Jean d'Arros, op. cit , p. 49 et
2. La constatation est du comte Albert do Mun. Association catholique, 15 août 1903, p. 105. — Cf. Pierre Dabry, Les catholiques républicains : Histoire et sottvenirsy 1890-1906. Paris, Chevalier et Rivière, 1905.
désarma cependant, si Ton y veut bien regarder de près, les défiances de la moitié du vieux parti républicain.
De bons interprètes estimèrent qu'en souriant à la République française, Léon XIII avait souri à la rapide et sûre éclosion de l'idée démocratique à travers l'univers ; et le Pape lui-môme, en ces années 1893 et 1894 qui furent comme l'apogée de son pontificat, parut les justifier en adressant à une autre république, celle des Etats-Unis, des témoignages répétés d'admiration pour « l'intelligence supérieure, l'énergie active, Tesprit d'entreprise et de progrès » qui distinguent la démocratie américaine *. Il sembla même qu'en installant là-bas, sur cette terre où le contact est immédiat entre l'Église et Rome» un délégué apostolique permanent, Léon XIII voulait ménager à la Papauté l'apprentissage d'une action nouvelle, et qu'ayant appris dans le vieux monde, par une antique expérience, comment il fallait traiter avec les rois ou les oligarchies gouvernementales, la Papauté s'en allait faire école dans le Nouveau Monde, pour prendre audience de la démocratie Une coïncidence éloquente voulait précisément qu'en 18J3, cent ans juste après la sanglante atteinte portée par la guillotine au principe monarchique, la tribune des souverains fût vide, à Saint-Pierre, pour les fêtes jubilaires du Pape : les foules chrétiennes, accourues de tous pays, étaient en tête à tête direct avec leur chef spirituel ; les hommes étaient là, les pasteurs d'hommes manquaient ; et l'absence des anciennes Majestés, en ces cérémonies où Ton sentait circuler un grand souffle de vie, avait je ne sais quoi de symbolique. Était-ce aussi l'annonce d'un futur transfert de souveraineté que l'ouverture, pour les pèlerinages ouvriers, d'une porte de Saint-
i. Jean d'Arros, op cit.<, p. 48 et suiv.
Pierre traditionnellement réservée aux souverains *? Les démocraties du xix® siècle, en leurs premiers soubresauts,eurentrillusion que ce qu'elles croyaient, elles, ou plutôt ce que la majorité croyait, était la vérité, la vérité d'État, et que ce qu'elles voulaient, elles, ou plutôt ce que la majorité voulait, était la justice, la justice infaillible. Cette illusion compromit irrémédiablement certains apôtres du droit populaire; et, comme les papes du moyen âge avait condamné la souveraineté absolue des rois. Pie IX se vit forcé de condamner la souveraineté absolue des peuples. Mais, comme les papes du moyen âge avaient acclamé, sous le drapeau guelfe, l'autonomie des villes lombardes, Léon XIII acceptait et aimait la démocratie, en tant qu'elle était l'autonomie des peuples sous la sujétion de la morale supérieure. La doctrine de la souveraineté absolue des peuples est si peu inhérente, d'ailleurs, à l'essence de l'État démocratique, que la démocratie des États-Unis s'est spontanément subordonnée à une Cour suprême chargée de déclarer souverainement que la volonté des représentants, c'est-à-dire la volonté de la démocratie, est, dans certains cas, contraire à une justice supérieure, et par conséquent nulle. La démocratie américaine, par une sorte de postulat, décerne à sa Cour suprême une prérogative de quasi-infaillibilité; et il est assez piquant de constater que le cardinal Gibbons, dans le chapitre de son livre : la Foi de nos pères, consacré à l'infaillibilité pontificale, évoque l'exemple de ce tribunal d'outre-mer pour établir, par analogie, la nécessité d'un pouvoir suprême
1. De Mun, Discours, V, p. 180-181. — € Le vieillard du Vatican, disait dès 1893 M. l'abbé Naudet, saluait ainsi et consacrait une royauté nouvelle, la royale Démocratie baptisée par réglise de Dieu. » (Naudet, La démocratie chrétienne, p. 24, Liège, 1893.)
pcrmaneDl et stable à la tête de l'Église '. Ce n*est pas la seule fois, du reste, que des comparaisons empruntées à la vie américaine ont servi à défendre les institutions ou les revendications de TËglise romaine: qu'on se rappelle, plutôt, le parallèle tracé par Mgr Ireland, en Tannée 1900, entre Washington et Rome ^ Washing,Lon, dont les citoyens ne sont admis à aucune vie politique, achète par cette privation rhonneur d'être une capitale fédérale : l'archevêque de Saint-Paul s'armait de ce précédent pour plaider en faveur du caractère international de la Ville éternelle, capitale de cette autre fédération qu'est la chrétienté. La démocratie américaine n'offre pas seulement au Saint-Siège un afflux de fidèles et de promesses, mais aussi un renouveau d'arguments.
Le pontificat suprême, au lendemain du concile du Vatican, faisait l'effet à beaucoup d'un colosse aux pieds d'argile : on constatait qu'au mouvement d'exaltation qui l'avait comme rapproché du ciel, avait succédé, tout de suite, une rupture de communications avec la terre ; la perte de Rome prenait l'aspect d'une reprcsaille des hommes, — certains piétistes disaient : d'une vengeance de Dieu, — reprcsaille ou vengeance qui châtiait, apparemment, î'altière mainmise de Pie IX sur l'absolu ; et jusqu'à
1. Gibbons, la Foi de nos pères, traductioa Saurel, p. 419. (Paris, Rclaux).
2. Ce discours de Mgr Ircland, prononcé le 8 décembre 1900, à Téglise Saint- Patrick de Washington, fut intégralement traduit en italien dans la Rts^ejn,!, Nazionale, 1" mai 1901. p. 28-39 : le parallèle entre Kom3 et Washington est à la page 35.
ce que le doigt de la mort et le marteau du camerlingue Joachim Pecci eussent touché le front du pape Jean Mastaï, on entendit se prolonger ces désobligeants commentaires. Un quart de siècle a suffi pour les rendre archaïques. Léon XI II n'avait encore que dix ans de pontificat lorsque Emile de Laveleye, connu jusque-là par ses pessimistes horoscopes, écrivait un article sur l'avenir international de la Papauté, dans lequel, palliant tant bien que mal ses résipiscences de prophète, il recommençait de faire crédit à l'Eglise, cette faillie, et lui rouvrait l'horizon du siècle futur *. Le siècle avait trois ans d'âge, lorsque Léon XIII prit congé de lui ; et le bruissement de la presse, au moment de cette mort, a justifié les augures d'Emile de Laveleye. L'histoire entière du pontificat de Léon XIII est l'histoire d'un revirement partiel de l'opinion à l'endroit de l'Église; et, si l'on en voulait chercher ici les causes, ce serait se fourvoyer que de supposer que l'Eglise, pour ramener vers elle un monde transfuge, ait depuis vingt-cinq ans consenti quelque sacrifice, soit sur son dogme, soit sur sa discipline.
Léon XIII, en effet, n'a fait aucune concession sur le dogme. Il l'a maintenu rigide en ses arêtes, inflexible en sa charpente ; il en a voulu consolider les fondations avec les moellons du thomisme ; il en a voulu défendre les approches en constituant la commission des études bibliques. Il a même été, dans ses lettres annuelles sur le Rosaire de Marie, un maître de dévotion : et l'heure est proche, peut-être, où certains apôtres du féminisme sauront gré aux deux derniers pontificats d'avoir proclamé avec tant d'éclat l'émi-
1. Revue Inlemationale^ 1890, I, p. 31. L'article était d'autant plus cloquent si on le rapprochait de la brochure du même Laveleye : De l'avenir des peuples catholiques, étude d'économie sociale j de quinze années antérieure (Paris, Fischbachcr, 1875).
274 UN DOCTEUR liU CATHOLICISME SOCIAL
nente dignité d'uoe femme dans le plan divin et d*ayoir, si l'on peut ainsi dire, achevé la rédemption d*Hve, la compromettante pécheresse, en donnant un somptueux piédestal à la grandeur de Marie, V « Immaculée ». Bien loin que Léon XIII s'essayât, comme d*aucuns l'eussent voulu, à moderniser le dogme, sa lettre sur l'Eglise, qui groupe en une mosaïque les innombrables témoignages traditionnels, met plutôt en ndicf Tantiquité du dogme, comme un honneur et comme une parure. « Derrière le politique, écrivait M. Francis Charmes au lendemain de sa mort, il y avait chez Léon XIII le croyant, Thomme de foi, et par conséquent l'homme de confiance qui. au milieu de toutes les difficultés qu'il a traversées, n'a pas douté un instant des destinées de l'Eglise, et qui s'est montré pour elle patient parce qu'il la croyait éternelle. C'est là une force, et la plus puissante de toutes *. » On ne saurait mieux dire : pour son œuvre dogmatique comme pour son œuvre politique, cette foi lui fut une force. Léon XIII a pris place dans la série des papes comme un dépositaire et comme un continuateur, non comme un novateur. Et c'est parce qu'il fut un dépositaire d'élite, c'est parce qu'il prit une connaissance exacte et profonde du dépôt, c'(îst [)arce qu'il exhuma du vieux trésor certaines rirJiessos oubliées ou imprévues, c'est parce qu'il explora, jusqu'en ses intimes catacombes, l'architecturo de la foi séculaire, qu'il eut l'air, aux yeux des profanes, de « faire du nouveau ». Il montrait en réalité, comme l'écrivait dès 1892 M. Charles Benoist, « ce que peuvent produire, en se rencontrant à l'heure propice, un pape de son temps et une institution de tous les temps * ».
L'heure d'histoire où s'inséra son règne était en