L'AIGUILLE A LA CAMPAGNE
« Devant la porte de chaque maison se tient une petite assemblée de dentellières, elles ont mis leurs sièges en rond ; et tandis que, le carreau sur les genoux, elles font aller les petits fuseaux, elles causent, elles causent éperdument.
« L'industrie de la dentelle fait ressembler la rue du village à un salon, salon rarement balayé où les poules viennent rôder autour des dames en visite.
« Plus la conversation s'anime, plus languit le mouvement des petits fuseaux. Et c'est ainsi du matin au soir, devant toutes les maisons de toute une province depuis trois siècles *. »
Voilà comment M. André Hallays, au retour d'une promenade dans la Haute-Loire, dépeignait aux lecteurs du Journal des Débats le piquant et laborieux aspect des villages et des hameaux.
Il aurait pu faire le même récit en revenant de la Haute-Saône, du Calvados ou du Jura.
Il existe en France un certain nombre de communes dans lesquelles on compte sur la fabrication de la dentelle pour avoir cette part de pain dont tout
1 . Journal des Débats^ édition hebdomadaire (n<> du 8 août 1902),
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être a besoin pour vivre, et puis, en môme temps, cette part de rôve, d'art et de beauté, dont tout être a besoin pour aimer la vie.
Ces coimmunes ont le droit d'être fières : les dentelles qui s'y préparent, dans le bruit saccadé des conversations ou au contraire dans la solitude d'une chambre de jeune fille tandis qu'elle rêve à l'avenir en faisant courir ses doigts agiles sur son métier, portent témoignage, en France et hors de France, pour la perpétuité de notre bon goût, pour la fidélité de nos traditions artistiques, et pour tout ce qui se cache de vertus créatrices dans les doigts de la paysanne française.
Mais le vieux dix-neuvième siècle — Dieu en ait eu pitié lorsqu'il l'aura jugé 1 — était médiocrement propice à la poésie. Une travailleuse routinière par excellence, la machine, devint la grande favorite : toujours en branle, toujours capable de s'essouffler, elle fut préférée à la force humaine, qui a une limite ; le mécanisme supplanta l'art ; l'activité anonyme, impersonnelle, de la machine, parut plus lucrative que l'effort personnel de la main féminine.
En vain l'Anglais Ruskin poussait-il le cri d'alarme :
« Dans la facture des ouvrages à la main, disaitil, il y a cela qui est au-dessus de tout prix : on verra clairement qu'il y a des endroits où l'on s'est complu davantage, qu'on s'y est arrêté et qu'on en a pris soin, que là se trouvent des morceaux hâtés... mais l'effet du tout, comparé au même objet fait par une main mécanique, sera celui de la poésie bien lue et profondément sentie, comparée aux mêmes vers récités par un perroquet. . . Toute la valeur de la dentelle, en tant qu'objet possédé, provient de ce qu'en
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elle la beauté est la récompense du travail industrieux et attentif : une chose que tout le monde ne peut avoir a son prix en elle-même ; la dentelle prouve, par son aspect extérieur, l'habileté de celle qui l'a faite, et par sa rareté la dignité de celle qui la porte... Si chacun pouvait en porter, chacun serait-il encore fier d'en porter ? * »
Mais l'Anglais John Ruskin passait pour un original qui avait déclaré la guerre aux machines ; et pour que l'industrie s'aperçût qu'il avait quelque peu raison, il fallait attendre la leçon de Texpérience. L'expérience survint et justifia la mauvaise humeur de Ruskin, en prouvant aux marchands mômes de dentelle fabriquée mécaniquement que, si cette dentelle a des acheteurs, c'est parce qu'elle est l'imitation d'une autre dentelle faite à la main. Les commerçants qui vendent du strass seraient ruinés, le jour où il n'y aurait plus de diamants, et pareillement, pour que la foule trouve quelque attrait à l'achat de dentelles faites à la machine, il faut que de diligentes paysannes continuent d'exécuter, pour certaines privilégiées, de jolis travaux qu'on est « fier de porter ».
Vive donc la dentelle à la main I Et grâces lui soient rendues, dans l'intérêt même de l'autre ! Le plagiat n'a de séduction que parce qu'à côté de lui d'exquis modèles existent. El les fausses dentelles pour réussir, comme les vraies pour venir au jour, ont besoin des campagnardes françaises.
Le Bon Dieu, non plus que Ruskin, ne veut permettre que la véritable beauté soit produite par la servilité d'un rouage ; à l'origine de la beauté, il veut qu'il y ait de la bonne volonté, il veut qu'il y ait de la liberté, il veut qu'il y ait une dépense d'âme, et
1. Cf. Engerand, Revue des Deux-Mondes, !•* avril 1900, p. 644-663.
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que cette âme, faite à sa ressemblance, soit à quel* que degré créatrice comme Lui.
Le vieux dix-neuvième siècle, en introduisant dans le régime du travail beaucoup d'habitudes mauvaises, faillit compromettre et rendre nulles les grandes et bonnes intentions de Dieu, et peu s'en fallut que l'industrie de la dentelle à la main ne périclitât, et qu'on ne trouvât plus de mains pour cette oeuvre de beauté.
Il y avait en 1851, dans le département du Calvados, cinquante mille dentellières, et la dentelle, chaque année, faisait entrer dans 1& région une recette d'environ dix millions * : aujourd'hui, à peine y compte-t-on mille dentellières : et, dans la plupart des régions où cette industrie était florissante, la môme baisse, chiffres en main, pourrait être attestée.
L'unique raison de cette baisse, c'est la diminution des salaires. De nourricière qu'elle était, l'industrie dentellière est devenue une marâtre, qui paie mal, et qui paie en mauvaise monnaie.
Entre la paysanne qui fabrique la dentelle et la mondaine qui la porte, il y a parfois cinq intermédiaires, ou môme plus ; naturellement chacun de ces intermédiaires réclame son gain, et le prélève ; et ce qui reste à la travailleuse est singulièrement minime.
Que le marchand de dentelles, qui doit concerter des modèles nouveaux, qui doit à crédit déposer chez les couturières des stocks de marchandises précieuses atteignant, parfois, une somme mensuelle de cinq à six mille francs, et qui doit enfin courir le risque des capricieuses fluctuations de la mode ; que ce
1. Ëngerand, La dentelle à la mâî/i, p. 11 (tract de V Action popnlfkire, !'• série, n» 17).
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marchand s'indemnise du péril qu'il court, et qu'il tire un sérieux bénéfice de son esprit inventif : c'est là une chose naturelle et nécessaire.
Mais ce marchand s'adresse à des fabricants, lesquels recourent à des entrepreneurs en gros, lesquels font appel, dans chaque village, à la collaboration de quelque sous-entrepositaire ; et vous voyez d'ici se glisser, dans l'industrie de la dentelle, entre la paysanne qui produit et le marchand qui vend, un interminable parasitisme.
Sans avoir d'autre fatigue que celle de distribuer, chaque semaine, un peu d'ouvrage aux paysannes, et puis d'en recevoir la livraison et de le réexpédier, l'intermédiaire qui est ainsi, dans le petit village, le maître du marché de la dentelle, réduit à sa volonté le salaire des ouvrières.
La paysanne ne relève que de lui, la paysanne ne connaît que lui ; en échange de la dentelle, c'est lui qui donne le pain ; et tant qu'il peut, il en amincit les tranches, afin de se réserver à lui-même un plus gros bénéfice. C'est un souverain absolu que cet intermédiaire. Une certaine science frelatée du vieux dix-neuvième siècle vient à la rescousse de sa mauvaise conscience : « Nous ne sommes plus au temps des corporations, déclare-t-il superbement ; chacun est libre, depuis 89, de travailler et de faire travailler comme il l*entend ; voyez mes conditions ; vous ôtes libres de les accepter, libres de les refuser. » Et cette liberté du travail, qu'il célèbre en termes émus, n'est autre que la liberté de sa propre exploitation.
Car est-elle libre, la paysanne? Il lui faudrait, pour son foyer, trente ou quarante sous quotidiens; l'intermédiaire lui en donne huit ou dix..., ou rien du tout, c'est à son choix. Elle prend ce qu'on lui offre, et voilà sa liberté î
Si encore elle avait toujours des « sous » I Mais l'intermédiaire, qui se fait payer, lui, par le fabri-