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En français, cœur-de-bœut

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Sar des séchoirs, je vois aussi du tabac coupé en filaments; cette plante vient bien ici; on en trouve partout autour des villages, poussant comme de mauvaises herbes.

Ayant quitté Muong-Iâep, nous campons, la nuit, sur la rive droite, auprès d*un banc de sable, couvert de restes d'abris et de débris de campements;

A une centaine de pas de là on trouve un étang, lai^ de cinquante mètres et assez long; ses eaux vertes lui ont valu le nom de nong kUm (étang vert). Au mois de février, on vient de tous côtés, même de Luang-Prabanj;, camper sur ses bords et pêcher* On prend beaucoup de gros poissons; mais maintenant, nous dit-on, ils sont dans une grotte s'étendant sous le banc de sable. Je ne sais dans quelle mesure il faut croire à cette légende, mais il est cert^ain qu'en marchant et en frappant sur le sable. on entend un son creux. Avant de pêcher on sa< crifie deux buffles au dragon du lac et on boit du tchoum-tchoum.

Comme nous parlions de pêcher nous-mêmes à la dynamite, nos bateliers nous en détournent; c ils ne peuvent plonger à cause du dragon. »

Dans la nait, nous avons un orage et de la plaie ; la saison commence à changer.

Le lendemain nous arrivons dans la matinée à Pak-Lay. Le fleuve est ici large, bordé de bancs de sable et de rochers à fleur d'eau. Le village est situé sur la rive droite ; les pilotis sur lesquels s'élèvent les maisons sont cachés par des claies en bambou, qu'on dispose pour enfermer les animaux. Une case assez propre nous est attribuée comme demeure ; nous devrons rester un jour ici ; le lieutenant siamois a commandé nos éléphants, mais nous ne les aurons que le lendemain . J'emploie une partie de la journée à faire des photographies; la ville, pour employer ce nom, n'est pas grande; elle comprend sept cent quatrevingts habitants, y compris les femmes et les enfants ; la garnison siamoise est de quatre-vingts hommes, qui changent tous les trois ans. Le lieutenant habite la moitié d'une assez vaste maison dont l'autre partie sert de magasin à dos marchands chinois. Nous avons parlé plus haut de leur commerce à propos de Luang-Prabang.

Pak-Lay doit son importance à sa situation sur le Mékong à lextrcmité de la route la plus courte venant de la Ménam ; dans les environs on trouve

du teck qui pourrait être avantageusement exploité ; les animaux sauvages sont nombreux ; oa tue des cerfs et des bœufs pour leurs cornes. On m'affirme qu'un tapir a été tué près d'ici il y a quelques années, mais les renseignements indigènes sont si peu précis qu'on ne saurait guère s'y fier, et d'un autre côté je n'ai jamais entendu dire que les tapirs remontassent si haut.

Sur la route que nous allons suivre nous sommes renseignés par le second roi de Luang- Prabang, qui vient de la parcourir en revenant de Bangkok. Il loge auprès de nous, occupant une vaste chambre que ses bagages ont transformée en une vraie boutique de bric à brac; bocaux, fleurs en papier sous globe, chapeaux européens, vinaigriers, instruments de cuisine, on y voit un peu de tout ce qui a pu séduire le prince dans la civilisation européenne. Après un séjour de vingt-deux mois à Bangkok, il rentre à Luang-Prabang lentement, par petites journées. Mis avec élégance, il semble plus ouvert que son frère ; après un échange de visites, il nous envoie en présent des noix de coco et des bananes.

Le soir le lieutenant siamois nous convie à une fête particulièrement originale.: sur une petite

terrasse devant notre véranda s'assoient une douzaine de jeunes filles, le buste entouré d'é» charpes à fils d'or qu'on fabrique ici; une douzaine (le jeunes gens se placent vis-à-vis ; un joueur les suit porteur d'un orgue laotien qu'il a peine à placer, les tujaux ayant près de quatre mètres de long; il en est réduit à percer la toiture, le dommage est facilement réparable.

Nous allons assister à un vrai duel de reparties entre hommes et femmes, à une sorte de joute littéraire.

Chaque camp est représenté par un champion : d'un côté un jeune homme à la figure assez expressive, qui fait jouer les muscles de son visage, de façon à produire toutes les mimiques possibles ; de Tautre une vieille à la peau tannée, ridée, trouée de la petite vérole, qui pour être laide n'en a pas moins la repartie facile. L'orgue joue continuellement sur un ton grave, formant une sorte de basse; les assistants accompagnent en frappant dans leurs mains à certaines mesures.

Quand la femme repousse les propositions de son interlocuteur, celui-ci prend deux petites bougies, faites d'un peu de cire roulée autour de quelques fils, il les tient au pouce, fixées à l'ongle

et, ainsi éclairé, il gesticule tournant les mains, avançant ou retirant les bras, décrivant des courbes telles qu'en fait un magnétiseur pour ses passes. A ces gestes correspondent des haussemenU d'épaules, des contractions de la bouche, des mouvements du nez, des déhanchements du torse produits à des mesures marquées de Toi^ue. Lorsque les grimaces sont drôles, les femmes marquent leur [satisfaction par des éclats de rire.

Dans le groupe des jeunes gens quelques-uns prennent la voix pour soutenir ou exciter leur champion, ou pour répéter un refrain en chœur; c'est généralement une phrase populaire parmi eux, dont ni le lieutenant siamois ni l'interprète ne comprennent le sens. Il y a aussi une série d'exclamations qui se suivent et qu'on répèle deux fois chacun; elles correspondent à nos encouragements : hardi I tiens bon ! ferme I : c Aou ! aou ! aoua I iona ! pemma I sempa I satna! »

Parfois le chant va crescendo, et le chanteur semble se hâter; l'assistance se passionne, on l'accompagne, on l'encourage, on le pousse; un godet de cuivre circule constamment, sans ce^s^ rempli de tchoum-tchoum, on s'anime de plus en

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plus et la séance se termine par un vacarme général.

Voici quelques échantillons du dialogue chanté, tels que je les ai écrits au fur et à mesure que l'interprète nous l'expliquait :

LUI. — c J'ai beaucoup de bien; j'ai même des éléphants. »

ELLK. — c Je ne suis pas libre. »

LUI. — € Si vous m'épousez, vous n'aurez rien à faire et vous serez libre d'agir à votre guise. >

ELLE. — «Je suis mariée. J'ai un enfant. »

LUI. — «Ce n'est rien; je m'arrangerai avec votre mari pour qu'il vous laisse. »

Le chœur répond en prenant un refrain trop léger pour être reproduit ici.

ELLE. — « Vous êtes marié. »

LUI. — c Demandez aux habitants du village, je suis seul. »

ELLE. — « Je sais depuis longtemps que vou« êtes pauvre ; vous n'avez pas môme une roupie. *

LUI. — «Je n'ai pas une roupie, mais nous ferons du commerce et nous aurons beaucoup d'argent. »

ELLE. — « N'espérez-vous pas vous marier avec moi ? »

LE GHCBOR. — « II est triste d'épouser une vieille. »

LUI. — « Je ne pourrai vous épouser maintenant, mais plus tard quand votre mari sera mort. Votre visage est très joli, beau comme un dieu qui se trouve au milieu de la pagode, si. beau que j'ai peur de le regarder. »

Et il fait mine de s'éloigner en exprimant la terreur ; les jeunes filles éclatent de rire.

ELLE. — « A une petite rivière, on ne peut boire beaucoup*. »

LUI. — « Il y a deux bougies ici ; mon visage est bien éclairé ; vous plalt-il ou non ? Il faut le dire. »

ELLE. — « Je vous aime et vous ne m'aimez pas; avec qui vais-je me marier? »

LUI. — « Quand nous mourrons, nous mourrons ensemble; on nous brûlera ensemble. »

ELLE. — « Lorsque les flammes monteront, vous partirez et laisserez la jeune fille mariée. »

LUI s'approche du groupe des jeunes filles et les éclaire avec les bougies, puis revient faire la cour à la vieille.

1 . La plub belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a

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LUI. — € Si vous devenez ma femme, je ne vous abandonnerai pas; je n*en trouverais pas d'aussi jolie que vous. »

ELLE. — c Nous allons nous dire adieu; si vous m*aimez, nous nous rencontrerons dans quelques jours. »

LUI- — « Lorsque je sortirai d'ici, je ne trouverai pas de jeune fille aussi jolie que vous, je mourrai. »

Sur ces mots, la séance prend fin, et tout le monde se retire.

La nuit, nous sommes gardés par une sentinelle qui, de quart d'heure eu quart d'heure, répond par deux coups sur un petit gong aux coups frappés sur un plus grand à la pagode, ("est le « garde à vous » de nos sentinelles qui se répondent de loin en loin.

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iNos éléphants nous ayant été amenés de bonne heure, nous les chargeons aussitôt et partons.

Notre convoi se compose de sept animaux de petite taille, si j^ les compare à ceux que nous avons eus aux Indes. Les nôtres ne portent ici

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que cent tchangs (cent vingt kilos); ils appartiennent à plusieurs familles et non au village en commun. Un animal de quinze ans vaut de six à sept tchangs, environ quatre œnt quatre-vingts à cinq cent soixante roupies ; celui que je monte est estimé à six cent quarante roupies. Les éléphants demandent beaucoup de soins, qu^on leur accorde d'autant plus volontiers qu'ils représentent une fortune pour leurs possesseurs. 11^ sont sujets à des maladies, notamment à la diarrhée; on leur donne alors à manger de l'indigo avec de la canne à sucre.

Chaque éléphant a deux hommes affectés à son service; ils se relayent, l'un montant sur son cou et le dirigeant, pendant que l'autre va à pied. Ce dernier coupe souvent des branchages qu'il donne à manger à Tanimal, tout en marchant. La nuit, un des hommes dort près de l'aoudah, tandis que l'autre reste près de l'éléphant. On attache nos montures, mais il faut les changer plusieurs fois de place pir nuit pour leur permettre de trouver à manger.

Je retrouve avec plaisir ces bonnes grosses bêtes au milieu desquelles j'ai passé uo mois aux Indes. Bien qu'ici les gardiens paraissent plus

doux, les éléphants sont moins intelligents, ou plutôt moins bien dressés, car, comme ailleurs, ils ont été pris en liberté; ils se reproduisent rarement en domesticité. Au Cambodge, nous dit notre interprète, on voit plus souvent les éléphants domestiques se reproduire. Le père de Takiate qui en a deux depuis une quinzaine d'années, en a eu un petit qu'il a vendu au roi. Sous le rapport de la marche, les éléphants laotiens me semblent également inférieurs à leurs congénères des Indes; à peine les premiers fontfls trois kilomètres à l'heure en bon terrain. Cette lenteur d'allure, toujours réglée et presque mathématique, permet de faire avec une grande précision les observations à la boussole, mais, cet avantage à part, finit par devenir très fatigante et ennuyeuse. On arrive pourtant à se faire à son aoudah, et à s'y installer tant bien que mal. Imaginez-vous une selle en forme de bât, reposant l môme sur le dos de l'animal, et tenue par une ^ngle de rotin ; devant, une corde passant mr la poitrine, et derrière, une croupière assez, âche faite d'un bâton tenu par deux cordes. )ur le bât s'élève une petite caisse en bambou ressé s'évasant en haut, et recouverte d'une bâche

en paillote ; on met les bagages dans cette caisse. Pour les voyageurs on la recouvre d'une planche en bambou ; un rebord permet de placer derrière soi son sac, son appareil, son fusil, etc. On se tient les jambes croisées ou pendantes devant, ou plus souvent on se couche en Z.

A cheval devant, le cornac, les pieds passt s dans une corde en guise d'étriers, active ou dirigi? l'éléphant avec ses jambes. Il lui parle peu, et je ne le vois jamais employer le fer en forme de pioche qu'il tient à la main. Il quitte rarement sa monture pendant la journée ; aux rivières il descend avec une ficelle un petit tube de bamI)ou qu'il remonte pour boire.

Nous-mêmes faisons le moins d'arrêts possible. Nous emportons quelques provisions dans nos aoudahs et mangeons en route. Les journées sont longues ; on part à six heures du matin pour ne faire halte que vers cinq heures.

Durant plusieurs journées dont trois consécutives nous ne sortons pas des forêts ; par plao' des coins de forêts vierges, avec des lianes énormes reliant les arbres, des ficus géants, qui semblent faits à la base de nombreuses colonnetle:^ accolées les unes aux autres, pour ne plus for-

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mer au-dessus de deux OU trois mètres qu*un tronc blanc, élancé. Les indigènes appellent cet arbre M Pueij il fournit un excellent bois pour les rames. Ici le paysage est beau, onseplait à contempler cette végétation grandiose, au milieu de laquelle on paraît se faufiler comme un nain; on craint à chaque pas de voir les parois de l'étroit passage se refermer, et de se sentir étouffé. Hélas ! la forêt vierge n'est que l'exception ; plus souvent on chemine au milieu de bois clairî^emés ; les arbres qui les composent ont souvent lécorce du chêne; de taille moyenne ils s'élanant droits. Les branches latérales sont remplacées par de larges feuilles sortant du tronc ; c'est la sa! forest du Népal. Parfois on trouve sur ces arbres des orchidées en ton f Tes, aux fleurs roses, ou jaunes, tigrées de pourpre. J'en emporte quelques-unes malgré les difficultés que nous trouvons à les cueillir, d'abord pour descendre de notre animal et remonter sur son dos, et ensuite pour éviter les fourmis qui généralement ont élu domicile dans les racines de la plante, et nous envahissent contre notre gré. La recherche des orchidées à part, et je n'en ai vu que trois espèces, je ne connais rien au monde de mono-

tone, comme la traversée de ces bois où l'on a toujours devant soi le même spectacle borné, manquant d'borizon, manquant de variété, man- ' quant de vie. Pas un chant, pas un cri, pas un être vivant; on se croit reculé de plusieurs milliers d'années, assistant k une des étapes de la création ; Ja vie végétale existe, encore très simple, la vie animale n'a pas encore paru. J'ai parcouru pendant des semaines des steppes au milieu desquels seuls s'égaraient quelques animaux ; les lignes qui semblaient les limiter, leur étendue, leur couleur, donnaient à songer. Mais je n'ai rien connu d'aussi triste que cette verdure, toujours la même, toujours uniforme à mesure qu'on avance, et qui semble refuser de répondre aux appels d'un soleil fécondant.

Nous sommes dans la saison sèche et ce n'est qu'à la nuit que nous trouvons un mince filet d'eau, presque aussi muet que la nature qui l'environne. Et pourtant, après la tristesse de la journée, c'est pour nous la délivrance ; les éléphants se rangent; on les décharge; on dresse les abris de la nuit; on allume les feux ; on mène les animaux boire; notre activité est en jeu ; au mutisme et à la solitude du paysage, nous répondons par notre

propre vie; à l'envie irrésistible de pleurer succèdent le rire, les conversations, les questions; nous nous retrouvons.

Dans la solitude des forêts où nous sommes à l'affûtdu premier motif d'intérêt venu, le moindre incident éveille notre attention : c'est un éléphant qui prend peur et qui s'écarte de la route, en poussant un cri rauque; une cage qui tourne et qu'il faut remettre droite; la rencontre d'une caravane de bœufs. Ces animaux sont petits avec une tête fine, et des membres élégants; ils portent de longs paniers placés des deux côtés d'un bat rembourré et recouverts d'un couvercle en bambou; on leur met en route une sorte de musette, comme aux chevaux des caravanes du Yunnan pour les empêcher de manger. Leurs conducteurs sont généralement des habitants d'un village qui se sont déplacés provisoirement pour faire des cultures de riz; ils ont de petites tentes à deux versants en toile ou en paillotes.

A défaut d'animaux ou de fleurs, nous nous occupons du r^ne minéral ; pendant quelque temps nous traversons des grès coupés de bandes calcaires où je ramasse quelques fossiles. Ailleurs nous trouvons du minerai de fer en grande

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abondance, sous forme de petites sphères comme du plomb de chasse.

Une après-midi je remarque le long de la roule des tas de pierre à base rectangulaire, le grand axe perpendiculaire à nous. Sur les côtés sont appuyés des morceaux de bois ; un peu plus loin de petits tas circulaires entourent le pied des arbres. Nous parvenons non sans difficulté à apprendre de nos hommes que l'esprit d'un sorcier habite là, et que, quand on passe, on jette quelques pierres afin qu'il ne tracasse pas le voyageur.

Cette coutume me rappelle les obos si fréquents dans l'Asie centrale et au Tibet. Les soldat;^ siamois nous disent qu'on n'en trouve pas de semblables au Siam. Nous sommes ici sur le territoire de Pilchaï, dépendant directement de Bangkok, mais de population et de mœurs laotiennes.

Ces rares incidents ne suffisent guère à corriger la monotonie de la route, et c'est avec un véritable sentiment de satisfaction que nous sortons des forêts; en pays cultivé nous couchons dans les salas^ ou auberges publiques; nous y faisons parfois des rencontres intéressantes.

Le S6 avril, la case où nous nous arrêtons, a le double emploi de sala et de pagode; nous [lartageons la chambre commune à l'amiable avec des marchands birmans; ce sont des hommes au teint clair, portant un turban au milieu du* quel apparaît un petit chignon ; un vieillard a les oreilles largement percées à la manière des Kas.

Nos compagnons sont venus de Muong-Pay vendre des étoffes ici, et ils retournent chez eux. Ils sont tatoués de bleu depuis le genou jusqu'à la ceinture, et plusieurs oni des dessins vermil- Ion, représentant des médaillons sur la poitrine, le dos et même le cou.

Au coucher du soleil, nous assistons aux exercices religieux des prêtres; le vieux bonze frappe le gong, le laissant vibrer lentement et doucement; la cérémonie a quoique chose de triste. Je pense que chez nous, lorsqu'on se sert d'un gong, on sait seulement le frapper brutalement pour faire le plus de bruit possible, mais on ignore le moyen de lui faire produire ces sons plaintifs et éloquents dans leur tristesse.

Encore quelques petits coups secs pour appeler les élèves, et le prêtre accompagné de ses bonzil-

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Ions récite la prière posément et gravement; puis de leur côté tout rentre dans le silence.

Les indigènes semblent ici bien tranquilles ; nous faisons bon ménage avec eux; on nous considère comme des personnages importants; témoin cette sala, où nous passons une nuit, sur le devant de laquelle un écriteau porte : « Réservée aux grands hommes et aux mandarins ».

Il est pourtant un point sur lequel nous sommes rarement d*acoord avec les villageois j'avoue que c'est le principal : le chapitre de Tali mon talion. Nous arrivons tard et on ne veut })as vendre la nuit ; d'autres fois, on prétexte la sécheresse pour répondre qu'il n'y a rien, ni œufs ni poulets. Un soir, auprès d'un village, on nous dit qu'il n'y a pas d'eau à boire. Devant celle mauvaise volonté, dont la première cause, à mon avis, est la terreur qu'inspire la présence de nos soldats siamois, je suis obligé d'en venir aux menaces. Elles produisent un bon résultat, mais j'envoie au diable nos quatre^ gardiens, aussi inutiles qu'ennuyeux, obséquieux et peu débrouillards ; nous saurions nous tirer bien plus facilement dafiaire sans eux. Leurs renseignements, lorsqu'ils en donnent, sont tou-

jours inexacts; devant leur assurance, nous avons parfois la naïveté de nous incliner, et notre bonne foi nous coûte cher; elle nous fait surprendre par la nuit, perdus, sans gîte ni manger. Assurément, les amateurs de pittoresque y trouveraient leur compte ; le temps est orageux ; il fait très noir; on n'est illuminé que d'instants en instants par les éclairs; les éléphants marchent lentement; les cris d'innombrables grenouilles produisent une grande clameur continue, que dominent parfois les roulements du tonnerre; on croit entendre le brouhaha d'une foule. Avec la nuit sont venues des lucioles qui apparaissent de tous côtés pour disparaître aussitôt; on les prend sans cesse pour les lumières d'un village; on avance avec confiance, et ce n'est qu'au bout de quelques minutes qu'on se reconnaît le jouet d'une illusion étrange. C'est dans les ténèbres quelque chose de semblable au mirage, une sensation fatigante, à la longue, décevante, exaspérante, à laquelle nous préférerions cent fois une bonne table et un bon lit. Qu'on n'aille pas m 'accuser ici de matérialisme ; personne n'aime plus que moi la poésie; mais je pense, pour ma part, qu'aux ventres creux la Muse apparaît comme une

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bien mince consolation. Que ceux qui ne me croient pas tentent Tcxpérience; je leur en indique ici les moyens.

Le 30 avril, ayant traversé une petite plaine cultivée, nous arrivons sur les bords d'une rivière, large d'une centaine de mètres, roulant lentement une eau trouble entre des t)erges sablonneuses : c'est la Ménam, le fleuve du Siam. Nous nous arrêtons au village de Ban-Tahit, situé à huit cents mètres en amont de la ville plus importante d'Outaradit. G*est là que nous laissons nos éléphants.

A mes yeux, notre voyage se termine ici; nous arrivons en contrée très connue, souvent décrite, presque civilisée. Les bateaux à vapeur remontent la Ménam en saison pluvieuse ; il ne nous reste qu'à franchir le plus rapidement possible la distance qui nous sépare de Bangkok ; et pourtant quoique, ou plutôt parce que, en pays demi-civilisé, notre dernière étape me semble sinon la plus dure, du moins la plus fatigante; il nous tarde d'arriver. Le paysage trop monotone me rappelle celui du bas fleuve Rouge ou de certaines parties du Gange ; des beiges assez basses sont surmontées de villages sales, moins pittoresques

que ceux du Mékong. Ce n'est qu'à peu de journées au-dessus de Bangkok qu'on commence à trouver des aspects plus variés, «dans les pagodes dont les poteaux viennent s appuyer jusque dans l'eau, dans les ruines des anciennes cités dont les teintes grises se perdent dans la verdure envahissante.

Dépourvue du caractère pittoresque qui est attaché aux rivières du haut paj's, la vailée de la Ménam, au point de vue pratique et commercial, fournirait matière à une étude particulièrement intéressante; elle est très peuplée et très commerçante.

Nous avons dit ailleurs que c'est au dépeuplement violent de la vallée du Mékong, fait par le Siam, que celle de la Ménam doit une partie ae sa population.

Siamois et Laotiens sont frères, ils sont tous deux Thaïs, et avec quelques légères différences parlent la même langue, écrivent de la même façon.

A côté de ces populations indigènes, nous trouvons l'élément chinois ; ici comme ailleurs, nous le verrons tenir les cordons de la bourse et la remplir continuellement, aux dépens des habi-

tants au milieu desquels il vit. Tandis que ceuxci, assez indolents et fort paresseux, ne travaillent que pour vivre, le Chinois ne vit que pour travailler, c'est-à-dire pour gagner de Targent. Toutes les forces de son être, tous les moyens dont dispose son intelligence, ne tendent qu'à un but to make money^ pour employer l'expression anglaise. Aussi ne faut-il pas s'étonner de le voir maître du commerce, du jeu, de l'opium, de la douane, exploiter les qualités comme les vices de l'indigène, avec le bon plaisir du gouvernement auquel il paie la dime. Considéré comme étranger, le Chinois est plus favorisé que le Siamois; il ne paie en effet qu'un impôt de capitation de trois à quatre ticaux tous les trois ans, ce qui ne l'empêche pas de se plaindre.

Les intérêts commerciaux l'attachent à l'État, qui n'a pas à craindre de le voir pratiquer la piraterie. Il y a quelques années, des Chinois qui travaillaient au moulin à riz de Bangkok ayant formé des sociétés secrètes et s'étant battus furent dispersés par quelques soldats siamois, et tout rentra dans l'ordre. Le danger pour le Siam à laisser se développer l'élément chinois est d'un autre ordre; c'est celui que présente partout l'invasion cfai-

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noise, lorsqu'elle ne se trouve pas en face de populations aussi fortes qu'elle comme au Tonkin ; à savoir : la démoralisation des races qui lui sont inférieures, l'accaparement des richesses du pays, le drainage calculé et méthodique de tout l'argent, Tintelligence étrangère substituée à celle de l'habitant; c'est en un mot la lutte du plus fort contre le plus faible qui finit forcément par ôtre mangé. Avec les Chinois, nous retrouvons la morgue que nous leur connaissons déjà, et ce caractère d'insupportable curiosité souvent gouailleuse qui fait que le voyageur est entouré et harcelé par eux, comme le cheval par les mouches. On r^rette Tindifférence tranquille des Thaïs du haut pays. Les Chinois tiennent des boutiques de marchandises européennes dans ces laides bateaux, reliés les uns aux autres, sortes de maisons flottantes, qui constituent une bonne partie desvilles bordant la Ménam; toujours les mômes objets. A Pitchaï, je passe en revue la pacotille de l'un d'eux ; je vois : des bouteilles d'huile d'olive, des bonbons, des médecines, des tirebouchons, des pipes, des flacons d'odeur, des bouteilles d'eau de rose, des chapeaux de paille, les boites en fer-blanc avec des panneaux repré-

sentant des épisodes de la guerre de d870 et la France apportant des provinces à rAUemagne: des élofies, de petites vestes blanches, des chaînes de montre, des cliâlelaines, des filtres à charbon, des scies, des glaces, des parapluies, des huiliers montés en bois, des lampes à pétrole, des cordes, des tarières, des bâches et instruments de fer. Tout est allemand ou anglais, rien de français Le commerçant me dit vendre en six mois pour soixante tchangs^ de marchandises, soit pour seize mille francs par an. Comme je lui demande pourquoi il n*achèle pas d'objets français : « Ils sont de bonne qualité, me répond-il, mais pas si bon marché que les produits anglais ou allemands. » De faii;, le commerce français sur la iUénam est presque nul ; nous avons quelques protégés, on est heureux d'apercevoir de temps en temps un drapeau tricolore; mais, pour ma part, je préférerais un peu moins de pavillons, et un peu plus de marchandises ou de productions. Je n'en vois point ou prou ; un comptoir français établi à Pak-Nam-Po a été fermé il y a deux ans; dans Bangkok même, je ne vois qu'une boutique fran-

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