CHRÉTIENNE
Les philosophes de l'éclectisme, aux alentours de 1850, rachetaient volontiers par un hommage à la morale chrétienne leur attitude hostile à l'endroit
1. Cité par M; René Bazin dans son discours au congrès eucharistique de Rome. (QùesUoris littéraires et sociales, p. 274^ Paris, Lévy, 1906.)
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du d<^me. Ils célébraient TE^se comme une sublime inslitulrice des mœars, FETangile comme un merveilleux code d'existence ; si les mrsiëres faisaient à leur altière raison Teffet d*ane impertinence, ils esquissaient devant le Christ, préchant sur la montagne, un geste d*agenouiliement.
€ Le Maître >, disaient-ils volontiers en parlant de lui ; et de toute leur hauteur, ils s^inclmaient, distants encore mais déjà condescendants, avec un mélange de réserve et de respecL Relisez Jouffroj, Cousin, ou même, plus près de nous, Jules Simon : vous sentirez, en les étudiant, que dans la personnalité de Jésus un seul trait les gêne et paraît attiédir leur enthousiasme, et ce trait n^est autre que sa divinité ; mais la grande révolution morale que le christianisme accomplit dans le monde n'a pas d'admirateurs plus attendris et plus sincères que ces pupilles laïques du Vicaire Savoyard. L* éclectisme s'émouvait au spectacle de la morale chrétienne ; il multipliait les emprunts à celte morale, et il les avouait ; il ne se posait pas en rival de la législation évangélique, mais bien plutôt en disciple ; par une coupure assez factice dont il est étrange que plusieurs générations aient pu s'accommoder, il séparait la pensée et la vie ; la pensée refusait de se courber devant le Christ, et la vie, au contraire, acceptait et saluait, comme la plus pure et la plus noble des hégémonies, l'autorité de la morale évangélique.
Aujourd'hui, ce n'est pas seulement au Credo, c'est à la morale chrétienne, et c'est surtout à elle, que les systèmes nouveaux s'opposent et s'attaquent. On ne «f5 donne plus la peine, ou presque plus, de discuter les mystères ou d'ébranler les motifs de crédibilité qu'allègue TKglise en faveur de son dogme : ce sont Ih jeux de rationalistes, et le rationalisme est singulièrement vieilli. On préfère examiner les enseigne-
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monts du christianisme en fonclion de la vie humaine et du progrès social, et Ton s'efforce d'établir qu'il y a antagonisme entre l'ascétisme chrétien et Tamélioralion des destinées humaines, antagonisme entre ridée mystique du règne de Dieu et la notion philosophique du progrès humain, antagonisme entre le renoncement chrétien et l'idée môme de vie, antagonisme, enfin, entre la poursuite individuelle du paradis et les obligations terrestres d'aide sociale et de dévouement social '. Et parmi les diverses doctrines qui disputent au christianisme ainsi diffamé le soin d'orienter les énergies et de diriger les consciences, il en est une, le solidarisme, qui depuis dix ou quinze années se présente volontiers comme une sorte de Credo officiel du progrès démocratique, comme la doctrine vraiment civique, vraiment humaine, destinée à remplacer les morales confessionnelles du passé. M. Ferdinand Brune tière, en 1900, dans un de ses discours de combat % faisait de cette doctrine une critique profonde, incisive, impérieuse, à laquelle les champions postérieurs du solidarisme demeurent fort embarrassés de répondre. Mais puisque le solidarisme persiste dans ses prétentions, puisque les appuis politiques qu'il rencontre le fortifient et l'encouragent, il n'est pas inutile, à la lumière de ses plus récents interprètes, de Texaminer et de le discuter à nouveau.
1 . Au sujet de ces critiques adressées à l'esprit môme et aux principes mômes de la morale chrétienne, on ne saurait rien lire de plus pénétrant ni de plus décisif que le livre du professeur Mausbach : Die KathoUsche Moral (Cologne, Bachem, 1902), qui est peut-être Tœuvre la plus importante, produite par la pensée catholique allemande dans les dernières années.
2. Discours de combat, nouvelle série, p. 51-83. Paris, Perrin, 1903.
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RÉSUMÉ DU SOLIDARISME
« La doctrine, écrit M. Charles Brunot, se résume en deux points que voici:
« D^une part, la société, oii chacun profite de la civilisation et jouit du patrimoine commun, est comparable à la situation de co-héritiers vivant dans l'indivision : c'est un état de fait qui oblige les participants, bénéficiaires des avantages sociaux, à contribuer à l'acquittement de ces charges.
< D'autre part, l'homme civilisé est la résultante de deux catégories de facteurs: ses facteurs propres, dont il apporta le germe en naissant et dont le développement autonome a constitué la portion purement personnelle de son être, et les facteurs sociaux, dont l'influence a modifié ou enrichi sa nature et son avoir. L'apport de ces facteurs sociaux constitue, dans le patrimoine total de chacun, un patrimoine partiel acquis gratuitement, sans effort et sans droit, par le seul fait de son entrée dans la société. Chacun est débiteur de ce patrimoine partiel, envers la société qui le lui a fourni. La justice veut qu'il s'acquitte do sa dette ^ »
1. D'Eîchthal et Brunot. La solidarité sociale^ p. 27-28 (extrait des comptes rendus de l'Académie des Sciences morales et politiques. Paris, Picard, 1903).
SOLIDARISME ET CHRISTIANISME
D*où Tient la faveur du solidarisme?
Voilà la (loctriDe dans laquelle les hommes politiques qui n'ont pu se dérober au besoin d'une orthodoxie cherchent volontiers une formule, hâtivement qualifiée de scientifique, pour la religion future de l'humanité, — pour la religion dont l'humanité sera tout à la fois la prêtresse et l'idole. Car cette doctrine se pique de ne garder aucuns points d'attache dans le domaine de la métaphysique et de légitimer, cependant, les devoirs très impérieux et très complexes qui enchaînent à l'ensemble du corps social chacun des êtres humains ; ce n'est plus en regardant ou en écoutant Dieu, c'est en envisageant l'homme, et lui seul, qu'elle prétend apporter à nos contemporains agnostiques des raisons décisives de faire le bien.
Au congrès d'éducation sociale de l'année 1900, M. Jules Payot proclamait fièrement qu'« il s'est introduit dans la conscience française, et européenne aussi, un élément véritablement nouveau, différent de l'ancienne fraternité *. » M. Léon Bourgeois, de son côté, affirmait l'introduction de cet élément nouveau; il déclarait que, théoriquement et en fait,la solidarité précède tout, que de là naît toute société * ; et puis, par une audacieuse transition, il semblait que de ce simple fait une morale entière allât éclore, morale à la fois rigoureuse dans ses obligations et purement humaine dans sa source, morale qui ne fondât ses préceptes et ses devoirs que sur des raisons tirées du mécanisme même de la société humaine, morale
1. Congrès international de l'éducation sociale, p. 351. (Paris, Alcan, 1901.)