerie et les vendeurs de boisson sans scrupule, X sort de l'église en grommelant.

— Pourquoi les prêtres ne se mêlentils pas de leur ministère, dit-il ; la boisson, la tempérance, la loi des licences, après tout, cela ne regarde que les laïques.

Si un laïque monte à la tribune populaire et tente d'ouvrir les yeux de ses concitoyens sur les dangers de la fréquentation des buvettes, de la traite, etc., etc., X n'est pas plus satisfait.

— Tiens, clame-t-il, en voilà encore un qui veut se substituer à son curé. La tempérance ça se prêche dans la chaire, ça c'est l'affaire des curés.

Le tréfonds de la pensée de X, voulez-vous le connaître ? C 'est qu 'il aimerait mieux qu'on ne parlerait pas du tout de tempérance. X est un honnête vendeur de boisson et les sermons ou les discours contre l'alcool nuisent à son commerce.

Voilà pourquoi il se sert de l'un ou l'autre argument selon le cas.

Finesse cousue de fil blanc.

Pour nos chers petits

Ce sera bientôt l'époque de la première communion dans nos paroisses canadiennes où la foi s'est conservée si pure et si naïve.

Que les mères dont les maris se livrent à l'ivrognerie n'oublient pas d'engager leurs chers enfants, qui vont s'approcher pour la première fois de la table sainte, de demander à Dieu la conversion des auteurs de leurs jours ! Dieu refuse rarement les demandes des enfants.

Que l'histoire suivante, qui est entièrement vraie, leur serve d 'encouragement et les empêche de désespérer du salut de ceux qu'elles aiment.

H. était un ouvrier très intelligent, gagnant un joli salaire. Il contracta malheureusement l'habitude de boire. En peu d'années, sa famille fut réduite à une misère extrême.

Ce malheureux avait deux petits garçons, qui pleuraient amèrement l'ivrognerie de leur père.

Au printemps de 18... les deux enfants faisaient leur première communion.

Dans notre pays, ce jour est toujours une grande fête pour la famille. Bien rares sont les pères qui ne s 'approchent pas alors de la table sainte avec leurs enfants.

H. passa toute cette journée à l'auberge !

Les chers enfants accompagnés de leur mère se rendirent à l'église le coeur bien gros. Ils offrirent à Dieu leur première communion pour la conversion de leur père.

Quelques semaines plus tard, le père du mail ureux ivrogne mourait. Il avait toujours été d'une sobriété exemplaire et l 'inconduite de son fils avait abrégé ses jours.

Le jour de l'enterrement de son père, H., contrairement à son habitude, ne prit aucune boisson enivrante.

On sait qu'autrefois dans nos campagnes la croix de tempérance suivait son propriétaire jusqu'à la fosse. Les dernières prières dites, le curé prenait la croix et la remettait au fils aîné du défunt. Celui-ci la recevait comme un précieux héritage et avait à coeur de remplir les engagements que son père avait pris.

La dernière bénédiction donnée sur la tombe du père de H., le curé prit la croix de tempérance du vieillard et, sans dire un mot, l'offrit au fils ivrogne, qui ne la méritait pas.

L'ivrogne, qui ne s'attendait pas à cela, reçut comme un choc électrique. Il resta pendant quelques instants comme paralysé. Enfin, il revint à lui. Ses co-paroissiens le virent s'avancer, se mettre

à genoux devant son curé, et recevoir la croix qu'il avait si peu respectée jusque là.

H., en arrivant chez lui, se jeta dans les bras de sa femme et de ses enfants : " Ma fenune, mes enfants ! Voici la croix ! Je suis délivré de ma maudite passion ! Je ne boirai plus ! Cessez de pleurer. Je ne vous ferai plus souffrir! "

Cet homme tint parole. Il vécut jusqu'à un âge avancé et fut véritablement un modèle dans sa paroisse.

Parmi les pires ennemis de la femme et du bonheur domestique, le p'tit coup est un des plus redoutables. Il n'est pas moins despotique que la pipe et a cela de particulier qu 'il n 'est pas, comme elle, compatible, dans une certaine mesure, avec la paix des familles. C'est un trouble-fête, un fâcheux; c'est un mauvais génie, un démon déguisé, c'est un avilisseur d'intelligence.

Mme DANDURAND

La boisson à elle seule, simplement en prenant le surplus de ce qui pourrait raisonnablement s'admettre, coûte plus cher que l'instruction de tous vos enfants, que le soutien de toutes vos maisons de charité, et que l'entretien même de vos églises.

Mgr J.-M. EMARD

Cynique aveu

Dernièrement, un de mes amis, partisan de la diminution des buvettes, causait tempérance avec un épicier détenteur d'une licence pour vente de boisson.

A tous les arguments qu'apportait mon ami en faveur de la diminution des buvettes, l'épicier répondait : " Cela chasse le commerce."

— Mais dites-moi, insistait le partisan de la tempérance, en quoi la disparition d'une ou deux buvettes, où on ne donne pas même de repas, peut nuire au commerce.

— Cela chasse le commerce, répliquait avec entêtement l'épicier. C'était là sa seule réponse.

A la fin, poussé au pied du mur, le vendeur d'alcool expliqua comment la diminution des buvettes nuisait au commerce :

Ecoutez son explication qui nous ouvre des horizons tout à fait nouveaux sur les influences qui protègent quelquefois les buvetiers sans scrupule.

— Eh bien oui, dit l'épicier, l'ouvrier commence à boire dans les buvettes. Une fois l'habitude acquise, il lui faut de la boisson chez lui. Cette boisson c'est l'é-

picier qui la lui fournit. C 'est la buvette qui forme la clientèle principale de l'épicier vendeur de boisson. Il est donc évident qui si vous faites disparaître les buvettes, vous diminuez les clients de l'épicier.

L'aveu est cynique mais il y est tout de même. Combien triste !

Il est passé dans les moeurs du peuple que la boisson est nécessaire ou du moins de haute convenance en toute circonstance de la ve. On boit en été pour se rafraîchir, et en hiver pour se réchauffer ; avant de manger pour aiguiser l'appétit, après le repas pour faciliter la digestion ; quand on est plusieurs pour se manifester de l'amitié, aux heures de tristesse pour se consoler, et aux heures de joie pour se mieux réjouir encore.

On boit pour fêter le baptême d'un nouveau-né ; aux noces et aux funérailles, on boit encore. On boit en partant pour les chantiers, afin de s'encourager, et en revenant pour fêter le retour. On boit à la conclusion d'un marché, heureux, même, si avant de le traiter, on ne s'est pas mis hors d'état de ne le faire — qu'aux détriments de ses intérêts.

Mgr M.-T. LABRECQUE

Récompense bien gagnée

Vous n 'avez pas d 'idée du plaisir qu 'éprouve le ligueur de la tempérance lorsqu'il peut se dire : Voilà un homme qui me doit sa régénération ! D 'un ivrogne j 'ai fait un sobre, un tempérant. Et quand cet homme a une femme, des enfants, qu'il privait souvent des choses nécessaires à la vie, la joie, tout naturellement, est encore plus grande ! Qu'elles doivent être ardentes et efficaces auprès du Tout-Puissant les prières des mères et des enfants des buveurs régénérés pour leurs bienfaiteurs, pour ceux qui ont arrêté sur le bord de la ruine les êtres qui leur sont chers !

Ecoutez ce qu'écrivait le grand vicaire Mailloux, il y a déjà quarante ans :

" Je passais un jour dans un village, où j'avais distribué des croix, il y avait environ dix-huit mois, lorsque je vis un homme sortir de sa maison et s'avancer vers moi le bonheur sur la figure. Puis, tendant sa main droite vers moi : "Permettez-moi de vous donner la main," me dit-il, les larmes dans les yeux, " j'étais un malheureux, qui ai fait souffrir de toute manière ma femme et mes pauvres enfants ! " Il s'arrêta pour pleurer, . . Puis, reprenant avec une voix sup-

pliante : ' ' Accordez-moi donc le bonheur d 'entrer dans ma maison. " J 'y entrai. Il me présenta sa femme et ses petits enfants, qui portaieùt sur leurs visages la marque de la joie la plus expansive. Le père continuait de pleurer.

Lorsque tout à coup jetant ses regards sur sa croix, il s'écria : " Voilà ma libératrice ! Ma pauvre femme, mes petits enfants ont pleuré bien longtemps des mauvais traitements que je leur faisais endurer, des privations, de la faim, des haillons que mes infâmes débauches leur imposaient !" Il voulait continuer, lorsque sa femme, se jetant dans ses bras, l'arrêta pour lui dire : " Tout est oublié, mon mari, nous sommes aujourd'hui dans l'aisance, dans la joie, dans un incomparable bonheur !" Et c'était vrai. La femme et les enfants étaient bien vêtus, mangeaient de bons repas, ils avaient vu finir tous leurs malheurs par l'entrée de la croix de tempérance dans la famille ! Je sortis heureux de cette maison, le coeur fortifié, l'âme rafraîchie et animé d'un nouveau courage pour continuer ma mission de tempérance. ' '

La joie qu 'éprouvent les femmes de ces buveurs convertis se manifeste quelquefois d'une façon bien simple mais bien touchante. C'est ainsi que le fondateur d'une petite Société de Tempérance recevait, dans les premiers jours de jan-

\'ier, une grande photographie de la famille d'un des membres de la Société, avec la note suivante écrite de la main de sa femme :

" Depuis 17 ans que nous sommes mariés, c'est la première fois que mon mari commence l'année avec moi. Jusqu'alors, du 31 décembre au 1er ou 2 janvier, il ne cessait de boire. L'année dernière, il est heureusement entré dans la Société de Tempérance. Dès lors, il est tout autre ; il ne boit plus et nous avons passé le nouvel an ensemble. Ainsi, pour rappeler notre joie d'être réunis ce jour-là, nous avons été nous faire photographier en famille. Nous vous prions, comme fondateur de la société à laquelle nous devons ce bonheur, d'accepter un exemplaire de cette photographie ! "

Ces témoignages si naïfs font du bien au coeur de ceux qui les reçoivent ! Mettez-vous en mesure de les mériter et vous m'en donnerez des nouvelles.

L'ivresse est un démon auquel on se livre volontairement, et qui s'introduit dans l'âme par le plaisir. Ceux que tourmente le démon sont dignes de pitié ; mais ceux qui boivent outre mesure n'en méritent aucune, quoiqu'ils aient le même malheur, parce qu'ils s'assujettissent volontairement au joug de l'esprit infernal.

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