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Gouffres, p

SOLIDARISMB ET CHRISTIANISME 31

mots il enseignait aux hommes qu'ayant tout reçu du Père qui est aux deux, ils y devaient faire partijciper leurs frères. Le solidarisme tiendrait volontiers un langage analogue ; mais tandis que Dieu, par les lèvres du Christ, affirmait son droit à obtenir de nous une adhésion cordiale et active à la loi de fraternité, le corps social, dès qu'il a désavoué la paternité divine, est à court d'arguments pour réclamer notre adhésion à la loi de solidarité, à court de procédés pour nous y contraindre.

Jaloux de parler au nom de Thomme seul, le solidarisme ne peut môina pas garantir un surcroît de joies terrestres à ceux qui aiment mieux se dévouer au corps social que vivre aux dépens du corps social et être des altruistes que des parasites ; et sa philosophie est trop courte pour créer véritablement un impératif moral.

Au contraire, le christianisme promet et assure à tous ceux qui travaillent pour le progès social la joie intime et la mystique fierté d'être associés à la préparation du règne de Dieu; et de ce travail il fait un devoir, au nom môme de Dieu.

« La charité envers Dieu, disait Bossuet dans son carême de Saint-Germain, est le fondement nécessaire de la société envers les hommes; c'est de cette haute origine que la charité doit s'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination générale de leur bien faire '.» Bossuet, en parlant de la sorte, marquait à l'avance le seul fondement — fondement mystique — de nos devoirs envers autrui, envers cet autrui en qui Dieu seul nous révèle un frère.

1. Bossuet, Sermon sur la, charité fraternelle^ édit. Lebarcq, V, p. 92 (Lille, Desclée, 1892). Tout lo premier point de ce sermon est à méditer.

Ce qui marquera dans l'histoire le pontificat de Léon XIII, c'est l'ampleur, la sûreté et l'audace avec laquelle furent définies, pour la famille humaine, les conséquences sociales de la révélation chrétienne. Certains incroyants s'arrêtèrent, étonnés et émus ; certains fidèles, hélas I reculèrent. Le catholicisme apparut sous un jour nouveau. La vieille doctrine, pleinement épanouie, parlait de la terre en même temps qu'elle parlait du ciel ; elle s'immisçait dans les rapports des hommes entre eux; pour mettre les âmes en relation avec Dieu, elle ne les abstrayait ni de leur enveloppe charnelle ni de cette société civile et économique au milieu de laquelle les âmes sont des agents responsables ; elle se refusait à isoler Dieu de la mêlée sociale, à isoler le prêtre des besoins humains, à isoler le fidèle des devoirs humains ; et rapprochant de nous les échos du Sinaï et les échos du Sermon sur la Montagne, elle nous conviait, croyants ou non croyants, à mettre notre confiance en ces paroles réparatrices et à les sanctionner par nos initiatives justicières. Une sorte de quiétisme avait commencé de cerner et d'obnubiler les âmes pieuses, -^ mélange d'ignorance, d'indifférence et d'égoïsme ; ce quiétisme les amenait, trop souvent, à se désintéresser du corps social ; on les

voyait, avec leurs aumônes, s'approcher en empiristes de certains cas de misères ; mais la misère subsistait, phénomène social, — misère tenace, qui les décourageait elles-mêmes; et il semblait, à voir ces .chrétiens, que le Christ ne l'eût point prévue ou ne s'en fût point soucié, et que devant ce phénomène le christianisme fût désarmé. Mais la vieille doctrine parla haut, elle parla très haut : elle revendiqua son droit à juger et puis à régir ces relations économiques et sociales qui, dans notre monde moderne, sont la cause de la misère ; elle constata, par surcroît, qu'à un certain degré d'indigence, l'être humain offre au mal moral une prise à peu près inéluctable, que les déchéances s'entraînent entre elles, et qu'il est des hommes dont il importe tout d'abord de relever la dignité pour leur pouvoir prêcher efficacement, non seulement la foi, mais même la vertu ; et, condamnant par cette simple constatation le laisser-aller d'un certain quiétisme, la vieille doctrine se présentait en protectrice de la morale compromise en même temps qu'en vengeresse du droit lésé.

C'est parmi la mêlée des solutions sociales que survenait ainsi le catholicisme ; il prétendait moins apporter une solution détaillée, que définir un esprit, des devoirs et des droits. Il trouvait dans la Genèse l'acte authentique de donation de l'ensemble des biens terrestres à l'ensemble de la famille humaine ; et il en déduisait les théories chrétiennes de la propriété et du travail. 11 trouvait dans l'Evangile l'acte authentique de donation des hommes, tous rachetés par Jésus leur frère, au Père commun qui est Dieu; il en déduisait la doctrine de l'équivalente dignité de tous les frères humains, avec les corollaires sociaux qu'elle implique *; et puis il montrait, dans

1. Dans son discours d'Orléans :M section, de V Église sur le progrès social^ Mgr Touchet expose éloquemnlent, et cette

cette fraternité, la créatrice des c égalités volontaires, les seules qui soient vraies et qui amènent la paix » ^ Il trouvait enfin, dans la théologie du moyen âge, la vraie notion de l'État, puissance qui a sa source en Dieu, et qui, de par une mission divine, luttant incessamment contre les conséquences sociales du péché originel, contient par la loi et encadre dans une organisation l'esprit d'individualisme anarchique, survivance de ce péché; et de cette notion, le catholicisme social déduisait la définition du rôle actuel de l'État dans les conflits

doctrine, et ces corollaires ; « Dieu assura à tous les hommes, dans Tordre social, un commun patrimoine de droits primordiaux à eux dévolus par le seul fait qu'ils sont hommes et enfants du Père céleste. Ils ont le droit de vivre la vie qu'ils ont reçue de leurs pères et de leurs mères comme moyen, de Dieu comme suprême principe, avec un développement légitime de leurs facultés physiques, intellectuelles et morales. Ils ont le droit de se reproduire normalement, sauf le cas d'une vocation supérieure spéciale. Ils ont le droit, s'ils manquent de capital accumulé, de s'entretenir honnêtement, eux et leurs enfants, par un travail raisonnable. Ils ont le droit de se reposer au cours de leur vie, de façon à ne pas user avant le temps le lot de force qui leur fut départi par le Créateur. Ils ont le droit, ayant été probes, laborieux, rangés, lorsque la vieillesse leur a apporté ses impuissances, de vivre sans mendier, et sans pourtant essayer de prolonger un labeur duquel ils sont devenus incapables... L'Église a mis sa signature au bas des cinq titres. Elle les a tous authentiqués... Or quelle justice couvre le quintuple droit ci-dessus énoncé ? Est-ce la justice contractuelle, la justice qui scelle les contrats et les sanctifie ? Non. Quel contrat assure le droit de vivre à l'enfant ? Entre qui se signera-t-il ? Quel contrat assurera à l'homme le droit de se reproduire normalement ? Entre qui se signera-t-il ? Mais si de pareils droits, droits sacrés, droits de prix infini,ne sont pas à la garde de la justice contractuelle, ils sont donc à la garde de la justice sociale. Il y a donc une justice sociale ? La société a donc le devoir d'en assurer la jouissance h qui la réclame ? Ces choses sont certaines. » (VAssoci^^tion CfLiholU que, 15 déceipbre 1905, p, 481-482.) 1. René Paziii, Questions liUérf^ir&s 0I soçi^lçs^ p. 303.

•économiques ^ Et tout cela faisait, dans l'ensemble» quelque chose de très antique et de très moderne, de très traditionnel et de très nouveau, quelque chose qui avait son point d'attache en haut et qui s'ingérait très avant dans les détails de la vie d'ici-bas. Le catholicisme social avait l'aspect d'un nouveau venu, et ce nouveau venu était un revenant; il remontait jusqu'à la création du monde pour trouver les titres de propriété et les titres de filiation divine sur lesquels repose, dans la société chrétienne, Pharmonie des êtres humains.

Ces titres une fois trouvés, le catholicisme social proclamait, par la voix de l'un de ses interprètes, que 4c le mouvement syndical ouvrier est en lui-môme, à son origine et dans son orientation générale, conforme aux idées des catholiques sociaux. » Telles étaient les propres paroles de M. Henri Lorin, le président même de VUnion d'études des catholi" ques sociaux^ et cette conformité qu'il affirmait, il la prouvait en termes si vigoureux, que le mouvement syndical ouvrier ne saurait être l'objet d'un plaidoyer plus persuasif.

« Le mouvement syndical, expliauait-il, est un facteur pratique d'importft»c« oapitala pour la constitutioa et la mise en marobe de rorganisatioa obliga-

i. Des publioaiions Téoentas ont prouvé que 4éjà, dAus U premiôpo moitié du ^ik^ siècle^ certains cstholiquos réclamaient rintervendon de l*État on faveur des classes ouvrières. Il faut Uva. spécialement, un travail capital de M. Ferdinand Dreyfus intitulé I Un prohi d'&9siMi»ne$ sociale an ii49 : Armand (fa Mslun ni h soeihé d'éQonomis ehêriUhh. M. Ferdinand Dreyfus, qui a dépouillé avec une scrupuleuse équité les Ànmkê de la eharité, fondées par M. de Meluu» ne craint pas de mon-^ trer en lui « un précurseur eathoUqua de la démocratie sociale ». (La Révolution de iS4S, Bulletin de la Société dhistoirsda la dévolution de i949^ 3i année, ieoe-1906, p, leea?!.) Cf, ci-dessous, p. teo-181.

toire des professions, qui est notre objectif. En attendant un régime normal, il offre provisoirement aux salariés un moyen, à vrai dire insuffisant et plein de risques, effectif cependant, de résister à ce joug presque servile imposé à l'infinie multitude des prolétaires, qu'a dénoncé l'encyclique Rerum Novarum et dont elle nous invite à poursuivre la suppression. Les formations qu'il suscite fournissent un point d'appui ou de départ pour les institutions économiques les mieux adaptées aux besoins des travailleurs et les plus propres à l'amélioration de leur bien-être. Ses inconvénients et ses abus, enfin, loin de lui être essentiels, sont les conséquences du régime au sein duquel il prend naissance, de ce régime de nos jours, fauteur d anarchie aussi bien syndicale qu'individuelle, puisque fondé sur des conceptions opposées ou étrangères aux principes sociaux qui découlent logiquement des trois faits primordiaux enseignés par l'Eglise :1e libre arbitre, le péché originel, l'équivalence fraternelle des hommes *. >

Voilà le jugeinent que porte sur le mouvement syndical une sociologie catholique autorisée : elle justifie ce mouvement en rappelant les conséquences sociales de la ven^e du Christ et de la doctrine du Christ.

Or, au moment où l'initiative intellectuelle d'un grand pape, secondée par d'entreprenants disciples, redisait au monde ces conséquences immenses, on voyait scintiller une autre étoile à l'horizon de beaucoup de détresses humaines ; elle s'appelait le socialisme. Cette étoile brille toujours, plus fulgurante môme que jamais* Le gros des masses, justement désireuses de remédier à ce que Léon XllI appelait leur « misère imméritée », n'ont pas encore l'idée que l'Église leur puisse être une auxiliaire *. Ce qui entre-

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