PIEGE N« VU
EXTRAITS DES DÉPÊCHES DU MARQUIS DE MONTCHEN COMMISSAIRE DU ROI DE FRANCE A SAINTE-HÉLÈNE*
Sainte-Hélène, 2(3 janvier 1818.
...M. de Montholon est actuellement l'homme qui jeu de toute la confiance, ce dont Bertrand enrage. 11 use de ;? faveur avec beaucoup de hauteur. Gourgaud qu'il traite tr« mal et que son maître ne traite guère mieux a eu envie c partir. Il a osé, la semaine dernière, faire part de sa résoli tion au grand homme qui lui a répondu très froidemei d'attendre encore : « Prenez patience, dans douze mois voi
* Pièce IV, B.
* Les parties de ces dépèches qui ont été publiées par M. George Firmin-Didot en 1894, sont placées entre crochets. Elles ont to ' tefois été collationnées sur les originaux du ministère des Affairi étrangères, rectifiées et corrigées.
' (Inédit).
l'aurez enterré ou je ne serai plus ici. » Je croirais assez à promiève partie; quant à la seconde c'est une autre llaii-e...
i Sainte-Hélonc, 18 février 1818 ^
,| [Gourgaud était depuis longtemps odieux à Montholon et, iioique ce dernier soit aussi brouillé avec Bertrand, il avait ijni par lui persuader que le moyen le plus sûr pour faire l'arler d'eux et faire croire aux plaintes que leurs amis ne jbssent de porter contre la prétendue manière dont ils sont
[■aités, était d'engager l'un d'eux à se tuer. [Le caractère faible de Gourgaud leur parut admirable onr ce projet; depuis longtemps, il était très maltraité par m iloux maître et très affecté. Il était entièrement brouillé ivei' les Montholon et il ne voyait plus que les Bertrand, eûtes les fois qu'il se plaignait de son sort. Bertrand coulit tout doucement, et avec un air pensif ; « Oh ! quand n est réellement malheureux et qu'on n'a pas de famille, npeut... un coup de pistolet !... » Après avoir répété pluieurs fois cette phrase, à laquelle Gourgaud ne répondait ;imais, on le crut déterminé. Alors, Buonaparte le fit venir
' Comme annexes à sa lettre du 18 février, JMonlchenu reproduit s lettres de Gourgaud à Montholon (4 fév.), Montholon à Gouraud (même date), Gourgaud à Montholon (même date) ^ Il joute : « A cela le plat Montholon n'a rien répondu; » puis, il iniulo une ligne de mots barrés : « Ce qui est effacé, écrit-il, t une déclaration de coups de fouet sur la figure en cas de efus. Cette déclaration a été répétée plusieurs fois pubiiquelent. » En marge, Montchenu écrit : « Bonaparte dit : Vous oyez bien qu'il est fou ; il faut le faire arrêter. » Viennent ensuite les lettres de Gourgaud à Hudson Lowe du février, de Gourgaud à l'Empereur du 12 février*. En face desaots : Mal au foie, Montchenu annote « donf il n'a pas dit un iiot. » Puis il ajoute : « Après cette réponse, Gourgaud va disant 'artout que M. de Montholon craint plus les coups d'épée que 3s coups de cravache. »
' V. ci-dessus Pièce V, B, annexes.
' * Ifji(f.
un matin, sur le prétexte de discuter un objet de mathénK . tiques; le point fut éclairci. Puis, Buonaparte se mit à cause prit un ton doucereux, eut l'air de le plaindre et finit pjs'attendrir en apparence, ce qui fit un grand effet. Quand crut l'avoir assez touché, il finit par lui dire : « Noi sommes ici tous bien malheureux... Je crois que voi auriez un moyen grand, noble de vous en tirer... » 11 ei l'air d'hésiter et puis il finit par. dire : « Un coup de pii tolet termine bien des choses ! »
[« Gourgaud répondit sur-le-champ : « Oui, Sire, noi sommes tous malheureux, notre sort nous est commun, faut le finir ensemble et d'une manière douce. Pour ceh je propose que nous nous retirions tous dans le cabinet d Votre Majesté, portes et fenêtres bien fermées, et que noi nous fassions apporter une grande quantité de vin de Chan pagne; nous ferons allumer un grand feu de charbon a milieu de la chambre; nous boirons beaucoup et noi serons tous asphyxiés en même temps. »]
[La réponse ne plut pas, on lui tourna le dos et on ne li reparla plus.J
Parmi tous les moyens de dégoût qu'on a cherché à h donner le plus amer et celui qu'on croyait le plus propre lui faire adopter le parti qu'on voulait lui faire prendn connaissant son grand attachement et son dévouement a grand homme était de le faire venir de lui. En conséquenc [Bonaparte lui avait dit plusieurs fois « :Vous changez à vu d'œil, je crains pour votre tète! » Enfin, un jour, il lui d plus sérieusement : « Mon cher Gourgaud, prenez garde vous s'il en est encore temps; je vous en avertis, votre têt est absolument déménagée ! » Et puis le conseil ordi naire^..
[Le coup 2 a manqué à leur grand étonnement. car tous le amis, et surtout ceux de lopposition, n'auraient pas manqii de dire : « Voyez comme ils sont traités ! Gourgaud. homm de cœur et d'un courage brillant à la guerre, n'a pu sui porter les outrages dont on les abreuve; il a mieux ain
' Cf. Journal I, 345. II, 67, 130.
- Fh'min-Didot, 134.
briller le cervelle ! » Cette mort aurait fait assurément un i:rand bruit.]
Sainte-Hélène, le 12 mars 1818'.
. Gourgaud qui, depuis longtemps, était brouillé ouverte- II nt avec les Montholon et très maltraité par son doux Il Mitre, a enfin pris le parti de la retraite. II a quitté Longwood le 13 février dernier. Le gouverneur lui a loué ' •' petite maison qu'il habite avec un officier qu'on lui a
nié et qui ne le quitte jamais; du reste, il est parfaiteut libre de voir qui il veut. Son histoire est assez plaile pour que je vous la donne. Elle vous amusera peut- I ne un moment et vous fera faire des réflexions. Je la joins il i séparément. Il tient des propos assez déplacés sur l'ini itude de son maître, et tous les habitants de l'île sont vaincus que son départ n'est qu'un jeu pour envoyer un émissaire en Europe. Le gouverneur ne le croit pas, ni moi non plus, parce qu'il n'a rien de ce qu'il faut pour être chef de parti, à moins que la bravoure seule pût suffire. II ne paraît pas douter de sa rentrée en France et même au service, il assure qu'en prenant congé de Bonaparte, ce dernier lui dit :
[« Si jamais les circonstances me ramènent en-France, je vous ferai appeler et je me souviendrai de vos services », et qu'il lui répondit: « J'irai au-devant de vous, mais avec un fusil à deux coups pour vous brûler la cervelle. »]
Votre Excellence sait sans doute qu'il avait été fait colonel de l'artillerie à cheval de la Garde en 1814, commandant de tout le dépôt de Vincennes et chevalier de Saint-Louis, fait général pendant les Cent-Jours, et enfin actuellement à Sainte - Hélène par suite de son attachement à Bonaparte dont il était officier d'ordonnance depuis une douzaine d'années. C'est un homme d'un caractère faible, qui a beaucoup de valeur et encore plus de jactance; qui n'a que deux noms
' Aff. Etr. Inédit sauf le passage entre crochets.
i224 AUTOUR TE SAINTE-HÉLÈNE
dans sa bouche, le sien et celui de l'Empereur. Sa mère, s^ do Dugazon, habite Versailles. 11 dit encore que, si on ne 1 eiii , ploie pas, il se fera maître de mathématiques dans une! école publique, car il ne met aucun doute à sa rentrée France.
11 n'a pas encore osé m'en parier, mais tout le monde meri parle pour lui. Je réponds simplement qu'il y a trop long | temps que j'ai quitté Paris pour avoir une opinion, et sur-j tout que je ne connais nullement le ministre actuel do 1 1 (iuerre.
Vous sentez bien, monsieur le duc, que je ne m'aviserai ]»as de vous donner un avis, je me bornerai à dire que, si l'or veut entendre parler à toute heure de Bonaparte, et surtout par un homme venant de Sainte-Hélène, ce qui redoublern h curiosité, on ne pourra pas mieux s'adresser qu'à lui. ( l)our cela qu'il serait encore plus dangereux dans une <■' qu'au service. C'est un bavard, très fanfaron, très suffisant; mais je suis du très petit nombre de personnes qid croient ici à la sincérité de sa retraite. Dès que son départ sera fixé, j'aurai l'honneur de vous en prévenir (Ce 13).
Le gouverneur vient de m'annoncer son départ, parle bâtiment qui vous portera ma lettre. 11 est très décidé, à ce qu'il dit, d'aller droit en France ù. tous risques.
M. et surtout Mme de Montholon sont dans ce moment les seuls en faveur. Madame, après s'être contentée d'al)ord dn titre de pourvoyeuse, est enfin montée jusqu'au lit impérial. Elle a tout fait changer: on dîne maintenant à deux heures, au lieu de huit. Ses désirs sont des ordres. On travaille dans ce moment à faire renvoyer les Bertrand, qui sont furieusement dégoûtés. Mme Bertrand n'a plus, depuis le départ de Gourgaud, aucune société (ils ne voient point les Montholon). Mme de Montholon a fait, il n'y a pas longtemps, un extrait de fille. Leur but, en restant ici les derniers, est d'enterrer leur patron dont ils espèrent la meilleure part de la succession. Voici cependant un trait assez frappant de sa part. Quand Courgaud est parti, Buonaparte lui a dit : « Vous êtes appliqué, studieux, prenez dans ma bibliothèque tous les doubles, cela vous servira d'occupation. » H le fit sur-le-champ et emporta les livres avec lui
LE CAS GOIJRGAUD. — riÊCE VII -^^5
Deux jours après son départ, Bonaparte envoya son bibliollircaire pour les reprendre, avec un mot de sa main où il (lit ({uïl na pas pu les donner, parce qu'il les doit à son fils. ■ I >m les a remportés. Je sais positivement que Buonaparte ■upe beaucoup de la France, qu'il parle très souvent du 1. il dont il ne dit jamais de mal, mais il blâme sonadminislialion, et alors il s'étend longuement sur ce qu'il aurait lait... Vous voyez que je n'aurais jamais pu rentrer en Il815. Je connais les Français mieux que le roi, etc. Comme il revient souvent sur cette conversation, et que tout ce qui e>l l'ait est fait, je crois inutile d'entrer dans des détails minutieux sur tout ce qui ne peut pas se refaire. Ce sera tout au plus le sujet de quelques conversations quand j'aurai
10 1res grand bonlieur de vous revoir, monsieur le duc.
.lai aussi appris qu'il y avait eu un petit conseil tenu le lunlin du jour de la bataille de Waterloo, où il fut décidé ,([ue Fou'ché serait fusillé. Sa fuite fit retarder le projet qui fut remis sur le tapis après son arrivée à Paris. Mais alors on ne trouva plus l'exécution possible. Causant encore des grands revers qu'il a essuyés dans les dernières années, il a dit: « J'ai fait une grande bêtise quand j'ai épousé cette... sacrée Marie-Louise. Elle m'a toujours porté malheur. »
Ce 14 matin, une heure avant le départ.
Je dînai avant-hier chez le gouverneur, il me recommanda
beaucoup Gom^gaud qu'il aime; je lui demandai le motif de
j son attachement, il me répondit : « C'est le seul qui n'ait jamais
I violé les règlements. «Je le regardai d'un air qui l'étonna, il
I me répéta la même chose, et je lui dis avec le plus grand
sang-froid: « Je ne crains pas beaucoup un homme qui viole
mes règlements quand j'ai la force nécessaire pour les faire-
exécuter, maisje crains beaucoup celuiqui viole ses serments. »
11 resta étonné. Je reçois dans le moment une lettre de lui dans laquelle il énonce son opinion sur Gourgaud; je lui ai promis de l'envoyer à M. d'Osinond comme il m'en a prié, et j'y joins deux mots sans observations, en engageant l'ambassadeur de vous la transmettre purement et simplement avec son mémoire. Mais voici une autre chose, trois officiers de l'état-major général sont venus hier soir faire une
visite chez moi, ils m'ont raconté des choses effroyables sa conduite des trois premiers mois de 1815, après que M seigneur le duc de Berrv lui eût fait avoir la croix de Sai Louis, ils m'ont assuré les tenir de lui; ce n'est rien m> que de l'argent donné et distribué au nom de son (L maître, et autres choses semblables sur lesquelles je ne, m'étends pas, ne pouvant fournir aucunes preuves, mais qui ! doivent réveiller la suspicion. Mon devoir, monsieur le duc, ^ est de prévenir Votre Excellence, et le vôtre de décider, c'est 1 un homm^ à qui les habitants de Longwood accordent beaucoup de bravoure et de talents — mais une bien mauvais" tête.
Je suis, etc.
DeMontchenu.
Sainte-Hélène, le 28 mars 1818.
Monseigneur, j'ai eu l'honneur d^écrire à Votre Excellence il y a huit jours et elle croira facilement que notre rocher ne fournit pas toutes les semaines des événements à raconter. Voici cependant ce qui me paraît assez intéressant pour devoir vous être mandé sur-le-champ.
Le vaisseau de la Chine parti il y a huit jours et qui i\ emmené Gourgaud vous porte en même temps mon opinion sur lui.
Dînant hier chez le gouverneur avec le baron de Sturmer. le premier me dit : « 11 faut que je vous donne copie du rapport de Jackson (ce Jackson est l'officier auquel Gourgaud avait été confié). Je vous préviens que je l'envoie pai' l'escadrille de la Chine qui part demain et je vous conseille d'en faire autant. »
Quelques moments après Sturmer me dit aussi : « II faut qu'à mon tour je vous fasse mon cadeau. Je vous donnerai demain matin le résultat de mes conversations les plus importantes. »
^ La partie entre crochets seule publiée par M. G. Firnun- Didot.
riourgaiid occupait une petite bicoque à côté du baron et il allait y passer presque toutes les soirées. On ne jouait point, on y buvait du punch, et il se livrait assez facilement, car, je le répète, il est très bavard, très fanfaron et très mauvaise tête. Les deux pièces ci-jointes vous le feront mieux connaître que tout ce que je pourrais dire. [Buonaparte a été fâché de sa désertion, mais il est aussi très aise d'en être délivré. « il m'aime trop ; il m'obsède. Que me veut-il ? Je ne puis pourtant pas coucher avec lui ! — Et puis que fera-t-il ? Quelques pamphlets ? Je suis au-dessus de cela. Ira-t-il se jeter en France entre les mains d'un gendarme, comme il le dit, ou faire quelque autre étourderie, il fera fusiller.] Comme il le mérite, ce sera bien fait. » Vous verrez, monsieur le duc, par les réponses de Bertrand, que M"^^ Gourgaiid a une pension de Buonaparte de 12 000 francs et M°^« Bertrand assure qu'elle est réversible au fils.
Voici actuellement ce qui s'est passé au moment de son départ et que je n'ai pu vous mander parce que le paquet était fermé et embarqué.
. Gourgaud, au moment du départ, n'avait que vingt louis ; il alla le matin chez le gouverneur pour le consulter et se décider à prendre oii à refuser les 12 000 francs. Le gouverneur lui conseilla de les prendre. 11 ne se décida pas'; il vint chez moi et il me demanda mon avis. Ma réponse fut que je n'en avais pas adonner. Il insista. Je lui dis : « Comment voulez-vous que je vous donne un conseil ? Je ne connais ni votre position, ni vos relations. » Il voulut alors affecter un grand mépris pour Buonaparte, une grande franchise et finit par me dire : « Je n'ai point de droits pour vous demander votre avis comme ami, mais je vous le demande comme •général. » .Te lui répondis : « Si j'étais obligé de quitter un service parce que le chef m'aurait fait essuyer trop de mécontentements, rien ne me ferait accepter une gratification de sa part, car je ne voudrais pas contracter des obligations.au moment de la séparation. — Eh bien, vous me décidez, je .ne les prendrai pas. »
Il est bon que vous sachiez qu'il était très piqué parce que Bonaparte lui avait donné autant qu'aux valets qui l'avaient
2i8 AUTOUR DE SAINTEIIELÈNE
quitté et 10 000 £ à Las Cases : c'est de lui que je Tai su et le aouverneur m'a assuré que c'était vrai. 11 était alors environ deux heures. On venait (d'embarquer) tout ce qui restait à terre. Tout était prêt pour le départ. Quelques moments après, le gouverneur qui était venu en ville le lit appeler. 11 changea alors d'avis, et ils allèrent ensemble chez Balcombe pour toucher. Balcombe était absent. Son associé et commis soutint qu'il n'y avait plus de fonds et qu'il ne pouvait pas payer. Le temps pressait. On avertit Longwood par le télégraphe, mais point de réponse. Le vaisseau était sous voile ; il fallut s'embarquer, mais sans argent. 11 jeta les hauts cris tint beaucoup de propos et fut bien mortifié d'avoir fait sa dernière démarche sans avoir rien reçu.
Cependant, le lendemain, le gouverneur reçut un bon de 12 000 francs qu'il endossa et il le fit partir le même jour par un vaisseau des Indes qui retournait en Angleterre.
En lui parlant deFopiniondeBuonaparte sur les différents ouvrages qui ont paru depuis sa chute, il nous a dit : L'Empereur avoue que ceux qui l'ont le mieux peint sont Vltinéraire de Fontainebleau à Vile d'Elbe par le comte de Truchsess, commissaire prussien, et l'Ambassade de Varsovie par l'abbé de Pradt. C'est pourquoi ils sont tentés de lui attribuer le Manuscrit venu de Sainte-Hélène
Jamestown, île Sainte-Hélène, 5 mai 1818.
J'ai appris toute l'histoire de Gourgaud et je crois pouvoir vous en garantir la vérité ^
« Gourgaud, fils d'une berceuse de Me"" le duc de Berry
* L'on pouvait penser que cette dépêche avait été publiée par M. G. Firmin-Didot [loc. cit., 146). Mais à chaque phrase il y a mauvaise copie, omission, adjonction ou changeraentde mpts, d« membres de phrase, parfois de phrases entières!
ri neveu de Dugazon qui était très lié avec le Premier (.onsul, était entré à l'École Polytechnique où il avait fait (le l)onnes études. En en sortant, il fut placé dans un régiment d'artillerie à cheval et y parut très distingué. Buonaliai'te devenu empereur, voulut avoir pour officiers d'ordonnance des officiers distingués dans toutes les armes. L amitié que l'on avait alors pour Dugazon fit nommer son neveu qui n'était que lieutenant. Il fut fait capitaine quelque leiups après et enfin chef d'escadron. En 1814, il était à Fontainebleau au départ de Buonaparte et fit mine de le suivre. Celui-ci qui désirait emmener le plus d'officiers possible, lui donna le brevet de colonel ; mais, sous prétexte du nonconsentement de sa mère, il resta et Me' le duc de Berrv lui lii confirmer son brevet de colonel. 11 eut, dans Tintervalle, une scène très scandaleuse dans laquelle se trouvèrent impliqués beaucoup d'officiers à demi-solde et qui fit du hiiiit. (lime l'a racontée très ingénuement.) Le duc de Berrj rapprit, lui lava la tête et lui pardonna. 11 le fit employer 'jiielque temps après comme colonel dans la Garde. En sortant du cabinet de Ms"^ le duc de Berry, Gourgaud rencontra le maréchal Soult qui lui dit : « Mon cher, il faut bien prendre garde, car il y a des traîtres parmi nous. »
Le 22 ou le 23 de mars, il reprit ses fonctions comme premier officier d'ordonnance auprès de Buonaparte, le suivit à Waterloo et le rejoignit à Paris. Buonaparte ayant abdiqué |M>iu' la seconde fois, se retira à la Malmaison. Gourgaud s'y rendit et sollicita la permission de le suivre; elle lui fut relnsée, en disant qu'il n'était point dans l'intimité, que l^iionaparte, en se retirant, n'emmenant point d'artillerie, u avait pas besoin d'officiers de cette arme. — Il vanta alors- >i)n attachement, la manière dont il avait trahi Me'" le duc le Berry, l'argent qu'il avait distribué aux canonniers pour ! en débaucher, (l'on ne croit pas à Longwood à ce dernier arlicle) et il insistait sur ce que, si on l'abandonnait, c'était vonloir le faire fusiller. (Car, à cette époque, jugeant du Roi d'après leur doux maître, ils croyaient tous que l'on serait l)ien plus sévère.) Enfin, pour s'en défaire, on lui donna le ;grade de général et le maréchal Davout se prêta à Tinter- ;caler... Buonaparte parti, il le suivit de manière à arriver à
Hocliefort en même temps. Là il y eut encore des contestations, mais il s'emi)arqiia bon gré mal gré et se trouva ains sur le Bellérophoa.
Arrivé ici, il fut assez modeste dans le commencement mais, petit à petit, il eut des prétentions et il finit par ètr* en faveur, ce qui dura jusqu'à l'arrivée d'un livre imprim* sous le nom du chirurgien du Northumberland. Le chirurgiei raconte que, pendant la traversée, Gourgaud lui montra ui sabre, sur lequel était gravé : Tel jour, à Brienne, j'ai sauv< la vie à V Empereur en tuant un cosaque qui était prêt à l percer. Buonaparte, très irrité, fit assembler toute sa suite fit venir Gourgaud, et, lui montrant le livre, il lui dit « Lisez et vous serez indigné. » Gourgaud lut ou fit semblan de lire et dit : « Je ne comprends pas bien. — Eh bien M. de Las Cases va vous l'expliquer. » Après cette explica tion, Buonaparte lui dit : « Sans doute vous allez prendre h plume pour réfuter cet article et requérir linsertion dan: toutes les gazettes. — ; Mais, Sire... — Mais quoi ! Si vous m'aviez sauvé la vie, est-ce que je ne l'aurais pas vu t N( vous en aurais-je pas récompensé ?... Allez me chercher C( sabre. » — Il l'apporta, et Buonaparte lut l'inscription ; trè; courroucé, il lui dit : « Cassez ce sabre ou je le casserai moi même. — Mais, Sire, ce n'était pas tout près de vous, cétail à une vingtaine de pas. — Vous êtes un imposteur, nous n'avons pas vu un seul cosaque et il n'y en avait pas à cette armée ! » Contrit et humilié, il remporta son sabre sans être cassé, car je l'ai vu embarquer pour l'Europe -.
'' Voir Journal, 1, 531.
* « Parmi les témoignages de sa bravoure il aimait surtout à nous montrer une épée, sur la lame de laquelle étaient gravées S('.> prouesses, dans une inscription qui attestait que c'était avec cette arme fidèle et glorieuse qu'il avait, en Russie, sauvé les jours de Napoléon, sur la tète duquel était déjà levé le bras énorme d'un cosaque. »
Warden. Ed. Cabanes, 157.
Gourgaud répond : « Comment M. Warden a-t-il pu lire sur la lame de ce sabre que c'était avec lui que j'avais sauvé la vie de l'Empereur en 1812, tandis que l'inscription porte que c'est le
« Depuis lors, les charmes de >P^° de Montliolon ayant attiré la faveur sur son mari, Gourgaud a éprouvé beaucoup de dégoût ; ne pouvant plus les supporter, il alla trouver Bertrand et lui annonça Tintention de partir ; Bertrand lui répondit : « Vous connaissez l'Empereur ; il est inconstant; vous avez été en faveur, maintenant c'est Montholon ; attendez, votre tour viendra. » Quelques jours après, il reparla à Bertrand et lui déclara positivement qu'il voulait partir. On lui dit qu'il en était le maître. « En ce cas je m'en irai et je ferai un libelle foudroyant. — Eh bien, ce ne sera qu'un de plus; vous n'apprendrez rien de neuf, car vous n'avez jamais su aucun secret. » Il revint encore à la charge quelque temps après; Bonaparte lui donna les conseils que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander (voyez ma dernière dépêche). Croyant qu'on voulait le retenir, il devint plus hardi et fit par écrit les propositions suivantes : « Je demande 300 000 francs et je veux être fait lieutenant général. »
On les montra à Bonaparte qui était bien décidé à le laisser partir, car il en était fort las. Il lui fut répondu par Bertrand, de la part de son maître, qu'il fallait être totalement fou pour oser lui demander un grade dans la position où il était, que, si on venait à le savoir, il serait déshonoré aux yeux de l'Europe. Il répondit : « Je sais bien que l'Empereur n'a pas d'armée, mais je veux avoir mon brevet en poche pour en faire usage quand l'occasion s'en présentera et je le demande ». — Quant aux 100000 écus, Bertrand lui dit : « Votre mère a eu. Tannée dernière (le 27 juillet 1817), une pension de 12 000 francs, et vous demandez encore de l'argent ! — Mais ma mère peut être en prison ou morte ! — Eh bien! Si votre mère est morte, je m'engage à vous la faire payer pendant votre vie très exactement ; écrivez-moi seulement si elle éprouve des difficultés... C'est-à-dire, cependant, tant que l'Empereur vivra ou que les fonds qu'il laissera
^9 janvier 1814, à Brienne, que j'ai arrêté d'un coup de pistolet un cavalier qui se précipitait sur l'Empereur? »
Journal. Annexes. II, 520.
Donc, le sabre porte réellement l'inscription. Au surplus, Gourgaud a fait inscrire la même mention dans ses états de services.
232 AUTOUR DE SAIME-HÉLÈxNE
pourront v suffire, car je n'entends pas prendre l'enga. ment sur ma fortune. — Mais je n'ai point d'argent pour partir. — Eh bien, voulez-vous une, deux années d'avance ? On va vous les donner. » Il insista toujours sur ses demandes et eut une audience ; il y fut très maltraité. Bonaparte lui dit : « Vous osez me menacer d'un libelle ? Qu"est-ce que vous app'endrez ?.,. Vous voulez aller en France, vous y serez fusillé. Je vous connais, le premier officier mécontent que vous rencontrerez tournera votre pauvre tète ! Vous êtes un ingrat, vous me trahissez ; vous avez déjà trahi le Roi qui vous avait placé dans sa garde. Vous serez puni comme vous le méritez. Allez où vous voudrez, vous êtes né canaille, canaille vous mourrez. » Il quitta Longwood le lendemain.
Le gouverneur qui s'était engoué de lui, lui avait loué une petite maison où il a été très bien entretenu pendant un mois. On poussait même la recherche jusqu'à lui donner cinq bouteilles de vin de Constance par semaine. Le gouverneur espérait que, pendant ce temps-là, il pourrait raccommoder ses affaires, mais on n'a plus voulu le recevoir à Longwood. Au bout du mois, on l'a fait partir et Bonaparte lui a donné douze mille francs à toucher à Londres.
Faites-vous rapporter, monsieur le duc, ma dernière dépêche pour lier toute l'histoire que je ne veux pas recommencer pour ne pas vous ennuyer. Pendant ce mois, je lui ai donné deux fois à déjeuner, j'ai été une fois chez lui et je Lai vu deux fois chez le gouverneur. Je voulais en tirer quelque chose. Le baron de Stùrmer qui, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander, était logé tout près de lui s'en chargea et j'ai eu l'honneur de vous envoyer le résume de ses principales réponses. J'ai eu, en outre, l'honneur de vous envoyer, monsieur le duc, le rapport du lieutenant Jackson dont le gouverneur m'a donné une copie... «
PIECE iV Vlli
A EXTRAIT DE : NOTES ET REMINESCEXCES OF A. STAFF OFFICER RELATIMr TO WATERLOO AND S^ HELEXA BY LIEET. COL BASIL JACKSON'.
Eanimosité de Coiirgaiid contre Montholon était violente, t'I il protestait que s'il le rencontrait jamais en Eiu^ope, il 1 appellerait en duel. Je n'ai jamais pu obtenir d'élucider ipielle avait été la cause réelle de cette inimitié, mais j'ai (■(('• amené à penser qu'elle venait de jalousie au sujet de la situation prépondérante de Montholon dans la maison de Napoléon et de la faveur dont il jouissait.
l'our en finir avec Courgaud, je dois ajouter que, à son
d'harquement en Angleterre, après une ou deux entrevues
avec le sous-secrétaire d'Etat, il tomba aux mains de
quelques radicaux de marque qui lui représentèrent l'insanité
lit' sa conduite en se tournant contre Napoléon : que, comme
--nii servitein', il était réellement quelqu'un, tandis quil se
ruinait seulement lui-même en se montrant son ennemi.
'Bref, ils travaillèrent si bien le pauvre homme faible, qu'il
i fut induit à montrer et à rendre éclatant qu'il était toujours
! Vhomme de r Empereur, ce qu'il fit en adressant une lettre à
Marie-Louise, dans laquelle il sindignait contre le traite-
: tement que subissait Napoléon aux mains du gouvernement
, et de sir Hudson Lowe ; et, ayant publié cette lettre, Gour-
' gaud tomba à zéro dans l'opinion de toutes les personnes qui
M usaient droit.
La conséquence immédiate fut que le gouvernement le fit arrêter, et le mit dehors du pays, à la charge d'un constable de police, en vertu de l'Alien-Act alors en vigueur. Il fui débarqué à Hambourg où il tomba dans des difficultés IMMuniaires
, ' Londres, 1903, in-8", p. 148 et suiv. Le récit donné par Jackson j dans ses Notes and Réminiscences, ajoute peu de chose à la lettre qu'il avait ci-devant écrite à Henry sous le coup des événements 't il no paraît utile do conserver que la conclusion.
Eventuellement, il retourna en France où, selon sa propre impression, il devint un homme d'importance, épousa de l'argent ou, comme il l'exprimait, fit un mariage de convenance, mena un tilhurie anglaise [sic) et monta au sommet de la société élégante de Paris ; mais, ce qui me surprit le plus, fut d'apprendre des Montholon quMl était devenu un homme raisonnable ; bien plus, mon étonnement fut au comble lorsque j'appris qu'ils étaient à présent en termes de visite avec leur archi-ennemi de Sainte-Hélène.
GROUPE III