LA QUATORZIÈME CHAMBRE
Au fond de la salle, sous un grand tableau représentant le Christ en croix, siège sur un e estrade le tribunal. A droite, le ministère public, à gauche le greffier .
Au moment où Paulette entre, le tribunal se lève et disparaît, descendant l'escalier placé à droite, au fond.
LE PRÉSIDENT, revenant chercher des dossiers et s' adressant au greffier qui arrange ses paperasses. — A trois heures, nous nous réunirons pour l'enquête d'Alaly...
PAULETTE, riant. — L'enquête d'Alaly!...
Il appelle ça l'enquête d'Alaly ! ...
MAITRE DUGHARME. — Damel... Gomment voulez-vous qu'il l'appelle?...
m AUTOUR DU DIVORCE
PAULETTE. — Oui... c'est vrai ! (Regardant le président qui sort.) Il s'en va.., encore!...
MAITRE DUCHARME, — Oui... mais il reviendra...
PAULETTE. — Lemême?... Ah liant pis!...
Au bout de dix minutes le tribunal rentre en séance.
PAULETTE s'asseoit à droite, sur le premier banc, avec son père, son avoué et maître Ducharme.
De l'autre côté du passage, sur le même banc, M. d'Alaly, sa mère, son avoué et maître Lordereau.
Silence profond; Paulelte se sent prise d'une horrible envie de rire. , LE PRÉSIDENT, bafouHlant. — Munnannuonn... mnmonn...
PAULETTE, à maître Ducharme. — Qu'estce qu'il a dit?... j'ai rien entendu!...
MAITRE DUCHARME. — Il ordoone la lecture du jugement ayant autorisé l'enquête...
LE GREFFIER, Hsaut en âtionnant, sans points ni virgules :
« République Française !
B Au nom du peuple français... »
PAULETTE, étonnée, à part. — Pauvre
peuple français!... qu'est-ce qu'il vient faire
là?
LE GREFFIER (Wsan^). « Lc tribunal civil
I de première instance de la Seine, séant
> au Palais-de-Juslice à Paris, a rendu en
> Taudience publique de la quatorzième î chambre, le jugement dont la teneur » suit :
« Audience du 28 mai 1886. Entre madame
> Ève-Simone-Paulette d'IIautretan, épouse î de M. Marie-Joseph-Antoine, marquis d'A-
> laly, ladite dame demeuranl de droit avec » son mariy 250, rue Saint-Dominiqae, mais » autorisée à résider et résidant de fait,
> 300, faubourg Saint-Honoré, chez ses père
> et mère, demanderesse concluant et plai- » dant par maître Ducharme avocat, assisté î de maître Godard avoué, d'une part;
» Et M. Marie-Joseph-Antoine, marquis
> d'Alaly, demeurant à Paris, 250, rue Saint-
> Dominique, défendeur, comparant et plai-
> dant par maître Lordereau avocat, as-
> sisté de maître Bontemps avoué, d'autre
> part :
» Le Tribunal, ouï en leurs conclusions et
> plaidoiries maître Ducharme avocat, assisté » de maître Godard avoué de la dame d'A-
> laly, — Lordereau, assisté de maître Bon-
> temps, avoué de d'Alaly; après en avoir déli- » béré conformément à la loi, jugeant en f premier ressort... >
PAULETTE, à part. — Ah bien!... ça ne se fait pas^out seul !.•.
LE GREFFIER. « Attendu que la demande » en divorce formée par la dame d'Alaly
> contre son mari n'est pas établie quant à
> présent, mais qu'elle articule un certain
> nombre de faits qui, s'ils étaient prouvés, » seraient de nature à la justifier;
> Que ces faits son pertinents et admis-
> sibles; qu'il y a lieu d'ordonner la preuve
> en réservant à d'Alaly la preuve contraire; y Avant faire droit, admet la dame d'Alaly
y à prouver, tant par titres que par témoins,
> les faits suivants :
» 1° Dès le début du mariage, d'Alaly a fait ) à sa femme, sans aucun motif, des scènes î de jalousie;
> 2*^ Le 2 avril 1886, d'Alaly a publique- » ment, au bois de Boulogne, injurié sa » femme et l'a notamment traitée de fille;
» 3** Le 6 avril 1886, à un bal chez la du- » chesse de X***, d'Alaly s'est livré à des voies » de fait sur sa femme, et l'a secouée avec une » telle brutalité, qu'illui a fait au bras gauche » des blessures légères, dont elle a porté pluî sieurs jours les traces.
> Réserve à d'Alaly la preuve contraire.
> Tous droits moyens des parties et dépens ï réservés.
» Signé : fumeron, président » BOUGON, greffier. »
» Fait et jugé en l'audience publique de la » quatorzième chambre du tribunal de pré- > mière instance du département de la Seine, » séant au Palais-de-Juslice à Paris, par » MM. Fumeron, juge doyen, faisant fonctions j de président. Guignol et Roupiou, juges, en » présence de M. Désagrès, substitut de î M. le procureur de la République, as-
» sisté de Bougon greffier, le 28 mai 1886.
3> En conséquence, le président delà Répu- 1» blique française mande et ordonne à tous » huissiers sur ce requis, de mettre le présent » jugement à exécution; — aux procureurs » généraux et aux procureurs de la République » près les tribunaux de première instance, d'y » tenir la main; — à tous commandants et » officiers de la force publique d'y prêter » main forte, lorsqu'ils en seront légalement ï requis. »
PAULETTE, à part. — Les gendarmes !...
LE GREFFIER. « En foi de quoi le présent » jugement a été signé par le président et le » greffier. — En marge de la minute dudit p présent jugement se trouve la mention » d'enregistrement dont la teneur a été » transcrite ci-après :
€ Enregistré à Paris, etc., etc
PAULETTE, à M. (THautretan. — Regarde donc, papa, comme le juge qui lit ressemble à l'empereur d* Autriche,..
H. d'hautretan. — Oui... tais-toi... Ce n'est pas un juge..., c'est le greffier... (Il lève machinalement le nez et aperçoit le greffiier.) Tiens!... C'est ma foi vrai, qu'il lui ressemble!...
LE PRÉSIDENT. — ...tUTC ...OmS...
moins.
PAULETTE. — Qu'est-ce qu'il dit?...
MAITRE DUCHARME. — Il ordounc la lecture des noms des témoins...
PAULETTE. — Quelle drôle de manière elle a de parler, la justice!...
LE GREFFIER, lisant. — La duchesse de Corda-Potencia, le prince héréditaire d'Assyrie, le duc de Grenelle. ••
(Le Tribunal écarquille les yeux.)
PAULETTE, à part. — Ils sont saisis!...
L'ENQUÊTE 20a
Ils croient qu'on valeur lire une opérette!... Elle rit.)
LE GREFFIER, lisant toujours. — Le viconile d'Estourdy.,, la comtesse douairière de Laubardemont... M. de Gaillac... le marquis de Monlespan... Jean-Claude Lebeau...
(Mouvement d'étonnement de madame d'Alaly et de M. d'Alaly.)
LE PRÉSIDENT. — ...tref ...micr ••.moin...
(Un huissier ouvre la porte et introduit la duchesse de Corda-Potencia. Elle s'avance majestueusement. Toilette de drap de soie mer doré y ruisselante de perles ambrées; gainsborough fabuleux; taille opulente; cheveux d'un blond ardent; cils invraisem blables; lèvres carminées,)
l'avoué de paulette^ — Le témoin dépose au sujet des violences qui ont eu lieu au bal...
LE PRÉSIDENT. — ...OS ...oms ...OmS
...lilés.
(La duchesse reste sans répondre^ puis se tourne vers le banc où est Paulette^ et fait signe qu^elle n^apas entendu.) . l'avoué. — Veuillez dire vos noms, prénoms et qualités...
LA DUCHESSE. — Stella-Thérésa-Graziella, duchesse de Corda-Potencia...
PAULETTE , 6a5 à itf . d'IIautretau. — Voistu papa le président comme il
regarde la duchesse... il en mangerait!...
LE PRÉSIDENT. — ...om ...illc ...bord?...
l'avoué, traduisant. — Votre nom de jeune fille, d'abord...
la DUCHESSE, UH peu interloquée. — Ah !... Parfaitement...
PAULETTE, à part. — Il y a du tirage pour celui-là!...
LA DUCHESSE, répétant^ pour se donner du temps. — Stella... Thérésa... Graziella.^. (elle cherche) de la Malaria...
PAULETTE, bas à M. d'Hautretan. — Elle en a trouvé un!..,
LE PRÉSIDENT. — ...t'rage?...
L*AvouÉ. — Votre âge?...
PAULETTE, à part. — Aïe! aïe! aïel...
ça se gâte!...
LA DUCHESSE. — Trente et un ans...
(Légers mouvements de M. d'Alaly et de M. d'Hautretan; madame d'Alaly ricane insolemment,)
LE PRÉSIDENT. — ...Fente ...lie ...ice ...ôtre.
l'avoué. — Vous n'êtes ni parente ni alliée de la partie? Vous n'êtes pas à son service, elle n'est pas au vôtre?
LA DUCHESSE, étonnée. — Mais... pas du tout...
LE PRÉSIDENT. — ...tez ...ant ...vez ...ain ...rez ...ire ...rilé...
l'avoué. — OtezTOLre gaiit,levezla main et jurez de dire la vérité...
LA duchesse, ôtant rapidement son gant et agitant une main éblouissante, constellée de pierreries. — Je le jure...
PAULETTE, à part, — Il ne doit pas avoir souvent des mains de ce modèle-là sous le nez, le tribunal!...
LE FRÉsïDEsr, s'enfonçanl dans son fauteuil et prenant une pose réfléchie permeltantde somnoler. — ...îtes ...ous ...vez?
l'avoué. — Dites ce que vous savez...
LA DUCHESSE. — Je sais que, à un bal cbez moi... le marquis d'Aialy a maltraité la marquise... (Mouvement de M. d'Aialy).
il lui a broyé le bras...
H. d'alaly, désolé, à demi-voix. — Allons, bon!... je l'ai broyé, à présent!...
PAULETTE, à maître Ducharme. — Monsieur I... il interrompt!... Pourquoi le président ne lui dit-il pas de se taire?...
MAITRE DCJCHARME. — Calmez-vous de grâce, Madame... vous voyez que le témoin ne fait pas attention à l'interruption...
LA DUCHESSE. — Il a ainsi traité la marquise, parce qu'elle voulait danser le cotillon avec S. A. R. le prince d'Assyrie, qui me faisait rhonneur...
LE PRÉSIDENT, interrompant. — Comment la chose s'est-elle passée?...
LA DUCHESSE. — Je HO sais pas... j'étais à quelques pas, occupée à donner des ordres. .. J'ai seulement aperçu le marquis très animé... et la marquise qui se frottait le bras... tout le monde les regardait...
LE PRÉSIDENT. — Alors..., VOUS u'avcz pas constaté par vous-même l'état du bras?...
LA DUCHESSE. — Je n'ai rien constaté du tout...
PAULETTE, regardant attentivement le juge assis à la gauche du président. — C'est bizarre!... il me semble que je connais cette tête-là... ces yeux cuits... ces cheveux blonds plaqués...
LE PRÉSIDENT, à la duchesse. — Connaissez-vous intimement M. d'Alaly?...
LA DUCHESSE. — Intimement n'est pas le mot, mais enfin, je le connais...
PAULETTE, à part. — Comment, intimement n*est pas le mot?.,, elle qui autrefois... Ah bien!... elle en a, un aplomb!...
LE PRÉSIDENT. — M. d'Alaly est-il, à votre connaissance, brutal, emporté?,..
LA DUCHESSE. — Pas précisément.. . le marquis est plutôtjaloux... très jaloux... sans motif, le plus souvent...
PAULETTE, à /}ar^ — Tiens! liens! tiens!
Il paraît qu'il était déjà comme ça de son
temps ! . . .
L*AvouÉ DEM. d'alaly. — M. le président voudrait-il demander au témoin, si M. d'Alaly n*apas été... provoqué ce soir-là à un acte de violence qu'il déplore?...
MADAME d'alaly, tvès haut. — Peu importe, qu'il y ait eu ou non provocation ! la violence existe, c'est l'important !. . • {Stupeur générale.)
MAITRE LORDEREAu, à|9arf. — Aimable naturel...
PAULETTE, saisie. — Gomment! elle le charge!... (Illuminée.) Parbleu! elle veut le divorce, quand même... tous les moyens lui sont bons !... Belle-mère, va !...
LA DUCHESSE, répondant à la qu^estion de Vavoué, — Mon Dieu!... Je n'ai pas remarqué que la marquise fût ce soir-là plus coquette que d'habitude...
PAULETTE, à part. — Ce qui veut dire que je le suis toujours I ... Je te revaudrai ça I A-t-on vu ce vieux président, qui continue à la guigner en dessous?... Je suis sûre qu'elle lui représente les femmes du Titien, à ce juge! et qu'il pense à des gondoles, conduites par des rameurs qui jouent de la guitare!...
au lieu dépensera mon affaire... Le jeune ne la regarde pas tant, lui!... C'est moi qu'il regarde! Où diable Tai-je vu, cet animal-là ?... Ah! la duchesse a fini!... le tribunal l'autorise à se retirer,. • Oh! Oh !... une révérence à la Plessy!... Ah bien!
s'il n'est pas content de cette révérencelà, il sera difficile, le tribunal!... (Elle se retourne pour voir entrer le nouveau té* moin.)
LE PRINCE d'assyrie paraît. Beaucoup de chic et grand air; très joli garçon. Il se présente simplement.
LE PRÉSIDENT. — SuF quoî dépose-t-il, celui-là?...
l'avoué de paulette. — Surlesmêmes faits que le témoin précédent.
LE président, au prince. — ...oms...
oms...lités?...
LE PRINCE, croyant entendreune langue inconnue. — Oh I... vous pouvez parler français, Monsieur...
(L'avoué traduit. Le prince s^ excuse. Même répétition que pour la duchesse.)
LE PRÉSIDENT. — Ditcs-nous Comment s'est passée la chose?.. .
LE PRINCE. — Mon Dieu... Madame d'Alaly désirait rester au cotillon, et son mari voulait l'emmener... Elle a refusé de quitter son fauteuil ; alors, d'Alaly l 'a prise parle bras pour la forcer à se lever... c'est dans ce mouvement qu'il a, paraît-il, pressé sur le bracelet...
LE PRÉSIDENT. — Ensuite?..,
LE PRINCE. — Ensuite, je ne sais rien.
Monsieur...
PAULETTE. — Mais, MonseigueuF, vous témoignez 4rès mail... vous n'avez pas Tair indigné... vous racontez ça tout naturellement... comme si C'était une gentillesse. .. c'est inouï!...
LE PRÉSIDENT. — Sileiice l..,(Auprince.) Connaissez-vous beaucoup M. d'Alaly?...
LE PRINCE. — Beaucoup; j'ai passé en même temps que lui une saison à Pau, nous chassions ensemble et nous vivions au même hôtel; je le voyais aussi au cercle Anglais...
LE PRÉSIDENT. — Qucl Caractère a-t-il?..
LE PRINCE. — Un caractère charmant...
PAULETTE. — Oh!
LE PRÉSIDENT. — Vous u'avcz jamais remarqué qu'il fût violent, emporté, brutal?... LE PRINCE. — Jamais; je Tai toujours
VU, au contraire, très doux, et d'une courtoisie parfaite...
vxvLETTE, exaspérée. — Mais il y a trois ans de ça!... il n'était pas marié!... C'est fou d'interroger sur son caractère d'il y a trois ans !... Monseigneur, dites au moins à qu'elle époque vous l'avez connu?...
' LE PRÉSIDENT, à Paulette. — Madame, je vous prie de ne pas vous adresser au témoin... si vous avez quelques observations à faire, vous les ferez quand il se sera retiré...
PAULETTE. — Oui!... quand il n'en sera plus temps I...
LE PRÉSIDENT, aiv prince. — Est-ce tout ce que vous avez à dire?
LE PRINCE, très enniiyé. — Mais oui...
je suis convaincu que madame d'Alaly a été un peu brusquée... et je suis malheureusement la cause indirecte de cet... incident... C'est moi qui ai eu la maladresse d'insister
pour qu'elle restât au cotillon, qu'elle avait bien voulu me promettre, et cette insistance a agacé d'Alaly, qui était fatigué et tenait à partir...
LE PRÉSIDENT. — On va VOUS faire signer votre déposition.
{Le prince signe et se retire. On fait entrer t^ duc de Grenelle Sanglé dans une redin^ gote très ajustée^ bottines vernies aupin^ ceau. Les favoris blancs légèrement mouvementés au fer. Un parfum violent s'exhale de sa personne. R semble très ému et lance à Paulette un long regard.)
l'avoué de PAULETTE. — La déposition porte toujours sur les mêmes faits, monsieur le président..*
{Même répétition que pour les témoins pré" cédents.)
LE DUC DE GRENELLE. — J'ai CU la dou-
leur d'assister à la regrettable scène de
L*£NQUÊT£ 215
violence qui a clôturé une fête si délicieusement commenc...
LE PRÉSIDENT, interrompant. — Dites ce que vous savez de la violence proprement dite?...
LEDUC DE GRE^ELLE^ gêné d'être dérangé dans sa déposition. — De la violence... proprement dite?... Eh bien, d'Alaly a attrapé madame d'Alaly par le bras... comme ça...
{Il saisit le bras de maître Larder eau qui est assis au bout du banc.) Et puis, il a secoué... comme ceci... (Il le secoue très fort.) Et en serrant... on devinait à sa figure qu'il serrait... il était affreux à voir!... (Il se décide à lâcher maître bordereau,) MAITRE LORDEREAU,à part y rajustant sa manche.) Il est embêtant, ce vieux, avec ses démonstrations!...
PAULETTE. — A la bonne heure!... Vous déposez bien, vous!
LE DUC DE GRENELLE, lui lançant un regard expressif. — On comprend à quel point une peau satinée a dû souffrir d'une telle brutalité!...
LE PRÉSIDENT. — Avez-vous VU le... la plaie?...
LE DUC DE GRENELLE. — HélaS noul...
monsieur le président!... je le regrette!...
M. d'alaly, à part. — La plaie!... Ça s'appelle à présent la plaie! Pourquoi pas la blessure?...
LE DUC DE GRENELLE, continuant. — Mais je l'ai vue en rêve !.. . car je n'ai pu fermer l'œil de la nuit... J'ai pensé à cette adorable femme...
LE PRÉSIDENT, sèchement. — Savez-vous encore d'autres choses?...
LE DUC DE GRENELLE, (Tun air profond. — J'en devine, monsieur le président, mais je...
L'ENQUÊTE âl7
LE PRÉSIDENT. — Ça ne suffit pas...
on va vous lire votre déposition... vous
signerez...
LEDUC DE GRENELLE, à part, pendant qm le greffier lit la déposition, se retourfiant et adressant toujours d'éloquents regards à Paulette. — Elle est contente de moi!... elle me sourit!... Est-elle assez jolie, aujourd'hui?... .Cette toilette sévère lui donne un je ne sais quoi?... un montant...
{Il signe et s'en va laissant derrière lui un sillage odorant,),
GAiLLAC le remplace. Bouquet à la boutonnière ; canne de prix. Un peu le chic de l'empire. Cheveux et favoris très habilement teints. Lorsqu'on lui demande son âge, il répond :
— Quarante-cinq ans 1
{Murmures d'incrédulité de MM. d'Hautretan et d'Alaly.)
l'avoué de paulette. — Monsieur le président, le témoin dépose aussi sur les injures 1...
M. d'alaly, sursautant. — Les injures! il y a des injures, à cette heure 1...
paulette, à maître Ducharme. — Mais M« d'Alaly parle tout le temps!... Pourquoi le laisse-t-on faire?... il n*est donc bon à rien, ce président-là?...
MAITRE DUCHARME, souriaut. — Mais vous-même, Madame, vous [avez plusieurs fois troublé l'audience, et...
PAULETTE. — Et il m'a dit de me taire!...
LE PRÉSIDENT, à Gaillac. — Dites-nous^ ce que vous savez au sujet des injures?...
GAILLAC. — Nous étions dans l'allée des Poteaux...
LE PRÉSIDENT. — Qu'cst-cc quec'cst que ça?...
GAILLAC. — C'est une allée qui...
L*KNQUÊTE 219
. {Le juge assis à la gauche du président se penche et lui explique à demi-voix ce que c'est que Vallée des Poteaux.)
PAUL ET TE, à maître Ducharme. — Comment?... on nous fait juger par un homme qui ne sait même pas ce que c'est que l'allée des Poteaux 1...
LE PRÉSIDENT, à Goillac, — Continuez...
M. d'alaly, à part, anxieux. — Je n'ai aucune idée de ce qu'il va dire...
GAiLLAC. — D'Alaly n'était pas de très bonne humeur, ce matin-là ; il a parlé un peu vivement à madame d'Alaly, et lui a dit, entre autres choses, qu'elle avait des conversations de fille...
M. d'alaly, à part, — Je me souviens qu'en effet, j'ai dit ça...
LE PRÉSIDENT. — Madame d'Alaly avaitelle mérité celte apostrophe?...
GAILLAC. — Oh! pas du tout!... C'est
parce que son cheval s'appelle Abeilard...
LE PRÉSIDENT. — Eh bien! mais ce n'est pas une raison, cela?... Expliquezvous?...
GAiLLAC. — Oui... voilà!... Alors, j'ai fait remarquer que c'était un drôle de nom, et elle m'a répondu : que c^était un nom auquel il avait droit !...
LB PRÉSIDENT. — G*est tOUl ?,..
M. D ' A L A L Y, à part. — Si ça ne suffit pas l GAILLAC. — Oui, Monsieur, c'est tout!...
Il achève sa déposition. Il a vu comme tout le monde M. d'Alaly secouer sa femme au bal chez la duchesse de Gorda-Potencîa. Il ajoute que madame d'Alaly se frottait le bras et paraissait souffrir. Il ne sait rien de plus.
Après lui, on fait entrer la douairière DE LAUBARDEMONT. Ghapcau défraîchi , surmonté d'un oiseau de paradis; burnous
de dentelle noire. Robe de satin grenat, boucles d'oreilles à pendeloques, chaîne de montre, chaîne de lorgnon, breloques, nombreux bracelets. Gants usés au bout des doigts. Éventail. Soixante et quelques années; € marque mal. »
PAULETTE, à part y la regardant. — Elle n'a vraiment pas l'air respectable!... Je regrette de l'avoir fait citer I...
LE PRÉSIDENT, à la douairièrc, après les formalités voulues. — Qu'est-ce que vous savez de l'affaire. Madame?...
LA DOUAIRIÈRE. — Je sais qu'au bal chez mon amie, la duchesse de Corda-Potencia, j'ai vu monsieur... (Elle montre M. d'Alaly.) maltraiter ma pauvre petite amie d'Alaly...
PAULETTE, à part. — Patatras! Voilà que je suis son amie!... C'est complet!...
LA DOUAIRIÈRE. — Cette chèro enfant
voulait rester... Elle avait accordé le cotillon à Mgr. le prince héréditaire d'Assyrie; M. d'Alaly lui a intimé brusquement l'ordre de partir,... et, comme elle n'obéissait pas assez vite...
M. D ' A L A L Y. — G'est-à-dire qu'elle refusait formellement de s'en aller...
LA DOUAIRIÈRE. — Mousicur l'a secouée à lui désarticuler l'épaule; elle a poussé un grand cri de douleur... ça faisait mal!...
LE PRÉSIDENT. — Madame d'AIaly avaitelle, par son attitude, provoqué cette violence?...
LA DOUAIRIÈRE. — Nullement. M. d'AIaly s'imaginait, à tort ou à raison, que sa femme était... enfin... au mieux avec le prince...
Eh! mon Dieu! quand même cela serait, ce serait bien excusable!...
LE PRÉSIDENT. — ... tZZ...tZZ... VOyODS,
Madame...
LA DOUAIRIÈRE. — Une femme jeune, ravissante, adulée, adorée, qui se sent continuellement gênée et soupçonnée par son mari, prend un amant!... C'est tout naturel!... {Avec conviction,) C'est même forcé !
(Échange de regards entre le ministère public et le juge de gauche,)
LE PRÉSIDENT, Sévèrement. — Madame, une honnête femme respecte ses devoirs et...
LA DOUAIRIÈRE. — Ah ça! daus quel monde vivez-vous donc?... Je vous dis, moi, que sid'Alaly est trompé, c'est pain béni...
il n'a que ce qu'il mérite!...
PAULETTE, se levant vivement. — Qu'estce qu'elle a dit?... qu'est-ce qu'elle a dit?... {S" adressant au président.) Mais nel'écoutez pas, au moins. Monsieur, ce n'est pas vrai!... et jamais, jamais, entendez- vous?... Voyons, vous devez bien penser que, si ça était, je vous le dirais tout de suite? Ça me servi-
rail!... ça faciliterait le divorce!.,. Enfin!... Vous comprenez bien que ce serait mon intérêt, n'est-ce pas?...
(Le greffier fiœe Paulette avec étonnement.)
MAITRE DUCHARME, cherchant à la faire asseoir. — Asseyez-vous, Madame, je vous en prie?...
, PAULETTE, bas, mais exaspérée. — Comment?... un témoin à moi!... un témoin que je fais citer espérant que... Ah! bien non!... c'est trop fort!... aussi!... c'est ma faute!... Si je ne connaissais pas des gens comme la mère Laubardemont, ça ne m'arriverait pas!... oser dire que le prince... {Se levant sans que maître Ducharme et M. d'Hautretan puissent Ven empêcher, et s^adressant au président.) Monsieur!... il est peutêtre encore là, le prince!... Je le voyais ce soir-là pour la première fois... il vous le
dira... Naturellement, il m'a fait la cour..., mais tout le monde me la fait... sans que pour ça... Faites-le rentrer, Monsieur...
(Suppliante.) Voulez-vous, dites?...
LE PRÉSIDENT, frappant sur la table. — Maître Ducharme... Calmez votre cliente...
(Il recommence à interroger la douairière de Lauhardemont.)
PAULETTE. — Mais c'est épouvantable, la justice ! ! I
MAITRE DUCHARME, Conciliant. — Ne vous inquiétez donc pas, Madame ; je vous répète que l'appréciation du témoin n*a aucune importance...
PAULETTE, le$ larmes aux yeux. — Vous trouvez ça, vous?... Pas moi!...
La douairière de Laubardemont signe sa déposition et se retire d'un air offensé. Puis viennent montespan et d'ESTOURDY. Tous
deux déposent correctement. Ils ont entendu M. d'Alaly dire à sa femme qu'elle avait une conversation de fille, et ils étaient présents le soir où il lui a secoué le bras. Montespan ménage M. d'Alaly, plus que d'Eslourdy, mais enfin, il confirme les assertions de Paulette, Au moment où on va introduire le dernier témoin, l'avoué de M. d'Alaly se lève, déclare le « reprocher j et s'opposer, au nom de son client, à ce qu'il soit entendu.
LE PRÉSIDENT, — Pourquoi ce reproche ?
l'avoué. — Parce que le témoin est le cocher de madame d'Alaly et qu'il ne peut déposer étant à son service...
l'avoué de paulette. — Je protesta et j'insiste, au nom de ma cliente, pour que le témoin soit entendu...
{Le président se penche à droite et à gauche,
semblant consulter les juges. Mouvement de tête du juge de droite y celui de gauche est très occupé à regarder Paulette.)
LE PRÉSIDENT. — Le tribunal donne Ectc aux parties de leurs déclarations et ordonne Taudîtion du témoin sous réserves. (Il ter^ mine dans un bafouillement inintelligible,)
LE COCHER entre. Il est superbe ; quarantecinq ans, grand, gros, frais; les cheveux d'un gris argenté; tenue extrêmement soignée; jaquette et pantalon bleu foncé, d'une très bonne coupe ; gants de peau de chien, bottines vernies, un grand melon à bords relevés et un peu larges. Sur la cravate blanche à plas tron, une griffe de tigre en épingle. Bonne figure et chic parfait de cocher de grande maison en bourgeois.
l'avoué de paulette. — Ma cliente
désire faire constaterque madame la marquise d*Alaly l'épiait, la suivait, cherchant ensuite à inquiéter son mari. Le témoin^ ayant eu plusieurs fois connaissance de ces agissements, pourra renseigner le tribunal à ce sujet...
l'avoué de m. d'alaly. — Mais il n'y a pas de faits articulés à ce sujet!...
l'avoué de paulette. — Celte déposition a trait à la première articulation, scènes, etc., etc.
LE PRÉSIDENT, ttu cocher.—Hiles ce que vous savez.,.
LE COCHER. — Dame! je sais que plusieurs fois... même assez souvent ces tempsci,... nous avons été filés par madame la marquise mère... (Mouvement de madame dAlaly, Le cocher voyant que Vappellation la vexe reprend.) Madame la marquise mère part quelquefois de l'hôtel en même temps que nous... d'autre jours, elle attend dans
le boulevard des Invalides que nous débouchions de la rue Saint-Dominique... je prends toujours par là pour aller au Bois. . . et puis, elle suit... à distance, mais enfln elle suit... grâce aux embarras de voitures, car sans ça... mes chevaux...
LE PRÉSIDENT. — Est-Ce tOUt?...
MADAME D*ALALY, açTCSsive, — On pourrait demander au témoin s'il est inexact qu'il conduise sa maîtresse dans des quartiers excentriques... Où elle ne peut ensuite expliquer sa présence... notamment à Bercy?...
PAULETTE, bondissant. — Allons! bon!...
Voilà rhisloire de Bercy qui recommence!...
Mais je n'y ai jamais été à Bercy !.. . je ne sais même pas où c'est!.. .
LE COCHER, se toumant versPauletle. — Madame la marquise sait peut-être pas où c'est... mais elle y a été... quant à ce qui est de ça !... car c'est moi qui l'ai conduit.. •
MADAME L\LkLYf triomphante. — Ahl...
M. D\LkLi[y atterré y à part. — Elle y a étéI...etellem*ajuréqueçan'étaitpas\Tai!,..
PAULETTE, ahurie. — Moi!... j'ai été à Bercy? {Cherchant dans sa tête.) Mais qu'est-ce que j'ai bien pu aller y faire?...
LE COCHER. — Madame la marquise n'y a rien fait... Voilà!... C'est justement un jour que madame la marquise mère nous filait. ••
LE PRÉSIDENT, impatienté^ au témoin qui se tourne vers ses maîtres. — Adressezvous au tribunal...
PAULETTE. — Mais quaud?..,
LE COCHER. — Un jour quenous avons fait des drôles de courses!^.. {Le président tape avec un couteau àpapier, le cocher se retourne vers le tribunal.) Nous avions commencé par stationner pendant une heure à la Librairie nouvelle... là, j'avais déjà vu le coupé de madame la marquise mère qui s'embus-
quaitdansla rue deGrammont..: après, nous avons été place Dauphine. . . chez un libraire. . .
LE PRÉSIDENT. — Abrégez...
LE COCHER. — Oui, mou président;...
alors, madame la marquise est sortie de chez le libraire et elle a traversé la place à pied... j'ai suivi... et le coupé de madame la marquise mère suivait le mien...
PAULETTE illuminée^ à part y regardant le troisième juge qui se met à lire, avec une excessive attention, un papier quHlprend au hasard devant lui. — Je savais bien que je connaissais cette tête-là I... C'est le monsieur qui m'a offert de me guider dans le Palais.., quand je cherchais la Gazette des tribunaux ! Je ne pouvais pas me rappeler où je l'avais vu!... Doit-il être assez sot en me retrouvant lk\...(Ellent.)
LE COCHER, continuant. — Madame la marquise est entrée avec le valet de pied
dans une maison à Tangle de la place et du quai ; elle est revenue au bout de cinq minutes.
LE PRÉSIDENT. — Abrégez... au fait!...
LE COCHER. — Oui, mou président ; alors, comme en sortant, elle a vu l'escalier neuf du Palais, elle s'est arrêtée pour le regarder avant de remonter en voiture... elle disait . qu'il avait l'air en sucre...
{Le président abandonne et regarde au plafond d'un air résigné, en tapotant ner^ veusement devant lui,)
LE COCHER. — Et c'est cu le regardant, qu'elle a vu la voiture de sa belle-mère qu'était arrêtée devant...
PAULETTE. — C'est vrai, tout ça!...
LE PRÉSIDENT, horripilé. — Allez donc au fait!... Voyons?...
LE cocHEit, sans se presser. — Alors madame la marquise monte dans le coupé sans
souffler, je croyais qu'elle avait rien vu... et puis, quand nous sommes sur le quai, elle baisse la glace de devant : c Jean, — qu'elle me dit — la voiture de ma belle-mère nous file, somez-laJ... Allez où vous voudrez... ça m'est égal, j'ai rien à faire jusqu'au dîner, mais arrangez-vous pourla perdre!... » Alors, moi, mon avantage c'était de sortir des encombrements et de filer droit; les chevaux de madame la marquise mère pouvaient pas piger avec nous... D'un autre côté, — moi je suis de Bercy — j'y avais encore jamais été avec ma voiture, naturellement; je me suis dit que c'était le cas d'y aller ce jour-là!... J'avais justement mes plus beaux chevaux, le petit coupé vert et une livrée neuve...
LE PRÉSIDENT, à part, — Mais où veut-il en venir?... {Ahurissement des juges j du ministère public et du greffier,)
PAULETTE, à part. — J'y suis, à présent!
Ah bien!... Ce que je leur ai soutenu que je n'avais jamais été à Bercy I...
LE COCHER, continuant. — Alors, je demande au valet de pied : « Croîs-tu que madame la marquise soye vexée si nous allons à Bercy?...» «Ah! ouiche!...qu'ymerépond,elle s'en apercevra seulement pas!... elle a défait toussespaquets,ellelîtaumoinscentlivres!...»
LE PRÉSIDENT. — Allez donc au fait!...
LE COCHER- — J'y suis... j'ai filé sur Bercy!... seulement, c'était comme un fait exprès... des embarras tout le long des quais ! ça fait que les canaçons... {Mouvement de madame d'Alaly,,,) les chevaux de madame la marquise mère arrivaient de nous suivre... Ils nous ont conduit jusqu'à Bercy... là je me suis arrêté pour faire resserrer une gourmette, et quand le valet de pied est descendu pour l'arranger : a V'ià qu'ils s'en retournent! » qu'il m'a dit. « C'est pas malheureux! >
que j'ai répondu... Et voilà comment la chose s'est passée!...
LE PRÉSIDENT. — Esl-co fmi,celte fois?..
{Madame (TAlaly est livide. M. d'Alaly regarde Paulette d'un air attendri, honteux de ravoir soupçonnée un instant.)
PAULETTE, baSy à maître Ducharme. — Comment s'appelle le juge, là-bas, à gauche?
{Elle rit.)
MAITRE DUCHARME, étonné de la voir rire. — Guignol... {Paulette rit davantage.) Mais on prononce Guigfttenol... Pourquoi?...
PAULETTE. — Parce que sa tête me rappelle... quelque chose...
MAITRE DUCHARME. — Il faut d'ailleurs
que je vous donne les noms et les adresses des
juges... vous devez aller leur faire des
visites...
PAULETTE, saisie. — Moil...
MAITRE DUCHARME. — Oui... c'cst UUe
formalité devenue une obligation... Ça se Tait
toujours...
PAULETTE. — Mais qu'est-ce que je leur dirai, ans juges?...
MAITRE DUCHARME. — Je VOUS expliquerai ça... l'audience va finir...
(Brouhaha. Mouvement, elc..., etc.. Tout le monde sort.)
LE PRÉSIDENT, oux juges. — Ah!...
bien 1... en voilà encore une enquête!... C'est du temps utilement employé par le tribunal ! . . un seul juge pourrait bien... (Il ramasse ses dossiers avec humeur.)... comme pour les séparations de corps. .. {Il sort suivi des juges ' .)
1. Le Tceu du présldeot à élé exaucé ; une loi nouTelIe a rétabli la procédure d'enquête deraot ud ieul juge.
YII
FAUBOURG SÀINT-HONORÉ CHEZ LES d'HAUTRETAN
Dans la chambre que Paulette avait avant son mariage. Tentures de damas d'un bleu un peu criard. Lit de coin, à rideaux pareils à la tenture. Pendule de bronze doré, représentant le Bélisaire du tableau de Gérard, tâtant le terrain de son bâton et portant sur
son bras un enfant qui a un serpent roulé autour de la jambe.
Meubles de palissandre. Sièges de palissandre et damas bleu tendu. Quatre copies de tableaux connus : La course au baiser et Seule au rendez-vous d'Alfred de Dreux; Roger délivrant Angélique et la Stratonice de M. Ingres.
PAULETTE va et vient y s' habillant et s' arrêtant de temps à autre pour regarder sa chambre d'un air bienveillant. — Ma pauvre chambre!... elle n'a guère changé!... Elle n'est pas jolie, mais ça me fait tout de même plaisir de m'y retrouver!... Oh! n'avoir pas toujours quelqu'un sur le dos pendant que je m'habille ! ne pas entendre critiquer la toilette que j'ôte, celle que je vais mettre, l'heure à laquelle je sortirai, les choses que j'ai dites la veille ou le matin I... Jouir, enfm,
d'une liberté... relative, quelle joie !... Par exemple, elle manque de glaces, ma chambre!... il n'y a que celle de la cheminée...
C'est un peu court !... (Elle s'approche de la cheminée et commence à s'habiller.) Sans compter que la têtedeBélisaire monte à une hauteur I {Elle pousse la pendule de côté.) J'aimais encore mieux mon ancienne pendule ; Paul et Virginie sous leur feuille!... C'était moins triste... moins emcombrant aussi!...
C'est un sujet que je ne choisirais pas, Bélisaire!... (Elle fredonne,)
(( Je tiens le casque du guerrier ElTroi du Goth et du Vandale.
Il' fut, dit-on, sans bouclier Contre Timposture fatale.
Un tyran fit brûler ses yeux Qui veillaient sur toute la terre.
La nuit voile à jamais les cieux Au triste et pauvre Bélisaire ! »
{Elle rit.)... Paroles de Népomucène Lemercier, musique de Garât... Ma tante
Mélanie chantait ça quand j'étais petite... et le perroquet de grand-père poussait des cris épouvantables!... Moi, si j'avais eu le malheur de faire crier une chaise, on m'aurait mise à la porte,... mais le perroquet, on ne lui disait rien !... parce qu'on le respectait beaucoup.... C'était un souvenir que M. de Lafayette avait rapporté à la famille... Décidément Bélisaire m'agace... je vais Tôter...
{Elle prend péniblement la pendule.) Oùpuisje bien le cacher... pour que les domestiques ne le ramènent pas?... {Elle regarde autour d'elle,) Elle est horriblement lourde, celte pendule I... Ah ! dans le coffre à bois! {Elle ouvre le coffre à bois qui est dans un coin et y descend la pendule,) Là \ ,, .{Elle pousse un soupir de soulagement). Voilà qui est fait!... Je mettrai sur la cheminée quelques roses dans une coupe... (jEWe examine la chambre,) C'est certainement beaucoup mieux sans
Bélisaire ! Il ne reste plus que les copies de tante Mélanie qui attirent désagréablement Tœil... Je regrette aussi les anciennes gravures que je reprochais toujours à maman...
Pauvre maman! C'est elle qui les a fait enlever, pour que je ne les retrouve pas !... et, pour cacher les trous, elle a déterré au grenier les œuvres de tante Mélanie... qui y étaient pourtant bien ! .. . Cette Stratonice fait peine à voir!... Il paraît que c'est le duc d'Orléans qui a permis à ma tante de copier ce tableau chez lui... en 1840!... {Elle regarde la Stratonice.) C'est égal ! ... on dira tout ce qu'on voudra, ce n'est pas moral du tout, l'histoire de Stratonice! — Et les Alfred de Dreux!... Seule au rendez-vous! C'est moral, ça, par exemple!... trop, même!...
Voyons!... si je m'abîme ainsi dans la contemplation des chefs-d'œuvre Louis-Phi-
lippe, je ne serai jamais prête... et les juges
ne m*atteadront pas... En voilà une corvée !
Qu'est cequeje vaisleurdire?... M. Ducharme m'a un peu fait la leçon, mais malgré ça, je suis... perplexe!... {Elle s'approche du lit et examine attentivement les toilettes qui y sont étalées.) Qu'est-ce qu'il faut mettre pour commencer?... une toilette sévère... ou au contraire aimable?... (Elle prend un petit carnet et cherche.) Voyons ?... nous disons d'abord... (^Me lit.) — « m. fumeron, prési- « dent^ 117, rue de Condé (de 9 à 10). » Le président!... C'est celui qui dévorait la duchesse de GorJa-Potencia à l'enquête!... Celui-là, il est sévère, si on le juge d'après son attitude; mais si on le juge d'après son œil, il ne l'est pas! Ahl certes non!... il faut le soigner!... Je vais mettre une jolie robe!... (Réfléchissant,) Oui, mais rue de Condé... et de 9 à 10?... ça indique un homme qui affiche des moeurs simples!... une robe aus-
tère sera préférable pour un monsieur qui habite rue de Condé... {Elle continue à lire.) « — M.GUiGNOL,yMgfô>(prononcerGuigfMenol, « il y tient beaucoup, a dit maître Ducharme), (( 22 ter, rue de Monceau (de 10 à H). » Ça, c'est le plus jeune!... celui qui me suivait le jour de la Gazette des tribunaux!... Oh!...
pour celui-là... il vaut mieux une toilette chic... même un tantinet tapageuse!... il ne doit pas détester ce qui est tapageur, ce juge!... seulement ça n'est pas très commode! chic pour l'un, austère pour l'autre?... L'un, demeurant à Saint-Sulpice... l'autre, au parc Monceau... {Elle reprend sa lecture.) « — M. ROVPîOVyjugey 50 rue Férou (de 9 à « 1 0). » C'est le vieux qui était à droite du président ; il habite le même quartier que lui, je garderai la même toilette... En sortant de chez M. Roupiou,je viendrai me r'habiller ici au galop... et puis j'irai chez celui de la rue
Monceau... Ah!... par exemple, j'espère qu'il sera aimable!... sans ça, d'abord, je dis tout!... (Elle s'habille rapidement.)