‹ Autour du catholicisme social (volume 3)Chapitre 53 sur 97 · EN ANGLETERRE AU XIX- SIÈCLE · texte numérisé non relu

EN ANGLETERRE AU XIX- SIÈCLE

L'histoire des idées est en elle-même une œuvre très haute ; la délicatesse s'en accroît lorsqu'elle se confond, en fait, avec l'histoire des consciences, lorsque, au lieu de se laisser envisager dans une abstraction sereine, ces idées, sous nos regards, livrent assaut à des âmes, et lorsque ces âmes, une fois maîtrisées, réagissent à leur tour sur les idées victorieuses, pour les élaborer, pour les enrichir, et pour en extraire laborieusement des étincelles jusqu'alors inaperçues. Aucune lecture n'est plus difficile, même rétrospectivement, que celle d'une âme en travail : il y faut des pudeurs infinies, et je ne sais quels talents de confesseur, expert à pénétrer les secrets les plus intimes. Aucun spectacle ne comporte des notations plus minutieuses, que le spectacle d'un long et patient frôlement entre une conscience et une croyance: il faut être aux aguets pour saisir les minutes de crise où le drame se ramasse, et pour les interpréter exactement. Rien de commun, par exemple, entre les résistances hautaines d'une raison qui refuse de se courber, et les reploiements timides d'un cœur un peu farouche, sauvage encore à l'endroit de la lumière,

et s'y fermant à demi, comme une sorte de sensitive, sans pourtant la repousser .

La renaissance catholique en Angleterre au xix® siècle, dont les trois volumes de M. Thureau-Dangin nous offrent le tableau complet S nous fait assister au travail intérieur de quelques âmes et à la répercussion de ce travail sur l'orientation religieuse d'un peuple. Au point de départ, il y a du mystère, le mystère de grâces et d'inconscience qui préside, dans la pénombre des êtres humains, à la lente éclosion des décisions vitales. Le respect avec lequel M. Thureau-Dangin aborde ces sphères, et la piété avec laquelle il s'y attarde, contribuent à faire de cette œuvre d'histoire un très beau document de psychologie religieuse; il se joue, sans jamais se perdre, à travers les méandres les plus fartifs des évolutions intimes; il en saisit avec sûreté les nuances subtiles.

Peu d'études sont plus riches et d'une variété plus attirante que celles qui s'attachent à un certain nombre de convertis et au caractère personnel que prennent, en chacun d'eux, les motifs de conversion. Le vieux proverbe: « Tous les chemins mènent à Rome» se recommande à la méditation des apologistes ; au delà de l'homme abstrait, schématique, si nous osons dire, que visent les schémas classiques des démonstrations courantes, il y a, — c'est l'honneur de Newman de l'avoir discerné, — des hommes concrets, qui se laissent fasciner par tel ou tel aspect et par telle ou telle parcelle de la vérité intégrale, et qui, sous l'impression de cet éblouissement, se tracent eux-mêmes leur route vers cette vérité: route imprévue, semée d'inquiétantes surprises, et bordée même parfois de fossés suspects; mais telle quelle, du moment qu'elle mèneà Rome, n'a-t-elle pas fait son office

1. La Benaissance catholique en Angleterre an XÎX* siècle^ par Paul Thupéau-Dangia; do 1* Académie. Kraaçaiss, 3 voL iii-8. Pion, 1899-1906.

de route? C'est ainsi que toute page d'histoire dans laquelle on surprend des âmes voyageuses en marche vers l'horizon romain glorifie Tinfînie diversité des sollicitations divines. A côté de VApologia de Newman, à côté de sa Grammaire de VAssentimenéy on devra lire, désormais, M. Paul Thureau-Dangin: son récit est comme une illustration de ces deux chefs-d'œuvre, dans lesquels Newman exposa ses raisons personnelles d* « assentiment » et nota subtilement, pour les philosophes futurs, les frémissements de Tâme « assentante ^ »

M. Thureau-Dangin, daus une langue limpide et grave, décrit un phénomène très complexe, ou, pour mieux dire, deux phénomènes, les plus attrayants

1. On sait combien s'est développée, dans ces dernières années, la littérature newmanienne, M. Henri Brémond, qui a pour Newman de respectueuses familiarités, vient de lui consacrer, à la librairie Bloud, une biographie psychologique très curieuse qu'il faut bien se garder, dès qu'on la commence, de ne point lire jusqu'au bout ; en s'arrêtant à mi-chemin, l'admiration pour le grand homme courrait risque d*étre troublée ; mais, si l'on poursuit on toute confiance, on constate que Newman, observé à la loupe comme un Sainte-Beuve eût aimé à le faire, résiste à cette épreuve et n'en sort nullement diminué. La même librairie Bloud vient de s'attacher à faire connaître l'œuvre entière de Newman par trois volumes de la collection de la Pensée chrétienne, dont M. Henri Brémond a concerté Tordonnance ; et juste au même instant, les plus belles pages de Newman sermonnaire rencontraient, dans la personne de M. Raymond Saleillcs, à la librairie Lethielleux, un traducteur plein de sollicitude et de perspicacité. Le P. de Grandmaison, dans les Études religieuses de décembre 1906 et janvier 1907, s'occupe avec sollicitude de ce qu'on est bien près, aujourd'hui, d'appeler le newmanisme et fait effort pour en marquer la portée, pour en mesurer la fécondité, pour en signaler les lacunes. L'ouvrage très étudié de M. le pasteur Goût : John Henry Newman, i804'i845 : notes psychologiques (thèse soutenue en 1905 à la Faculté de théologie protestante de Montauban. Genève, Jeheber, 1905), témoigne de l'intérêt qui s'attache présentement à la connaissance de Newman dans le protestantisme français.

peut-être que nous offre l'histoire religieuse du siècle dernier. Deux Eglises sont en présence : la catholique et l'anglicane. Au début du siècle, TÉglise catholique, dans le royaume de Grande-Bretagne, semble réduite à une volontaire insignifiance, à un effacement systématique. Trente années s'écoulent : sous les regards de cette disgraciée, qui tout d'abord semble surprise de ses propres succès, voici qu'une brèche s'ouvre dans Tédifice de l'anglicanisme. Par cette brèche, des âmes anglicanes s'en vont, qui, spontanément, apportent à T Église romaine l'adhésion de leur croyance et l'hommage de leur dévotion ; mais par cette brèche, aussi, s'infiltrent continûment, malgré la surveillance du sacristain d'élite qu'est l'Etat anglais, certains rites, certains usages, certains sacrements de l'Église romaine ; et ces rites, ces usages, ces sacrements, pénètrent dans l'anglicanisme avec une indiscrétion tenace et victorieuse. L'observation la plus sommaire, au moment où le siècle s'achève, constate que la foi catholique a, tout ensemble, reçu l'assentiment formel d'un certain nombre d'anglicans mal satisfaits, et mis son empreinte, dans l'Eglise anglicane même, sur de vastes groupements d'âmes pieuses ; il y a là comme deux progrès parallèles et divers, et ces deux progrès se poursuivent toujours.

Du haut de la chaire de l'Oratoire, en 1890, Manning octogénaire célébrait Newman nonagénaire, qui venait de mourir. Manning, en très beaux termes, rappelait l'action intérieure qu'avait exercée dans l'Eglise romaine John Henry Newman, « centre d'âmes innombrables, lumière de printemps, force venue d'une source naturelle, prêcheur de justice, de piété

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et de compassion. > Mais il aurait cru n'avoir pas dit de Newman tout ce qui devait être dit, s'il n'avait pas, auparavant, salué dans ce cardinal de l'Eglise romaine « le fondateur de l'Église anglicane dans son état actuel * ». Manning avait raison : l'esprit de Newman, puissant dans l'Église où il était entré, étaitdemeurépuissantdans l'Eglise qu'il avait quittée. Ce qu'était l'anglicanisme avant Newman, nul ne l'a dit avec plus de vigueur, ni plus de franchise, que Gladstone lui-même, haranguant en 1874 la Chambre des communes :

Je ne sais, expliquait-il, si la chrétienté offrit jamais le spectacle de communautés de chrétiens plus froides, plus dénuées de dévotion et de respect religieux. Nqs églises et notre culte n'attestaient que trop une indifférence glaciale... Nos offices étaient probablement sans pendant dans le monde par leur vulgarité. lis auraient choqué un brahmane ou un bouddhiste, et ils n'eussent certes pas été supportés en Angleterre, si le goût et la perception de l'idéal n'avaient été engloutis dans le même naufrage que la dévotion... L'état des choses était déplorable, au delà de ce que j'ai jamais lu ou vu... C'était le scandale de la chrétienté *.

Scandale peut-être ; mais les clergymen, tels que nous les portraiture Manning,auraient été fort surpris d'un pareil mot. « Mondains, pédants, sans vie spirituelle et vivant à l'aise », ils se drapaient dans une respectabilité confortable et conventionnelle et géraient froidement, en préfets corrects, l'établissement religieux auquel l'Etat les avait préposés.

Il suffit de quelques âmes pieuses, Keble, Pusey, Fronde, Newman, pour faire s'engouffrer dans cette bâtisse le souffle subversif de l'Esprit. Le mouve-

1 Thureau-Dangin, op. cit., III, p. 284.

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