Paris, Fontemoingj
le devoir social et les exigences créées, soit par les misères nouvelles, soit par une plus exacte connaissance des conditions économiques ; esquisser les thèses socialistes ; opposer à ces thèses, non point seulement des critiques (ce qui est trop aisé), mais les linéaments d'une autre solution, positive, concrète, pratique, se réclamant du catholicisme : tel était le but de cette série d'entretiens. Ils aspirèrent à éveiller des idées, à susciter des vouloirs, à faire comprendre des responsabilités, et même, si besoin était, à insinuer des scrupules, des inquiétudes, des doutes ; ils aspirèrent à éclairer, au risque de troubler. A l'origine de beaucoup de réflexions fécondes il y a des doutes ; à l'origine des dévouements les plus actifs, il y a des troubles. L'optimisme systématique est stérile ; craignant de faire front aux problèmes, il passe à côté d'eux. Les conférenciers que faisait entendre M"® Piérard n'ont pas dit à leurs auditrices que tout ici-bas fût pour le mieux et ne leur ont même pas donné l'illusion que leur charité à elles pût être une panacée suffisante et souveraine ; elles ont compris, en les écoutant, qu'il y a une question sociale, que cette question nous dépasse et nous déborde, et que pourtant elle nous impose certaines obligations, obligations de connaître, obligations d'agir. Dès que cela est saisi, dès que cela est admis, les conférenciers se peuvent dire qu'ils n'ont perdu ni leur temps ni leur peine. Il y a des traits de lumière qui, lorsqu'ils ont lait brèche dans les cerveaux, font brèche dans les existences ; une fois illuminée par l'idée du devoir social, l'âme devient anxieuse, et d'anxieuse impatiente, et d'impatiente inventive; force qui s'ignorait, elle devient une force qui s'épanouit.
Quand on se passionne à mesurer le progrès des
idées, on a quelque attrait à s'imaginer ce qu'eût pensé de ces conférences tel économiste « libéral » du second tiers du dix-neuvième siècle, ressuscité par aventure au printemps de 1902. On ne parlait, il y a cinquante et soixante ans, que d' « harmonies économiques » : le mot était de Bastîat, et fit la fortune de son auteur en même temps qu'il la partagea. Pour sceller à jamais leur harmonie, le capiilai et le travail étaient invités l'un et l'autre à échanger un long baiser Lamourette, dont la vieille économie politique détaillait avec conviction les douceurs et les vertus. Mais c'est en vain que ces deux abstractions, capital et travail, firent effort pour s'embrasser : le capitaliste et le travailleur, êtres concrets, personnes vivantes, virent surgir entre eux des murailles de nuages. En théorie, on parlai^ d'harmonie ; pratiquement et en fait, on s'organisait pour l'antagonisme. On prouvait, en Ihéoriei que le nécessaire des uns était fait du superfiu des autres ; la science se faisait caressante pour les dépenses de luxe, nourricières de Touvrier ; et s'il advenait souvent, malgré la sécurité de la science, que le pain de la vieillesse ne succédât point aux labeurs de l'âge mûr, n'avait-on pas, alors, la ressource de Paumône, ce luxe du cœur? Mais en fait, on commençait à se demander si parfois la misère des uns n'était pas faite du superflu des autres, et s'il était juste que des vies tout entières consacrées au travail eussent besoin, pour porter avec dignité l'auréole des cheveux blancs, de faire appel à la généreuse mais capricieuse charité. On voyait le capitaliste en défiance contre le travailleur, et le travailleur en défiance contre le capitaliste: l'un des deux connaissait Bastiat, l'autre l'ignorait ; mais l'un et l'autre le démentaient. Dans les livres, l'éconpmie « libérale » demeurait toujours belle, toujours pacifique ; mais dès qu'on s^ortait des livres
pour descendre sar la terre, ses béates promesses se volatilisaient ^ ; et il fallait remonter en Faîr, très en l'air, pour en ressaisir l'enchanteur mirage.
On n'a plus, aujourd'hui, le goût ni le loisir de faire des ascensions à la poursuite d'un rêve. Les journaux et les affiches, les boycottages et les grèves, les discussions des meetings et les débats du Parlement, témoignent qu'entre capitalistes et travailleurs il y a une divergence d'intérêts devant laquelle disparaît cette harmonique soUdarité définie par les économistes d'antan. L'économie politique, pendant une grande partie du dix-neuvième siècle, fut une science qui rassurait ; elle est devenue, présentement, une science qui inquiète. De spéculative elle s'est faite empirique : en se faisant empirique elle s'est révélée pessimiste. Elle a cessé d'opérer à la façon d'une morphine, qui dans le cœur du riche endormait certains scrupules et qui dans le cœur du pauvre endormait certaines amertumes. Les intérêts se sont alarmés, les consciences aussi ; et la morphine a perdu son charme.
Il est fâcheux, à la vérité, que tous les hommes ne soient pas vertueux; cardans une sorte de Salente sur la vie de laquelle le péché originel ne pèserait point, les harmonies économiques ne subiraient, vraisemblablement, aucun accroc. Mais l'infortune de cette théorie et de toutes les thèses analogues, c'est que, explicitement ou inconsciemment^ elles se rattachent à la grande erreur du xviii® siècle sur la bonté natu-
l.< Depuis la Révolution de 1789,c'cst-à-dire depuis la suppres- HLon des anciennes corporations, l'industrie française a lutté avec les contre'sens sociaux les plus incroyables.» C'est dans une notice do M. Ghampier, directeur de l'École nationale des orts industriels à Roubaix,sur une exposition des écoles départementales dos beaux-arts, que le R. P. de Pascal relevait récomment cotle curiouso phrase. {Association catholique, 15 février 1906, p. V2b.)
relie de Phomme. En politique, cette erreur fut tout de suite sanctionnée, en môme temps que réfutée, par les Terroristes de la Convention. En économie sociale, elle a conduit des penseurs, qui cependant se croyaient chrétiens, à faire l'apologie de l'absolue liberté de la concurrence ; mais comme les êtres humains ainsi déchaînés les uns contre les autres étaient loin d'être aussi bons que le croyait Rousseau, nos bons concurrents, au lieu de s'étreindre, se mordirent ; et le struggle for life couronna la théorie des harmonies économiques, en même temps qu'il la souffletait. Aussi est-ce véritablement une victoire pour la conception chrétienne de la société et, en particulier, pour la doctrine du péché originel, que l'illusion de je ne sais quelle harmonie spontanée, résultant de je ne sais quelles lois naturelles, ait fait place, aujourd'hui, à un tout autre système d'idées, concluant à la nécessité d'une organisation économique.
L'Encyclique que publia Léon XIII en 1891 sur la condition des ouvriers a tracé les grandes lignes de ce système. Le Pape nous a replacés dans la réalité vivante d'où nous exilaient les anciens économistes ; reprenant ces deux termes de capital {res) et de travail (opera)^ il ne les fait point évoluer, comme des entités, dans un utopique état de nature où tout s'harmonise, où rien ne vit ; il les transporte dans l'état de société, dans cet état où nous sommes appelés à vivre par là môme que nous sommes des hommes ; il incarne ce mot abstrait « travail » ; de cette abstraction, il fait quelque chose qui sue, quelque chose qui peine, quelque chose qui respire et qui aspire ; et ce quelque chose est une personne rachetée par Dieu ; ce quelque chose est un travailleur frère du Christ et coparticipant de Dieu ; et l'organisation sociale doit seconder ce travailleur, pourvoir à ce que ses sueurs se condensent en pro-
fits, à ce qae le fardeau du labeur ne paralyse pas sa respiration, à ce que l'asservissement à la matière brute ne refrène pas ses aspirations. Elle lui prêtera un double concours ; d'abord elle Tinvitera à s'associer avec ses frères du métier : ce sera le syndicat; puis elle protégera son hygiène, son repos, ses forces, et lui garantira le loisir dont il a besoin pour sa vie religieuse, familiale, civique : ce sera rafFaire de la législation, directement promulguée par les pouvoirs publics, ou définie sous leurs auspices par les autorités légitimes du métier définitivement constitué. Alors, grâce aux organismes créateurs d'ordre, l'ordre réel commencera de régner *.
On ne niera plus que le capitaliste et le travailleur ont des intérêts souvent distincts, parfois in ■ verses ; mais le terrain d'entente existera, bien délimité, sur lequel planeront des arbitres désignés ou reconnus par l'un et par l'autre ; l'harmonie ne sera pas spontanée, elle sera organisée ; on ne se piquent plus, comme un préfet de jadis, de faire de l'ordre avec du désordre; on fera de l'ordre avec de l'ordre.
Car dans l'humanité pécheresse la justice sociale ne saurait être une improvisation fatale, survenant comme un total dans le bilan de ce qu'on appelle la « force des choses » ; elle doit être l'élaboration des hommes, la résultante des âpres vouloirs humains ; elle ne se trouve pas, elle se cherche ; elle ne se
1. Sur les deux idées d'organisation professionnelle et de législation ouvrière, et sur la compatibilité parfaite, sur la connexion nécessaire, entre le développement des syndicats professionnels et la rédaction d'un code du travail, il faut lire et méditer la brochure de M: Henri Lorin : U organisation professionnelle et le code da travail^ étude sur les principes du catheSlicisme social (Paris^ Bloud, 1907). et aussi son article de Vtveil démocratique du 13 janvier 1907, dirigé contre les tendances» anarchistes d'un certain « syndicalisme » dont la Confédéndion générale du travail est le centre.
cueille pas, elle se conquiert. Depuis que Thumanité s'est trop longuement attardée sous Tarbre de la science du bien et du mal, elle n'a pas le droit d'attendre la justice sous le bel orme, maintenant bien desséché, que plantaient naguère les économistes, et qui ressemblait singulièrement à un arbre d'ignorance. Et ce sera la gloire de Léon XIII, succédant à des théoriciens qui, vis-à-vis du problème social, avaient mis la conscience chrétienne au repos, d'avoir, lui, mis cette conscience au travail. L'idée de justice sociale, qui soulèvera le monde tant qu'il y aura des hommes qui souffriront, a trouvé son docteur dans ce < prodigieux vieillard » ^
Mais des voix s'élèvent pour protester en faveur de la vieille charité ; et ces avocates, toujours accueillies, toujours écoutées, n'ont pas môme besoin de plaider pour être d'avance victorieuses. On ne remplacera pas la vertu théologale de charité ; une humanité dans laquelle elle n*aurait plus occasion de s'exercer deviendrait vraiment inhabitable, tant il y ferait froid. L'effort toujours plus viril vers la justice sociale, commandé par cet amour fraternel qui est le synonyme du mot charité, ne vise point à rendre l'action charitable superflue ; et les plus aventureux champions de cette justice sentent bien qu'au delà de tous les calculs, des misères imprévues continueront de surgir, auxquelles l'aumône elle-même sera nécessaire. Que ceux-là donc se rassurent, qui aiment à se dépouiller pour autrui ; le succès du christianisme social ne les sévrera pas de cette joie. Si large que s'épanouisse le domaine de la justice
1. L'expression est de Mgr Touchet, dans son discours : « L Action de l'Église sur le progrès social », prononcé à la Semaine sociale d'Orléans. {Association catholique j 15 décembre 1905, p. 473.) . . . j
et quelque recul qu'en prennent les frontières, il y aura toujours, tout aux alentours, un immense terrain vague où des détresses insoupçonnées s'abandonneront à la gracieuse charité des cœurs aimants ^ Qu'elles se rassurent aussi, ces femmes d'oeuvres qui parfois semblent craindre d'être traquées sur leurs champs d'apostolat par les nouveaux apôtres de la « justice » ; elles n'auront jamais à chômer. Et s'iL n'en est aucune parmi elles qui n'ait regretté, à certains moments, de n'avoir point des journées plus longues, une aumôniëre plus pesante et des énergies plus disponibles, qu'elles se réjouissent donc au lieu de se plaindre, lorsque la diminution ou l'abolition, par la voie syndicale ou par la voie légale, de certaines misères et de certaines détresses, permet à leur zèle de défricher d'autres fourrés d'indigence, inexplorés jusque-là faute de bras. Ce serait, du reste, une singulière et mauvaise pratique, que celle qui consisterait à veiller avec un soin jaloux, et d'ailleurs très sincèrement apitoyé, sur la demi-prolongation de certains cas spéciaux de misère, afin de faire vivre les belles et bonnes œuvres qui se consacrent à les atténuer. Si quelque réforme sociale équitable peut aboutir à supprimer complètement la raison d'être d'une bonne œuvre, ne pleurons pas sur la bonne œuvre menacée ni sur la réforme qui la menace, et si cette réforme met en disponibilité quelque parcelle de nos forces, portons cette parcelle ailleurs. Sachons gré, plutôt, aux apôtres de la justice, de nous induire, ainsi, à diversifier nos méthodes et notre clientèle, à renouveler celle-ci, à rajeunir celles-là. Laissons-les sans crainte
1. Nous ne croyons pas que sur la question de la justice et de la charité, qui relève d'ailleurs de la théologie morale plus que de la sociologie, on puisse lire des pages plus achevées que celles du R. P. Antoine, Cours d'économie sociale^ 3" édit., p. 120-144 (Paris, Guillaumin, 1905).
semer et moissonner ; derrière leurs demi-succès, il restera toujours pour l'action charitable beaucoup à glaner.
Bien loin que la justice sociale s'insurge contre l'action charitable avec je ne sais quels airs d'arrogance, elle attend au contraire, de cette action même^ la plus précieuse des lumières *. La philanthropie officielle et bureaucratique veut supplanter les institutions traditionnelles de la charité chrétienne, cela n'est plus un secret pour personne. En face de cette concurrence qui sera prochainement une hostilité beaucoup plus qu'une émulation, la charité chrétienne pourra jouer un rôle insigne si, mise en présence d'une misère, elle prend l'habitude d'en étudier les antécédents, les facteurs sociaux, d'aller à la racine du mal ^ C'est là une besogne que l'Etat ne peut faire ; il n'en a pas le temps et, môme radical, n'en aurait pas le courage. Mais cette sociologue qu'est redevenue l'Église possède, elle, le courage, et les ouvrières de charité formées par ses doctrines pourraient, sans trop de difficultés, à l'occasion des détresses qu'elles visitent, se mettre méthodiquement aux écoutes, entendre l'instructif récit
1. On ne peut que déplorer à cet égard Téphémère durée de la magnifique Œuvre des Fraternités ou des famiUes, fondée en 1848 par le vicomte Armand de Melun, et qui aspirait à grouper, pour vies 20.000 ou 30.000 familles pauvres que possédait alors Paris, 200.000 ou 300.000 bienfaiteurs, et à les intéresser activement au relèvement économique de ces famiUes. (Ferdinand Dreyfus, La Révolution de i84S, Bulletin de la société d*histoire de la Révolution de 1848^ 2« année, 1905-1906, p. 5-13.)
2. C'est ce que font, depuis deux ans, les collaboratrices de la Ligue sociale d'acheteurSf dont les enquêtes sur les blanchisseries, sur les marmitons, sur le travail à domicile, sur le prix des € bonnes occasions », nous semblent destinées à faire époque dans l'activité sociale féminine. Voir dans le Bulletin de la Ligue sociale d'acheteurs^ de Tannée 1905, les articles de la baronne Brincard et de M"" Fagniez, Lerolle, Piot.
de ces souffrances ou de ces déchéances, remonter jusqu*à la cause initiale *, mesurer la responsabilité des heureux et celle du corps social dans ce phénomène morbide, et préparer ainsi, comme appendice à leur charité, ce que j'appellerais des documents pour les prochaines revendications de la justice *. La conduite de pareils interrogatoires exige, on le pressent, que ceux ou celles qui s'en chargent aient déjà des notions assez exactes de certaines questions économiques; mais de même qu'aucun cœur de femme, au chevet d'un malade, ne renonce à s'instituer quelque peu médecin, de même, quelle est la femme d'œuvres qui, plutôt que de demeurer une empiriste renouvelant sans cesse la même besogne et faisant le bien, si j'ose dire, à la petite semaine, n'aimerait mieux procéder, sérieusement, systématiquement, à des relèvements de foyers ? En colligeant les questionnaires dont l'étude permettra d'aviser à ces relèvements, les praticiens de Taction charitable et les théoriciens de la justice sociale se sentiront d'indissolubles collaborateurs.
Salaires et misères de femmes ' : sous ce titre, M. le
1. Ce fut à cet égard, en l'été de 1906, un € document » poignant, que Texposition de Tindustrie à domicile à Berlin : chaque objet exposé portait une étiquette indiquant le nombre d'heures employé à le confectionner, et le chiffre insignifiant du salaire. Voir Bulletin de la Ligue sociale d^acheteurs,
' 1906, p. 71 et suiv.
« 2, Comment des initiatives privées peuvent ainsi préparer les revendications prochaines de la justice ; c'est ce que l'on
i peut toucher du doigt en lisant, par exemple, la lettre du 19 octobre 1905 par laquelle M. Jean LeroUe, à l'issue du congrès qu'avait tenu à Albi V Association catholique de la jeunesse française^ annonçait à M.Dubief, ministre du commerce .l'envoi d'un ocrtam nombre de documents et de vœux relatifs à la situation des employés du commerce et de l'alimentation. Voir le texte de cette lettre dans l'ouvrage: Jeunes gens de France^ p. 107. Reims, bureaux de VAction populaire, 1906. 3. Paris, Lévy. - Cf. Charles Benoist: Les ouvrières de VAi-
comte d'Haussonville a tracé le tableau des duretés de la vie laborieuse, beaucoup moins remarquées, et plus âpres pourtant en leur fatale monotonie, que ne le sont certaines infortunes exceptionnelles. Le titre, à lui seul, est une grave leçon : salaire et mi-' sère y apparaissent comme connexes, et le salaire, ou peu s'en faut, comme le père de la misère. Les petits^ les tout petits budgets d'ouvrières, qu'on trouvera publiés dans ce livre, peuvent servir d'exemple aux discrètes mais pénétrantes enquêtes auxquelles la charité doit procéder. La charité, par son aumône, est la rédemptrice du mal présent ; par ses recherches, par ses trouvailles, par les conclusions qu'elle en tirera ou que d'autres en tireront, par les réformes qu'elle suscitera, elle peut devenir la rédemptrice du mal futur.
Ce jour-là, la notion môme d'aumône, si injustement diffamée par les théoriciens du socialisme révolutionnaire, sera réhabilitée. Que le peuple considère l'aumône comme avilissante, cela est faux : le pauvre croit-il avilir plus pauvre que lui en lui donnant un peu de son nécessaire, comme cela est constant parmi les populations inconsciemment chrétiennes de nos faubourgs paganisés ? Ce qui paraît avilissant au peuple, c'est la nécessité, pour des familles où tous travaillent, d'avoir à recourir à l'aumône pour compléter des salaires insuffisants, et c'est la constata^ tion très nette qu'en dépit de la promesse que donnait en sa justice Un Dieu pourtant courroucé, l'on n'arrive point à gagner tout son pain en suant de tout son front. De là à considérer l'aumône comme une consécration de l'injustice sociale, il n'y a qu'un
gnille (Paris, ChaiUey), et le tract: Le fil et Vaiguille, publié par le R. P. du Lac dans la collection de V Action populaire (!»• série, n° 4). Ld revue lyonnaise : Lé travail dé la femme et de la jeune fille, organe des syndicats fondés par M"« Rochebillard, est une minô de renseignements.
62 HARMONIES écONOHIQUES ET JUSTICE SOCIALE
pas : de là, la défareor de l'idée d'aumône. Hais explorer les sources de cette défaveur, qui attriste beaucoup de nobles âmes, c^'est déjà les tarir.
LÀ façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, dit un vers célèbre. Ce qu'on donne vaut quelque chose, aux yeux de Taffamé ; mais ce qui vaut mieux et bien mieux, c'est qu'il sente que les bienfaiteurs étudient et cherchent de toute leur âme la façon de n'avoir plus à lui donner, de le relever, de lui assurer une vie économique lucrative et autonome. Ainsi va s'élargissant l'horizon des âmes charitables ; elles peuvent redresser et orienter des existences, et tailler des pierres pour cette reconsr truction de l'édifice social, à laquelle travaillent les justiciers du règne de Dieu.
L'exercice de la charité, ainsi compris, ne communique plus seulement le frisson de la misère ; il en inculque l'intelligence. 11 n'engendre plus seulement des émotions, mais aussi des résdlutions. Celte pauvresse dont vous visitez le taudis est victime d'une entrepreneuse, qui dépend à son tour, économiquement, de l'un des magasins dont vous êtes les clients. Cette enfant qu'ont anémiée de trop longues veilles fut retenue à la tâche, chez sa patronne, par des commandes trop urgentes, ce qui veut dire, consciencieusement parlant, trop tardives ; et ces commandes étaient peut-être les vôtres. Et voici s'abaisser, aux regards éblouis de la visiteuse des pauvres, la cloison étanche qu'elle avait laissé s'élever, dans sa vie, entre son rôle d'acheteuse et son rôle de dosnatrice : elle prend conscience d'un certain degré do responsabilité dans l'origine de telle détresse à laquelle elle porte ses aumônes * ; elle voit, comme en
1. Voir dans lo Bulletin de la Ligue sociale d'acheienrSf 1906^ p. 2 et suiv., la conférence de M. de Morsicr sur la responsabilité du consommateur dans la question du salaire.
une révélation, la part de prépondérance qu'elle peut avoir sur le marché économique ' ; elle reconnaît que d'acheter, que de consommer, ce n'est pas seulement une satisfaction individuelle, mais une fonction sociale, et qu'elle se trouve, elle, comme acheteuse, comme consommatrice, àJia cime de ce formidable édifice économique, si pesant pour ceux et celles qui sont à la base. Lorsqu'on se sent une cime et qu'on a de la bonté dans le cœur, on peut beaucoup pour ceux qui sont en bas ; et si la pitié, d'attendrie, devient songeuse, si elle se nuance d'un certain remords, si elle se reproche, avec une sorte ée mea cnlpa, de n'avoir point assez lutté contre la genèse de la misère, l'aumône, alors, sera d'autant plus abondante et d*autant plus assidue, que commencera de gronder, au for intime de l'âme, le murmure de la justice lésée.
La réflexion individuelle, l'effort individuel, sont désormais en branle, pour donner satisfaction à ce murmure et pour en prévenir le retour. Le devoir charitable n'apparaît plus que comme un épisode du devoir social ; et dans une âme ainsi éclairée, c'est
1. lire à ce sujet, dans la Réforme sociale du 16 mars 1903, le rapport lu par M*"* Henriette Jean-Brunhcs à la séance du 19 décembre 1902 du Conseil de rOfïice central des œuvres charitables, sur les Ligues de Consommateurs en Amérique. La sanction de ce rapport fut la fondation d'une Ligue sociale d'acheteurs à Paris, en vue de « créer une demande de travail exécuté dans des conditions morales et sociales. » Cette ligue, qu'a créée l'inlassable initiative de M™* Jean-Brunhes, publie depuis 1905 un bulletin trimestriel, qui donne des articles et des documents de grande valeur. Cf. le tract de M"* Henriette Jcan-Brunhes, Ligues sociales d'acheteurs (coll. de VAction populaire^ 7« série, n'' 133), et son article de Demai/i, 25 jan vier 1907.
6i HARMONIES ÉCONOMIQUES ET JUSTICE SOCIALE
presque la conception môme de la vie qui est en passe de changer. La préoccupation d'autrui n'est plus l'occupation d'une heure déterminée, de l'heure consacrée à l'aumône ; elle devient l'assise môme de Texistence. On ne fait plus au cœur sa part; il est si pleinement conquis, que tout de suite il aies besoins et les exigences d'un conquérant. On ne veut plus seulement visiter la misère, mais s'installer chez elle^ et plus seulement lui sourire, mais prendre le temps de pleurer avec elle. On avait des « relations » dans les faubourgs ; désormais, on veut se lier, et l'on va quôter près des pauvres eux-mêmes des lettres de naturalisation. Ils les accordent facilement et avec gratitude, dès qu'ils sentent, chez les postulants, de la sincérité et de la simplicité. Tous les quatre ans, ils donnent leurs voix à des courtisans ; mais quant à leurs cœurs, ce n'est pas en leur faisant la cour qu'on les obtient. D'excessives avances d'amitié sont même importunes : l'amitié n'est point unilatérale, comme on pourrait le croire, vraiment, en entendant parfois, sur certaines lèvres condescendantes, le mot « mon ami » s'égarer à l'adresse d'un pauvre, qui trouverait étrange, l'infortuné, de rendre, brusquement, amitié pour amitié, et qui serait surtout taxé d'être étrange s'il se le permettait. Ce n'est point par un empressement improvisé, par une pétulance d'affection subite, que se peut rétrécir, entre le riche et le pauvre, le fossé comblé par le Christ et de nouveau creusé par Mammon. Pour ce contact, toute une éducation est nécessaire, et le riche, plus encore que le pauvre, a besoin de cette éducation ; il y a des préjugés à vaincre, des susceptibilités à dompter, une
1. Voir à ce sujet les ^rac^5 publics par M"« de Gourlet dans la collection L* Action populaire, 1" série, n° 7 bis: La Maison Sociale, et 3""* série, n» 37 : Colonies sociales : la résidence laïque dans les quartiers populaires ; — et Louis Dausset, La Maison Sociale. (Paris, Fontemoing, l904.)
égalité de dignité à reconnaître. Les « Maisons sociales », où Ton commence à se coudoyer et à s'entendre avec confiance et liberté, seront peut-être, dans le chaos qu'ouvre sous nos pieds l'imminente disparition de beaucoup de bonnes œuvres, les séminaires de cette éducation nouvelle, et qui jusqu'ici manquait *. Les conférenciers qui promenaient leurs auditrices à travers les idées sociales et les faits sociaux voyaient, à l'angle de leur chaire, les laborieuses « résidentes » qui, dans ces« Maisons sociales », travaillent à faire s'aimer les hommes entre eux, non d'un amour théorique, vague, philanthropique, mais d'un amour agissant et durable, parce qu'on ne s'aimera qu'après s'être connu, et parce que s'échangeront, perpétuellement, les occasions de se connaître mieux. Et sur les décombres des prétendues^ harmonies économiques », qui, pour toujours, jonchaient le sol, commençaient de se dérouler, par la grâce de l'esprit de charité, et dans le cadre nettement arrêté d'un programme de justice sociale, d'autres spectacles d'harmonie; et Ton ne parlait plus de l'accord des intérêts, inutilement vaticiné par la vieille économie libérale ; mais l'on se prenait à espérer qu'il ne serait point à jamais utopique de rêver d'un autre accord, qui peut-être succéderait, non sans délais ni soubresauts, à l'organisation permanente et pacificatrice des intérêts en lutte : l'accord des âmes.
1. De cette éducation nouvelle, on peut trouver encore une autre occasion dans le développement dos mutualités. Les statuts modèles de ces œuvres prévoient l'existence de visiteurs qui vont contrôler la réalité de la maladie et consoler le malade Avec éloquence, M. Ghoysson explique que si les dames honoraires de la mutualité acceptaient le rôle de visiteuses parmi les ménages mutualistes, < il y aurait là des rapprochements féconds», etque la femme donnerait ainsi à Thonorariat mutualiste toute sa beauté morale et toute son efficacité sociale. » (Le travail de là, femme et de la jeune fillet janvier 1907, p. il1.)
l®' janvier 1905.
Une nouvelle période va s'ouvrir pour la revue V Association catholique *^ : revivifiée parles concours nouveaux que lui promet V Association de la jeunesse catholique % elle se dispose à devenir, pour les chrétiens sociaux, rindispensable outil d'études, et à leur ouvrir, en môme temps, un actif laboratoire de doc-