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leurs d’ombrelles de temple, blanches et rouges. Derrière ceux-ci, six ou huit hommes portent sur leurs épaules une de ces chaises dorées qui servent de chaire dans les pagodes et qui, ici, renferment un grand bonze; deux gardiens l’accompagnent, tenant à la main un bambou terminé par une natte en forme de feuille de lotus. A la suite du personnage, un cortège de bonzes et de bonzillons en jaune, appartenant à six pagodes, chantent des chœurs ou se répondent. A une cinquantaine de mètres plus loin, des jeunes filles se suivent par rang de taille en commençant par les plus petites ; toutes ont une écharpe jaune ou orange; les ombrelles vont grandissant avec la taille, depuis les petits parasols européens jusqu’aux grandes ombrelles chinoises en papier huilé ; chacune de ces demoiselles tient de la main gauche un pot en argent plein de fleurs pour les pagodes ou d’eau pour les libations.
Le spectacle est pittoresque. Si intéressante pourtant (jue soit la procession, ce n’est pas encore la partie la plus curieuse de cette fête qu’avec raison on pourrait baptiser fête des femmes.
Des femmes, les unes assises dans les petits abris du marché, les autres, debout, tiennent à
la main des marmites pleines d’eau, dont elles arrosent le grand bonze, sa chaise et toute la suite de prêtres; certaines, plus hardies, s’approchent et viennent verser sur la tête d’un bonzillon, qui n’y peut échapper, le contenu de leur pot. Encore s’étonnerait-on moins, si elles ne s’attaquaient qu’aux prêtres et se contentaient de les mouiller, mais l’usage des aspersions, qui se retrouve à certaines fêtes au Siam et en Birmanie, et qui doit se rattacher à l’emploi de l’eau en matières judiciaires, religieuses et sacrées, semble donner ici lieu à certains abus. Les jeunes filles ramassent de la boue, de la belle boue bien noire et en jettent à qui mieux mieux sur les jeunes. gens, soit à l’aide d’un petit balai, soit simplement en leur appliquant la main sur le dos ou sur la figure; elles n’ont de respect pour rien. Nos costumes blancs semblent les tenter singulièrement, et il faut toute la sévérité de nos regards pour arriver à les maintenir à distance. C’est qu’elles s’en donnent à cœur joie, ces demoiselles, et, fait curieux, par un sentiment de galanterie qu’on est étonné de trouver au fond de l’Asie, les jeunes gens leur laissent toujours le dessus. J’ai vu beaucoup de ces der-
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niers s’enfuir pour échapper à une potée de boue, je n’en ai pas vu un seul en rendre ou se fâcher. Une gaieté et une bonne humeur complètes président à ces jeux, qui me rappellent les carnavals italiens.
A côté de l’eau généreusemeut distribuée aux bonzes, on leur offre des marmites pleines d’objets alimentaires; elles sont recouvertes d’une feuille de papier serrée autour. A mesure que les présents sont remis, deux hommes, qui accompagnent la chaise, les suspendent à un bambou qu’ils portent sur les épaules. La remise des cadeaux, pas plus que les jeux, d’ailleurs, n’arrêtent la marche de la procession. Arrivée à Ouate- Sieng-Tong, elle entre dans la cour; les bonzes, agenouillés et les mains jointes, prient dans la pagode; ils disent des phrases auxquelles répondent en chœur leurs bonzillons ; on s’incline ensuite plusieurs fois, puis tout le personnel religieux entre tour à tour dans un abri entouré de quatre planches et surmonté du même canal à eau qui servait à arroser les dieux. Les femmes placées en dehors y vident leurs pots d’argent, dont le contenu vient doucher les prêtres; elles apportent un véritable zèle à remplir leur tâche tout en riant ;
les prêtres sortent de la cabine, sacrés, purifiés, lavés, mais ruisselants et semblent, d’ailleurs, contents.
Cette cérémonie terminée, on se range en cercle autour de la cour pour assister aux danses.
Deux hommes sortent de la pagode, vêtus depuis le cou jusqu’aux pieds d’une sorte de houppelande en écorce déchiquetée, figurant des poils d’une peau de bête; sur la tête, un masque en bois noir représentant un monstre à gros yeux, à grande bouche garnie de dents pointues, à oreilles démesurées; la mâchoire inférieure est mobile; derrière est fixée une longue crinière. Que représentent ces deux personnages? C’est ce dont il nous est dilficile de nous rendre compte; on nous dit d’abord qu’ils s’appellent des Pi kône, ce qui signifierait diables à grande ou méchante figure. D’après le vieux bonze, qui est notre ami, ce sont les chefs des tigres, on les appelle Pi Sua (race de diables).
Enfin, au dire du colonel siamois, les Laotiens les désigneraient sous les noms : l’un de Pou Yen (Pou, père), l’autre Ya Yen (Ya, mère). Il existerait une légende d’après laquelle des hommes semblables auraient vécu jadis dans une grande
forêt ; on en avait très peur, mais néanmoins on en aurait capturé deux, et les monstres que nous voyons, représenteraient ces captifs. Il est intéressant de rapprocher de cette tradition indigène le dire de nombreux voyageurs selon lesquels une race d’hommes velus aurait jadis vécu dans le Laos.
Quoi qu’il en soit de l’origine de leurs rôles, les mimes ici présents semblent amuser la foule au plus haut point. Ils commencent par se mettre à genoux devant la pagode, et débitent un discours pour souhaiter la bonne année en étendant parfois le bras droit.
Puis, se relevant, ils se mettent à danser. Je suis stupéfait alors de retrouver exactement la danse que j’ai déjà vue au Lob Nor. C’est bien la même chose ; ils tournent en se dandinant, écartant les pieds, puis joignant les talons, levant et étendant à tour de rôle un bras en inclinant légèrement la tête dans le même sens, tandis que l’autre reste ballant. Cette similitude de pas et d’attitudes, à une aussi grande distance, est-elle due à des traditions de même origine, à des rapprochements de peuples dans le passé ? ou n’estelle qu’une simple coïncidence? Je l’ignore. La
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musique qui accompagne ces exercices est un tamtam sur lequel on frappe avec la main, sans rythme. De temps en temps, les diables chargent la foule qui s’écarte en criant;^l’un d’eux poursuit une jeune fille et tourne à sa suite autour d’un arbre. Je ne vois dans les assistants que des Laotiens; les Kas se tiennent à l’écart. Les danses terminées, la procession repart, on réaccompagne les prêtres à leurs pagodes respectives.
Eh 'sortant de la cour de Ouate-Sieng-Tong, je songe aux analogies que les cérémonies dont nous venons d’être témoins peuvent avoir avec les fêtes religieuses du moyen âge, avec les réjouissances des truands, avec les processions du pape des fous ou les mystères. La légende autorise encore certaines mascarades en France, comme celle par exemple où on traîne une ïarasque en carton ; au Tibet, dans les grandes lamaseries,, on a un assortiment d’animaux, de monstres, de
dragons, que des hommes font mouvoir à certaines dates lixes ; ils entrent dans leurs corps et exécutent les danses les plus variées pour divertir le peuple.
Après la tombée de la nuit, la ville est encore
DANSES DU P R i; \1 I E R DE L AN A 0 U A T E - S I E N G - T 0 N G
(Luang-I'raliang.)
très animée ; l’abord des pagodes est particulièrement fréquenté ; sur le péristyle, sous les colonnades, ou à l'intérieur, ont lieu des Ngones ; voici en quoi consistent ces réunions :
Entrons à Ouate-Mai; par exemple; un certain nombre de jeunes tilles (ici une dizaine), sont assises sur les talons, les jambes repliées sous elles ; elles sont adossées à la muraille les unes à coté des autres ; la plupart ont une écharpe rouge passant sur l’épanle droite et sous le bras gauche; deux ou trois coupes en terre cuite remplies d'huile dans laquelle plonge une mèche, suffisent à les éclairer ; un plat de chiques à bétel, et un tube de bambou qhi sert de crachoir sont passés de l une à l’autre.
Devant les demoiselles, des jeunes gens sont accroupis-, formant un ou deux groupes. Quelques uns font de la musique, l’iin joue de la guitare, l’autre du tamtam, un troisième de l’orgue laotien en bambou. On chante aussi ; ceux qui s’acquittent de cette besogne se cachent le visage avec un pan de leur écharpe pour ne pas être vus, tous les autres reprennent en chœur le refrain. Durant la musique on peut causer avec les jeunes tilles, et on ne se gêne pas pour le faire. Un
amoureux s’asseoit devant celle qu’il a remarquée, et lui fait des déclarations auxquelles il est presque toujours répondu.
On reste ainsi parfois jusqu’à deux heures du matin à deviser ; c’est le flirt du bal d’autres contrées, avec cette différence qu’ici on ne danse pas, qu’on parle aux jeunes filles plus librement qu’aux femmes mariées, et qu’on sait à quoi s’en tenir.
Un Laotien, qui se faufile près de nous, nous désigne une jeune fille qu’il trouve belle , et ajoute : « Et sa mère est riche! »
A une des pagodes que nous visitons tandis qu’on flirte sur le parvis, on entend les prières des bonzes à l’intérieur ; au dehors on est tout à l’amour, au dedans à Dieu ; les deux occupations ne semblent pas se gêner l’une l’autre ; les bonzillons continuent leurs litanies avec autant d’empressement que les jeunes laïques mettent à faire leurs déclarations très tendres parfois.
Je dois au colonel siamois d’avoir pu recueillir quelques-unes des chansons amoureuses, dites à Luang-Prabang par les troubadours laotiens ; en voici des échantillons présentés dans toute la simplicité et la naïveté de la traduction.
CHANSON (lAM SOM)
« Oh ! mon ange, vous qui avez de jolies joues, je vous adore et je meurs en vous, c’est la première fois que je vous vois avec votre charmant visage qui me plaît énormément. Si nos père et mère me permettent d’être auprès de vous, je serai sûrement avec vous. Oh ! ma bien-aimée, puissent mes parents consentir au mariage ! »
CHANSON (lAM CHLONG)
« Oh I ma belle, j’apprends que vous avez une chambre superbe ; ma chère, vous avez la forme admirable, et ainsi que votre chambre, toute tiède.
» Êtes-vous seule? n’avez-vous pas d’amant?
I) Pour moi ce que j’aime, c’est la femme de la cour, si la providence me permet de l’avoir. Ma bien-aimée, vous avez de beaux cheveux comme des fleurs ; c’est vous qui êtes à mon cœur, ma chère. Vos deux belles joues roses, sont à moi. »
CHANSON (lAM LANG KHONE)
« Oh ! VOUS qui m’êtes la plus chère au monde, je vous cfuitte pour le moment ; je vous reverrai demain, et tenez bien la promesse, ma jolie vierge. Je vous parle en ce moment, écoutez bien et n’oubliez pas. Pour le moment vous êtes ma vie ; si Dieu me protège, un jour je serai vbtre mari.
» Oh! ma belle, blanche comme la fleur solet, je vous aime et je vous adore. C’est pourquoi vous me voyez devant vous pour vous parler. Si vous ne m’en voulez pas, ma belle, écoutez donc la musique. »