‹ Autour du catholicisme social (volume 2)Chapitre 94 sur 99 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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L'œuvre est inachevée ; la pierre finale, dont M. Briinetière aimait à dessiner les arêtes, fut à peine taillée. En 1883, rendant hommage au Port- Royal de Sainte-Beuve, il ajoutait : « A Thomme qui nous donnera, sur le xviii® siècle, un livre qui soutienne, fût-ce de loin, la comparaison de celui de Sainte-Beuve, au prix du môme désordre, de la même complexité, du même fouillis, je lai garantis hardiment qu'il aura rendu plus de services aux lettres et à l'histoire de la littérature qu'aucun de ceux qui nous apporteraient demain un nouveau Candide ou une seconde IléloYse \ » M. Ferdinand Brunetière, vingtdeux ans après, voulut être cet homme et rendre ces services : en 1905, il résolut d'élire domicile dans le xviii® siècle, pour trois années, et d'entreprendre pour cette époque ce que Sainte-Beuve, dans Port- Royal, avait fait pour le xvii* siècle.

Soixante-dix ans avant nous, Sainte-Beuve, préoccupé de faire connaître à son auditoire de Lausanne notre plus grand siècle littéraire, s'assignait comme observatoire les ruines du monastère de Port-Royal; c'est là que ses pensées s'attardaient, se recueillaient, s'attendrissaient pour se projeter ensuite sur les divers aspects du grand siècle. 11 ne se cantonnait pas dans la célèbre abbaye comme en un compartiment de vie, arbitrairement délimité ; mais il semblait, au contraire, qu'arrachant les solitaires à leur ombre discrète et pieuse, il les chargeât de lui pré-

1. Nouvelles questions de critique^ p. 46-47, Paris, Lévy. — En 1896, dans son opuscule sur la Moralité de la doctrine évolu' tive, p. 11 (Paris, Didot, 1896), M. Brunetière annonçait encore son intention de parler un jour amplement des Encyclopédistes.

senter Tensemble de leurs contemporains ; il s'insinuait à la suite de leurs âmes dans Fâme de leur époque; et Taine aimait à considérer comment, sous des querelles de couvent et sous des résistances de nonnes, Sainte-Beuve avait pu retrouver une grande province de psychologie humaine.

M. Ferdinand Brunetière — l'homme qui fit le plus en France, après Sainte-Beuve, pour « constituer la critique en dignité » — se préparait à entrer dans l'intimité des Encyclopédistes, comme s'était glissé Sainte-Beuve dans les cellules des solitaires. L'Encyclopédie, point central et culminant du xviii* siècle, lui ménageait le cadre dans lequel il devait ressusciter tout un épisode de notre vie intellectuelle et morale. Éducatrice des clubs après avoir été Téducatrice des salons, VEncyclopédie obtint, dans la seconde moitié de Tavant-dernier siècle, l'hommage de deux Frances successives, entre lesquelles la Révolution fit une sanglante ligne de partage. Sous la poudre des ans, qui dans les bibliothèques semble assombrir les tranches de ses tomes, tout un passé de rêves surgit, et tout un passé de réalités aussi, qui sortirent de ces rêves et qui pourtant les déçurent ; c'est un bel envol d'illusions, qui voulurent être ouvrières d'histoire, et puis une représaille de l'histoire, qui bafoua ces illusions ; et c'est enfin la brute jacobine, telle que Taine la définit et la catalogua, s'étalant et se déchaînant comme un produit fatal, et tout ensemble comme une réfutation directe, des théories encyclopédistes sur la bonté primitive de notre nature.

On pressent ce que pouvait devenir un pareil sujet sur les lèvres de M. Brunetière, qui savaient animer tout ce qu'elles effleuraient.

Il avait projeté trente leçons ; il en fit neuf, qui ne nous demeurent connues, aujourd'hui, que par l'excellent résumé qu'en a donné M. Dévaud dans

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la Herue de Fribourg de féTrier et mars 1906 *. Kilos onl laisse d'enthousiastes souvenirs et d'amers regreU. Xa*. spectacle d'une ardeur qui s'éteint est déjfi quel(|ue chose de triste ; mais combien plus cru«»l encore le spnctacle d'une voix qui s'éteint, alors que Tardeur continue de rayonner! A la neuvième de ses leçons, M. Brunetière nous donna ce chagrin.

Il entrait dans ce sujet de Y Encyclopédie comme dans une sorte de terre promise, où devait s*épanouir, tout à la fois, sa maîtrise d'historien de la littérature et sa maîtrise d'apologiste du christianisme.

Parce que nous connaissions un peu Voltaire, ce tirailleur, et Rousseau, ce réfractaire, nous pensions connaître 1(5 xviii^ siècle ; M. Brunetière allait nous introduire dans les salons où se dégustaient les idées nouvelles, et puis, plus loin, plus au fond, nous promener dans les arrière-boutiques du < philosophisme », dans les laborieuses officines où se préparaient ces captieux breuvages. Armé de ses procédés (îoiitumiers de critique, il voulait visiter longuement, dans les lourds volumes où nul ne les troublait plus, ces encyclopédistes qui jusque-là avaient à peu près découragé Thistoiro littéraire.

Mais les encyclopédistes auxquels M. Brunetière imposait ainsi sa visite étaient, à proprement parler, les pères de Tincroyance contemporaine. Alors, derrière le docte historien, l'apologiste allait surgir : c'est avec toute son intelligence, avec toute son âme qu'il allait questionner les Encyclopédistes, et les presser, et leur répondre, et mettre « au rouet > ces dogmatistes à rebours. U Encyclopédie suscite, caresse et courtise une certaine confiance de l'homme dans l'homme, dans la science humaine, dans le

1. Sur la portée môme de l'initiative de M. Brunetière, voir notre article de V Enseignement libre^ décembre 1906.

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progrès humain, dans la moralité naturelle humaine. Dix-huit siècles durant, Tâme chrétienne avait conçu son relèvement comme l'acte rédempteur d'un Dieu ; les encyclopédistes contestèrent qu'elle fût une débitrice ; dès lors, quel besoin de rédemption ? A leur école, l'âme prétendait se relever toute seule, sans Dieu, voire même contre Dieu. D'essayer une telle transformation dans la conception de l'humanité, c'était assurément une audacieuse aventure : M. Brunetière se disposait à leur en demander compte.

Etait-il labeur plus propice pour une pensée comme la sienne, qui plus que jamais voulait rester à proximité de notre époque? Le xvni® siècle, est-ce vraiment le passé? N'est-ce pas lui, toujours lui, avec ses candeurs et avec ses négations, avec ses blasphèmes et avec ses chimères, qui manifeste et qui parade dans nos débats du temps présent ?

Poussons plus loin : en nous parlant de VEncyclopédie, ce n'était pas seulement contre un certain nombre d'entre nous, mais c'était peut-être, qui sait ? contre une partie de nous-mêmes, contre l'un de ces deux hommes qui luttent en chacun de nous, que M. Brunetière allait engager la bataille, et qu'il allait la gagner. L'irréparable mort a paralysé ce défl. Elle a empêché M. Ferdinand Brunetière de couronner son œuvre en défrichant, comme autrefois Sainte-Beuve, une « grande province de psychologie humaine ». Le cours sur les Encyclopédistes nous promettait une psychologie de l'incroyance moderne, psychologie fouillée, mordante, angoissante et peut-être angoissée : l'incroyance survit, et le psychologue n'est plus.

Dans ses derniers jours, son intelligence remerciait la croyance pour toutes les satisfactions qu'elle lui avait données; l'amertume de la tâche inachevée, l'accablant contraste entre les forces qui meu-

rent et les rêves qui vivent, la ténébreuse anarchie de noire avenir religieux, lui poignaient le cœur. Lorsque les fouilleurs des siècles futurs chercheront à revivre dans les registres paroissiaux l'heure tragique que traverse l'Église de France, ils constateront, au 12 décembre 1905, que leDies iras qui recommandait à Dieu Pâme de son serviteur Ferdinand Brunetière semblait scander en même temps le glas de TEglise concordataire qui expirait ce jour-là. Représentant d'une période durant laquelle se multipliaient les ponts-levis entre l'Église et l'immense variété des âmes souffrantes, l'illustre visiteur de Léon XIII nous laisse en présence d'atroces brisures.

Tanius labor non sit cossus '

«Quêtant de fatigues ne soient pas vaines!»

gémissait, au matin des obsèques, la maîtrise de Notre-Dame-des-Champs. Et les disciples de M. Brunetière, évoquant en faveur de son âme, par ces mots simples et grands, la fatigue immortelle du Crucifié, ne pouvaient se défendre ensuite, faisant un retour sur la misère présente de l'Église de France, de songer à toutes les énergies de pensée, à toutes les énergies d'action par lesquelles cette âme avait fatigué ce corps, et de murmurer une seconde fois, plus timides, plus inquiets, plus accablés ; « Que tout ce travail n'ait pas été vain ! Tantus labor non sit cassus 1 » Mais ils se raffermissaient et leur espoir renaissait, lorsque s'imposait à leur pensée, derechef, la grande dépense de sang faite sur le Calvaire, dépense sociale par excellence, grâce à laquelle l'effort chrétien fut à jamais assuré d'un mérite et d'une fécondité.

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