ALLEMAND
Le Centre, en Allemagne, a mené les catholiques à la victoire ; l'idée fausse qu'en France on se fait du Centre allemand nous mène, au contraire, à la défaite. € Formons un parti catholique, unissons-nous, comme les hommes du Centre, et nous vaincrons. » Des presbytères aux salons, des salons aux presbytères, ces propos se colportent, scandés par de beaux gestes d'optimisme, qui déjà semblent tenir la victoire avant même de l'avoir conquise. Soudain surviennent des heures où le pessimisme prévaut, où les illusions déconcertées s'exhalent en soupirs ; alors, dans les sphères catholiques, une phrase gémissante se module sans cesse, comme une sorte de reproche à l'adresse de Dieu : « Pourquoi n'avons-nous pas un Windthorst ? » Voilà d'après quelle conception simpliste beaucoup de catholiques agissent ou plutôt se dispensent d'agir : ayant des leaders dont la conscience est une force et dont l'éloquence est une gloire, ils attendent, non sans quelque ingratitude, la personnalité libératrice, le Windthorst de céans, qui les unifiera d'une façon mécanique et qui, mécaniquement aussi, les fera vaincre parla force môme de l'union. L'on dirait, à les entendre, qu'il suffit d'un Windthorst pour créer un Centre, et que leurs frères
d'Allemagne furent sauvés par l'improvisation artificielle d'un politique de génie.
Je crois qu'aucune erreur ne pèse plus lourdement sur les destinées du catholicisme français.
Et ce serait une bonne fortune, le début, peut-être, d'un véritable réveil, d'un réveil de bon aloi, si les hommes épris d'action catholique voulaient bien prêter quelque attention au très modeste compte rendu d'un congrès tenu à Mayence en 1848, dont M. l'abbé Bessières a mené à bonne fin la traduction *.
Le Parlement de Francfort reproduisait très exactement, par sa composition chaotique, le chaos qu'était encore l'Allemagne. Les députés formellement catholiques, disséminés dans les fractions les plus diverses, coalisaient avec ponctualité leurs quatre-vingtdix-neuf bulletins, lorsque les intérêts de l'Église étaient en jeu. Dans un Parlement qui comprenait cinq cent soixante-cinq membres et qui représentait, non point seulement l'empire d'Allemagne tel que nous le connaissons aujourd'hui, mais aussi l'Autriche, c'est-à-dire des populations en majorité catholiques, les députés formellement catholiques n'atteignaient pas la centaine. Il y avait cela de commun, entre l'Allemagne d'alors et la France d'aujourd'hui, que le souci des intérêts religieux ne tenait qu'une très médiocre place dans les préoccupations de la masse électorale.
Sur ces entrefaites, en octobre, l'assemblée de Mayence se réunit. Les délégués des associations qui,
1. Paris, Bloud, 1906. — Le document aUcmand s'intitule : Verhandlungen der ersten Versammlungf des Katholischen Vereines Deutschlands am 3, 4, 5 «nd 6 October zu Mainz. Amtlicher Bericht (Mayence, Kirclihcim, 1848).— M May a publié à Cologne (libr. Bachem), en 1903, sous le titre : Geschichte der Gêner alversammlung en der Katholischen Deutschlands (1848- 1902), une monographie sur la longue série des congrès catholiques allemands, qu'inaugura le congrès de Mayence.
dans les mois précédents, s'étaient essaimées à travers rAllemagne, participaient à ce congrès. Trois jours durant, ils s'entretinrent du peu qu'ils avaient lait jusque-là... Peu de chose, en effet, la besogne d'un semestre. Mais sur ces modestes assises devait s'élever, dans la suile, comme une invincible tour, le prestigieux parti du Centre, dont on fausserait toute rhistoire si, pour l'écrire, on dédaignait de remonter jusqu'à cet humble meeting, le premier en date de ces congrès annuels du catholicisme allemand, qui ont à l'heure présente cinquante-huit ans d'histoire. Dans cette assemblée de Mayence qui doit être considérée comme Torigine lointaine d'un des plus puissants partis politiques contemporains, aucune action proprement politique ne fut concertée. On serait fort embarrassé, lorsqu'on en feuillette le compte rendu, pour définir l'avis des congressistes sur les questions administratives ou sur le régime futur qui convenait le mieux à l'Allemagne. Il y avait comme une sorte de coquetterie, chez ces prêtres et ces laïques, pour laisser au citoyen catholique une pleine indépendance d'action politique et pour écarter ainsi des esprits cette idée fausse que la profession de catholicisme équivaudrait, dans le train-train quotidien des rapports civiques, à une aliénation complète de jugement et de liberté. On redoutait avant tout de faire œuvre de parti et besogne de parti. Messagers de quelques dizaines de groupements qu'exaltait encore la ferveur des premiers efforts, on eût pu croire que ces congressistes allaient se présenter ambitieusement comme les représentants de l'Allemagne catholique, c'est-à-dire de la majorité de ce qu'était alors le peuple allemand. Tout au contraire, la façon dont ils parlaient et la façon dont ils agissaient dénotait un sentiment très exact de leur faiblesse, et si parfois c'est une force que de connaître sa faiblesse, les congressistes de Mayence
avaient cette force-là. Les accents vainqueurs, lorsqu'ils devancent la victoire, courent le risque de Tajourner: au congrès de Mayence, la plupart des orateurs s'abstinrent de ces gestes de défi, de cds fanfares de menace, de ces alléluias prématurés, qui donnent à la mobilisation catholique je ne sais quel aspect d'offensive. On réclamait la liberté pour tous y compris les catholiques, et les fenêtres du vieux château des princes-évôques, où siégeait le congrès, s'ouvraient toutes grandes aux souffles ambiants, qui apportaient jusque dans l'enceinte de l'assemblée les échos turbulents de la phraséologie d'alors. C'est môme le charme du compte rendu de ce congrès, que l'année 1848 nous a laissé peu de documents où Ton saisisse avec autant de fraîcheur Tesprit et la couleur même de l'époque : les catholiques de Mayençe étaient, dans toute la force du terme, des hommes de leur temps ; ils en avaient les aspirations et les générosités, les modes et môme les tics.
Mais du même élan dont ils vibraient avec leur temps, ils le dépassaient. L'idée de liberté, toute simple et toute nue, dont à cette heure d'histoire tant de cerveaux s'engouaient et tant de lèvres s'enchantaient, ne sufGsait pas à les satisfaire. Ils voulaient un programme plus positif, qui consistât, non point seulement à défendre contre autrui l'intégrité de la vie catholique, mais à défendre, aussi, contre leurs propres négligences, l'épanouisseinent de l'idée chrétienne. Dans ces journées de Mayence, les catholiques d'Allemagne Çrent un retour sur euxmêmes, sur leur propre responsabilité dans les misères qui les avaient frappés. Ils aimèrent mieux, examiner leurs propres défaillances que de se griser d'invectives contre un ennemi qui ne les connaissait mal que parce que, peut-être, ils n'avaient ni su se faire connaître ni mérité d'être mieux connus. Ils aimèrent mieux s'accuser que d'accuser leurs
adversaires ; ils préféraient à la stérilité de certaines doléances la fécondité de certains remords. Lorsqu'on lit leurs délibérations, on ne croit pas se trouver en présence d'un parti qui aspire à une portion d'influence politique, mais bien plutôt d'un groupement religieux qui s'essaie à faire rayonner l'idée chrétienne, d'abord parmi ses membres, et puis autour d'eux et au delà d'eux ; et les manifestations extérieures de ce catholicisme ressuscité n'étaient que le prolongement de la maîtrise qu'il exerçait dans l'intimité des consciences. Avec nos habitudes de lutte et d'esprit, quelque effort nous est nécessaire pour bien comprendre ces méthodes d'action, plus persuasives que militantes, plus diffusives que provoquantes, plus pacifiques que polémiques. Sur les lèvres des orateurs de Mayence, l'idée chrétienne s'offrait au peuple allemand tout entier, comme une messagère de bien-rôtre social et de relèvement national, comme une auxiliaire de la vie populaire, comme une garante de l'émancipation des humbles, comme une avocate tenace de la dignité des pauvres. Quelques semaines auparavant, à Francfort, l'émeute triomphante avait répandu l'effroi : s'élevant au-dessus de ces alarmes d'un jour, rÉglise, à Mayence, n'aspira point à paraître comme le bouclier des intérêts conservateurs *, mais comme la servante de tout un peuple. Elle n'intervenait pas, dès lors, avec ce je ne sais quoi de défiant et d'hostile qui déprécie et compromet, toujours, les idées confisquées par des partis, et bien loin d'affecter des allures d'antagonisme, elle se faisait à Mayence toute à tous.
C'est en se révélant aux populations allemandes
1. Noa plu8 d'ailleurs qu'à rassemblée de Francfort ; voir ralerte biographie de Kctteler par M. Jean Lionne t, p. 25-27. (Paris, Béduchaud, 1903.)
comme une force religieuse et comme une force sociale, que le catholicisme, à la longue, presque sans le vouloir, et par une répercussion naturelle et légitime de ce qui se passait à Tintérieur des âmes, devint une force politique : on eut des votes catholiques parce qu'on avait, discrètement, gravement, de longue date et à longue échéance, préparé des intelligences catholiques et des consciences catholiques^ Le Centre allemand — on Tignore trop en France — a ses racines dans des populations où, sur cent hommes, quatre-vingts à quatre-vingtquinze communient à Pâques. La ville de Mayence, en 1848, vit les lointaines prémices de ce réveil. On a bien fait de nous rendre accessibles, par une excellente traduction, ces vieux feuillets d'un vieux congrès ; j'ose en recommander la lecture à tant de catholiques dont la militante impatience semble aujourd'hui passablement mortifiée ; ils s'attacheront utilement à cette leçon de recueillement et de charité, de réforme intérieure et de bon vouloir social.