‹ Autour du dilettantismeChapitre 42 sur 46 · UN MANUEL DE DILETTANTISME · texte numérisé non relu

UN MANUEL DE DILETTANTISME

On ne saurait trop insister sur l'éloquente et ferme conclusion du livre que M. Gabriel Séailles consacre à la psychologie de Renan (1 ) . Le dilettantisme, « cette ironie de professeur et d'étudiant qui sent l'odeur fade des bibliothèques et qui est à la portée de tous », le dilettantisme s'y trouve fustigé de main de maître, et remis, dans l'ordre des attitudes humaines, à la seule place qui lui convienne, un peu au-dessous du dandysme élégant.

1. Ernest Renan, essai de biographie psychologique, par Gabriel Séailles, i vol. in-12, Penin éditeur, pp. 352-357.

C'est à tous les dilettantes, dans la personne de leur défunt modèle, que réminent professeur de Sorbonne jette, en ces termes pleins de sens, le mépris des gens de cœur : « Que ceux qui n'ont plus l'énergie de vivre et d'agir s'enferment dans ce royaume des ombres, où tout s'atténue, s'efface, se proportionne à leur défaillance, c'est affaire à eux, mais qu'ils se donnent pour les vrais vivants, c'est ce que je ne puis leur concéder. »

Si le culte, à la fois prétentieux et futile, du dilettantisme a reçu de cette magnifique étude un assez rude coup, on dirait que M. Anatole France, l'un de ses plus fidèles pontifes, a vraiment résolu de l'achever et de ruiner le peu de prestige qu'il exerçait encore sur les femmes du monde et sur les jeunes gens incapables de penser.

« LE JARDIN D ÉPICLRE » 267

Il n'a pas reculé devant la courageuse tâche de démontrer par sa propre expérience l'exactitude de ce jugement de M. Séailles : « Le dilettantisme est une attitude facilement imitable, bien faite par là pour séduire dans sa nouveauté, comme une mode dont la rareté fait d'abord le succès, dont la banalité presque aussitôt dégoûte. »

Il y a des années et des années que, s'étant habillé à cette mode, M. Anatole France continue obstinément de la suivre. La mode a eu beau passer, il s'y tient toujours. Et comme, sur cet article qui n'a plus guère cours, il ne reste rien de frais dans les magasins d'idées, l'élégant écrivain en est réduit, malgré tout son talent, soit à retaper toujours le même costume, soit à le reproduire en étoffes de qualité toujours inférieure.

« Tout ce qui ne vaut que par la nouveauté du tour et par un certain goût d'art vieillit vite (1). » C'est M. France qui fait lui-même

i. Le Jardin d'Épicure, p. 101.

ALTOLFt DU DILETTANTISME

dans son nouveau livre cet aveu dangereux.

La nouveauté du tour, un certain goût d'art? Mais c'est par là, par là seulement, que valaient quelque chose des fantaisies telles que Thaïs et la Rôtisserie de la Berne Pédauque ; — M. France a bien trop d'esprit critique pour supposer, en effet, que de pareilles œuvres se distinguent par la justesse des vues et la solidité des démonstrations.

Que va donc devenir sa réputation, si ses écrits perdent maintenant jusqu'à celte « nouveauté de tour » et à ce « certain goût d'art », qui en faisaient le superficiel mérite et le succès momentané? Or, il est impossible de le méconnaître, c'est le cas lamentable du Jardin d'Épienre.

De l'art dans le Jardin d'Épieure ? L'auteur n'a pas même voulu qu'on le soupçonnât d'y en avoir mis.

Les paragraphes, les sentences, les chapitres se détachent au hasard, comme les articles d'un dictionnaire philosophique.

Telles, les Pensées de Pascal avant qu'on les eût éditées ; seulement chez M. France, il n'y a pas de pensées.

Visiblement, il a voulu faire brocher ensemble les bouts d'articles qu'il avait semés dans les journaux, et conserver les diverses notes que la finesse de son goût littéraire ne lui avait pas permis d'admettre en ses précédents ouvrages. Il se sera dit que le succès de ceux-là ferait passer celuici, oubliant de prévoir que la médiocrité de celui-ci pourrait bien faire découvrir l'insignifiance de ceux-là. Quand les idées qu'on a ne valent que par leur vêtement de style et que, de cette manière, elles ont fait longtemps illusion à l'esprit public, il est de la dernière imprudence de les laisser voir un jour dans leur nudité.

A défaut d' « art », M. Anatole France a-t-il du moins mis quelque « nouveauté » dans le

Jardin d'Épicure? Pour qui n'a rien lu de lui, ni de Renan, ni de Voltaire, lescinquante premières pages de ce livre seront assez neuves, mais le milieu et la fin paraîtront fort semblables au début. Ceux qui connaissent un seul de ses livres, ne fût-ce que les Opinions de M. Jérôme Coignard, ne trouveront ici rien qu'ils n'aient vu ailleurs.

C'est, avec la même élégance de phrase quoique avec beaucoup moins d'esprit, l'éternelle raillerie de la misère humaine, l'éternel persiflage de la religion, de la science, de la philosophie, de la morale, de l'esthétique, de la famille, de tout ce que respectent et aiment ces êtres peu raffinés qu'on appelle honnêtes gens et esprits sérieux. C'est, comme dans chaque partie de chacun de ses livres, l'incessante répétition de la profession de foi du dilettantisme,, ramenée sous toutes les formes

et sur tous les tons, infatigablement ressassée, redite avec plus de courage et d'obstination que nul dogmatique n'en porta jamais dans l'affirmation du bien ou de la vérité :

« L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas non plus de biologie (1). » Ces phrases se suivent textuellement dans l'ordre ci-dessus, et il ne faudrait pas croire que nous y ayons changé un seul mot pour en atténuer la force de démonstration.

Parle-t-il dephilosophie?Il n'a pas besoin de dix lignes pour arriver à cette conclusion : « Aussi bien est-ce faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer à rechercher la vérité . »

S'agit-il du christianisme? Tantôt il lui attribue loyalement quelque sottise particulière d'un auteur du moyen âge ; et tantôt il écrit d'un air détaché : « Les hommes ont

grand'peine à mettre un peu de critique dan* les sources de leurs croyances et dans l'origine de leur foi. Aussi bien, si Ton regardait trop aux principes, on ne croirait jamais ( 1 . >>

Il y a eu des temps, et il y a encore des pays, où nul n'arrêterait le public en racontant de pareilles inepties, disons, si le mot paraît dédaigneux, de pareilles monstruosités. Mais quand le raffinement d'esprit est, dans certains cercles, coté plus haut que le bon sens, le devoir et la science; quand une partie minime de la société n'a pour occu pation que de se moquer de l'autre, ou bien de s'amuser aux dépens de tout le monde : quand des suites de générations peuvent vivre, sans rien faire, du travail d'un lointain ancêtre ou de l'exploitation réglée des

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