Révolution Française, 14 janvicrlDOO, p
soutenait Texistence matérielle de TÉglise de France avait été condamné ; une suppression radicale châtia les abus nombreux que ce système entraînait ; et dans ces voies originales de l'action économique et sociale, où certains membres du clergé s'étaient engagés, la Révolution, tout net et tout court, les arrêta pour un temps *.
On croit parfois que le xix* siècle, en reléguant le prêtre à la sacristie, en diminuant avec une jalousie systématique les occasions de contact entre le clergé catholique et la société laïque, en accusant complaisamment l'Église de se mêler de ce qui ne la regardait point, ne fit qu'adopter et sanctionner les idées philosophiques du siècle antérieur. La réalité est plus complexe. Diderot, sans doute, dans l'un de ses petits écrits, appelle le jour où les prêtres « seront dans un état de médiocrité ou d'indigence qui les rende aussi vils qu'ils sont inutiles * » ; mais Diderot n'est à cet égard qu'une exception. Les philosophes, en général, souhaitent et réclament pour le prêtre un certain rôle social. Leurs yeux se mouillent, parfois, et leur voix s'émeut, lorsqu'ils dessinent la silhouette du « bon curé » de leurs rêves.
Un curé, pour Jean-Jacques, c'est un « ministre de bonté ». Le vicaire Savoyard, au livre IV de VÉmile, raconte qu'il a longtemps ambitionné l'hon-
1. En quel sens et dans quelle mesure les cahiers des curés souhaitaient une réforme des dîmes, c'est ce qu*on peut voir dans Léon de Poncins, les Cahiers de 89 ou les vrais principes libéraux, p. 181-182. (Paris, Didier, 1866.)
2. Diderot, Discours d'un philosophe à un roi, édit. Garnier, IV, p. 33-36,
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neur d'être curé et qu'il ne trouve rien de si beau. « Oh ! dit-il, si jamais, dans nos montagnes, j'avais quelque pauvre cure de bonnes gens à desservir I je serais heureux, car il me semble que je ferais le bonheur de mes paroissiens. Je ne les rendrais pas riches, mais je partagerais leur pauvreté, j*en ôterais la flétrissure et le mépris plus insupportable que Tindigence. Je leur ferais aimer la concorde et l'égalité, qui chassent souvent la misère, et la font toujours supporter. Quand ils verraient que je ne serais en rien mieux qu'eux, et que pourtant je vivrais content, ils apprendraient à se consoler de leur sort et à vivre contents comme moi. > L'idéal du vicaire a quelque chose en somme d'assez bourgeois: il suppose des paroissiens qui jouissent d'une toute petite aisance et leur recommande d'assaisonner d'un fatalisme résigné la médiocrité de leur vie. Le vicaire Savoyard ^'annoncera jamais le christianisme comme une religion de progrès social, et n'attachera jamais à l'enseignement de la morale chrétienne des revendications sociales. Il suffit à Jean- Jacques d'être lui-même révolutionnaire, les curés que son imagination met au monde sont des curés conservateurs.
Voltaire, tout Voltaire qu'il soit, aime trouver sous la soutane une activité plus entreprenante. Les prêtres tels qu'il les veut seraient, en matière de dogme, très insouciants et très dédaigneux ; ils parleraient toujours de morale, jamais de controverse, n'excom munieraient personne, ne demanderaient point à leurs pénitents d'entrer dans un luxe de détails gênants, aimeraient le théâtre et ne s'en cacheraient point, et s'opposeraient, enfin, à ce qu'aux jours de fête le travail des champs fût trop paresseusement suspendu. Ils sauraient assez de jurisprudence pour empêcher leurs paroissiens de se ruiner en procès : ils posséderaient un peu de médecine, un peu d'agri-
culture *. Que dans chaque village le paysan puisse trouver à la cure un juge de paix, un officier de santé, un professeur de semailles: voilà ce que souhaite Voltaire ; et il exige, en retour, pour ce bon curé, des émoluments convenables. « L'homme aux quarante écus voulait que tous les curés de campagne eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence, il est triste, disaitil, qu'un curé soit obligé de disputer trois gerbes de blé à son ouaille, et qu'il ne soit pas largement payé par la province. Il est honteux que ces Messieurs soient toujours en procès avec leurs seigneurs •. »A l'article du Dictionnaire philosophique intitulé: Curé de campagne, Voltaire parle comme l'homme aux quarante écus : « Le prêtre en tous pays, écrit-ii, doit être nourri de l'autel, puisqu'il sert la république *.» Et dans le Dîner du comte de Boulainvilliers, nous lisons : « Rien n'est plus»utile au public qu'un curé qui tient registre des naissances, qui procure des assistances aux pauvres, console les malades, ensevelit les morts, met la paix dans les familles, et qui n'est qu'un maître de morale *. >
En ramassant ces divers textes, nous avons sous les yeux l'idéal sacerdotal, tel que se le forgeait Voltaire. Il réduisait à rien, ou à presque rien, la besogne catéchétique et la besogne liturgique du prêtre ; et d'autre part il n'excluait pas le prêtre de la vie publique. A la différence des voltairiens du xix» siècle, qui volontiers eussent banni le prêtre des affaires de
1. Dictionnaire philosophique, article : Catéchisme du curé (édit. Ganiior, XVII, p. 77-81).