‹ Autour des églises de villageChapitre 8 sur 13 · AME · texte numérisé non relu

AME

M. Maurice Barrés. — Il n'est pas digne de cette Assemblée, et il n'est de l'intérêt de personne de rétrécir l'horizon, d'obscurcir l'horizon autour d'une si haute question et de cacher, de taire l'élément moral qui fait le centre, oui, l'intérêt central de cette question des églises. Vous ne me demandez pas de diminuer, de dénaturer, de masquer ma pensée complète. J'invoquais tout à l'heure en faveur des églises leur beauté, les souvenirs historiques qui s'y rattachent, leur agrément dans le paysage, et je laissais de côté l'essentiel, quelque chose qui est en elles et qui éveille nos sentiments de vénération. Ce n'est pas facile à préciser, dès l'instant qu'on ne parle pas purement et simplement le beau langage du croyant. Et, pourtant, cela existe en dehors d'une âme

croyante. Je n'en veux d'autre preuve que cette immense pétition des églises où se rencontrent des hommes d'éducation et de pensée si différentes.

Pendant que s'organisait cette pétition, durant les longues semaines où, chaque matin, je voyais affluer de tous les points de la France ces noms illustres ou inconnus des défenseurs des monuments religieux, sans cesse me revenait à l'esprit le souvenir d'une discussion qui s'ouvrit, il y a quelques mois, devant la Cour de cassation. C'était à propos de la loi de séparation. La Cour se posa cette question : « A qui appartenaient les églises sous l'ancienne monarchie ? »

Les savants jurisconsultes répondirent : « A personne. »

Elles n'appartenaient à personne ! Cela s'explique si l'on se représente comment était construite une église rurale. Il était d'usage que le curé construisît le chœur ; les puissants personnages la nef, et les habitants le clocher. Il résultait de là, non pas une propriété d'Etat, non pas une propriété communale, mais une chose publique, commune à tous, hors du commerce, affectée à perpétuité au culte divin. [Applau-

dissements à droite et au centre.) Les églises, dans l'ancien droit, ce sont des choses sacrées, la propriété de ceux qui sont morts et de ceux qui naîtront, un domaine spirituel, le domaine de Dieu. {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Quel saisissement d'entendre l'histoire du droit nous apporter une affirmation que, d'instinct, nos pétitionnaires ont retrouvée ! Ils nous disent, chacun avec son langage : « Sauvez les églises ; elles sont ce qui ne doit pas périr, ce qui est une réalité au-dessus de la nature, ce sur quoi se modèle la vie, oui, le modèle, la part du divin au village. »

Les pétitionnaires dont je suis ici le porte-parole... {Exclamations à gauche.)

M. Emile Bender. — Seulement vous faites ce qu'on appelle, dans le langage familier du Palais, plaider sur le dos de la cliente. {Rires à gauche.)

M. Maurice Barres. — Mon cher collègue, heureusement que vous êtes là et que, dans un instant, vous allez rétablir la véritable position par laquelle la cliente sera sauvée. {Applaudissements et rires à droite et au centre.)

Pourquoi voulez-vous que je monte à l'engagement tout naturel que j'ai pris au début de mon discours d'exposer ma pensée toute complète ? Je le dois à la Chambre, je le dois à moimême, je le dois à ceux qui ont signé la pétition des églises. Eh bien, eux, ils ne réduisent pas leur supplique à n'être que la défense de quelques pierres sculptées et heureusement dressées sur l'horizon. Si l'église fait bien dans le paysage, c'est qu'elle y est une âme et que nous groupons tout naturellement sur elle les sentiments qu'en dépit des apparences il ne serait pas malaisé de retrouver en nous tous. [Applaudissements à droite et au centre.) Nous tous nous nous sentirions exilés dans un village où il n'y aurait plus d'église et dans une France où les clochers ne monteraient plus vers le ciel. [Applaudissements au centre et à droite.)

Oui, l'église nous attire tous, elle attire le fidèle, et celui-là même qui n'a pas la foi. [Applaudissements sur les mêmes bancs) ou qui, du moins, ne se repose pas dans la tranquille possession de la certitude. L'un y trouve l'espérance et l'autre plus que le souvenir. [Très bien ! très bien !) En jetant par terre les églises, vous

ne renoncez pas seulement aux idées dogmatiques qu'elles renferment, vous renoncez aux pensées libres, aux impulsions profondes qu'elles éveillent depuis des siècles chez un homme' de chez nous. {Applaudissements au centre et à droite. — Mouçements divers.)

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