Acta Leonis Papes XIII, II, p. 41. (Paris, Desclée
disait un jour Pie IX,en une de ses colères qui s'attiédissaient en jeux de mots: la colère passait, et Tindulgence restait. Que ces vieilles maximes, Primogenita filia Ecclesiœ, Gesta Dei per Francos, aient comme une saveur d'anachronismes,cela n'est point pour les disqualifier, aux yeux d'un pape. Elles ont perdu presque tout leur sens, mais elle^ gardent une valeur. « Ce sont là mots en l'air », prétendent à l'étranger nos jaloux: ces mots en l'air forment une atmosphère. En ces lambeaux de phrases, Rome voit et aime l'histoire passée qui s'y condense, l'histoire future qui lui semble s'y élaborer ; elle persiste à croire à la souveraineté de ces devises, une souveraineté qui pour l'instant subit un interrègne. Mais Rome n'a jamais redouté les longs interrègnes.
Les imaginations communes, surtout frappées par la fuite des hommes et des choses, se complaisent à embaumer le passé : c'est leur façon, à elles, de le respecter. L'imagination de Léon XIII, avec ce même élan par lequel elle ramassait, rapprochait et maîtrisait l'avenir, savait arracher le passé à sa vie d'outre-tombe, le ressusciter, le réincarner. Alors, Lavigerie survenait : avec ces évocations d'une histoire défunte, il faisait l'histoire du lendemain ; et, du rêve pontifical, le cardinal créait une réalité.
Il n'y eut plus deux Frances, il n'y en eut qu'une lorsque Léon XIII, « tenant la place du Christ, du Rédempteur très aimant de tous les hommes'», remit solennellement à Charles Martial Lavigerie le soin de plaider auprès du monde civilisé la cause de ces « quatre cent mille Africains, vendus chaque année à l'instar des trqjupeaux de bêtes, et dont la moitié, après avoir été accablés de coups, le long d'un âpre chemin, succombent misérablement, de telle sorte
1. Voir Mgr Baunard, le Cardinal Lavigerie^ II, p. 644-647. (Paris, Poussielgue, 1896.)
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que les voyageurs en suivent la trace faite des restes de tant d'ossements '. > Les hommes d'État de la République s'associèrent à ce nouveau genre de croisade, essai de contact entre la propagande chrétienne et cette ténacité mystérieusement indomptable dont jusqu'ici PIslam s'est pu glorifier. Le commun labeur de Léon XIII et du cardinal Lavigerie neput entamer l'Islam assez profondément pour que l'humanité enregistrât tout ce qu'elle souhaitait de victoires. Mais, quoi qu'on pense des premiers résultats et quoi qu'on augure de leur lendemain, l'histoire dira que c'est l'Algérie française qui fit vibrer en ondes sonores à travers le désert, et par le désert à travers le continent noir, les paroles d'affranchissement prononcées sur les bords du Tibre ; et lorsque Lavigerie prêchait au nom de Léon XIII, le souJRle de foi qui poussa les croisés,et le souffle de liberté conquérante qui poussa les premières armées révolutionnaires, semblaient animer ses lèvres et ne faire qu'un seul et môme souffle.
Politiquement parlant, Léon XIII a fortifié et élargi l'assiette de la France en Afrique : la France avait besoin de Rome pour que la Tunisie fût vraiment française. L'épiscopat de Lavigerie s'était déroulé comme une improvisation superbe : on se demandait quel en serait le prolongement,et si la troisième Rome, qui affectait à Tendroit de Garthage les visées de la Rome antique, ne chercherait pas à s'assurer des auxiliaires dans la hiérarchie ecclésiastique. La congrégation de la Propagande, dont le cardinal Ledochowski était alors préfet, s'y fût peutêtre volontiers prêtée ; mais Léon XIII évoqua l'affaire de Garthage à lasecrétairerie d'Etat, et un traité spécial avec la France garantit aux âmes de la Ré-