‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 3)Chapitre 89 sur 101 · DANS LES VEINES · texte numérisé non relu

DANS LES VEINES

Les expériences d’Orfila, tentées exclusivement sur des chiens, et toujours à l’aide du nitrate d’argent, avaient conduit cet observateur à la conclusion suivante :

« Le nitrate d’argent détruit immédiatement la vie en agissant sur les poumons et le système nerveux, lorsqu’il est injecté dans les veines des chiens, àla dose d’un demi grain ou de trois quarts de grain. »

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Krahmer, qui a répété les expériences d’Orfila, en se servant du nitrate et du chlorure ammoniacal pour pratiquer des injections, admet que la mort est le résultat d’une asphyxie mécanique, occasionnée par la sécrétion d’une quantité énorme de mucus bronchique. Il semblerait nature], au premier abord, d’attribuer ce phénomène à l’action des sels d argent sur 1 innervation pulmonaire ; mais le premier effet de l’injection est une action chimique sur la composition du sang, dans laquelle l’influence du système nerveux n’est point appelée à jouer un rôle. L’hypothèse d’Orfila ne serait donc, d’après Krahmer, nullement démontrée; d’autant plus que/chez le cheval, les choses ne se passent pas ainsi. Chez cet animal, en effet, la mort paraît résulter, non d’une asphyxie par écume bronchique, mais d une décomposition toute spéciale du sang, ainsi que le démontrent les ecchymoses qu’on rencontre à 1 autopsie sur une multitude de points divers. Au reste, les solipèdes sont infiniment moins sensibles que l’espèce canine aux effets des sels d’argent.

Nous ajouterons d’ailleurs que le nitrate d’argent, dont la réaction est souvent acide, lorsqu’il n’est pas d’une pureté absolue, ne convient guère aux expériences de ce genre, en iaison de 1 action coagulante bien connue que les acides exercent sur le sérum du sang.

Nous avons entrepris, dans le courant de l’année 1864, quelques expériences sur ce point. Nous avions pour but de mettre en lumière l’action toxique des sels d’argent mêlés directement au sang, indépendamment de toute action chimique sur ce liquide. Nous nous sommes donc servis, en premier lieu, d’une solution d 'albuminate d’argent ; ce sel se dissout dans 1 eau dans la proportion d'un deux-centième. Nous avions espéré pouvoir imiter ainsi les opérations de la nature, car il est assez probable que c’est sous la forme d’une combinaison protéique que l’argent pénètre dans le torrent circulatoire. Nous

avons fait plus tard usage du pyrophosphate d argent, puis du chlorure d argent dissous dans l’hyposulfite de soude, ce qui donne de l’hyposulfite, etc.; du chlorure d’argent dissous dans l’hyposulfite de soude, ce qui donne de l’hyposulfite d’argent et du chlorure de sodium. Nous avons également étudié l’action de plusieurs autres sels ; mais nous nous bornerons ici à signaler les résultats que nous ont donnés les trois premiers.

L 'albuminate d argent est, de tous ces sels, celui qui exerce l’action la plus faible. Une injection de 60 grammes de la dissolution ci-dessus indiquée, renfermant 30 centigrammes d’albuminate d’argent, pratiquée chez un chien de moyenne taille, ne détermine la mort qu’au bout d’une demi-heure; il se produit une sécrétion énorme de mucus bronchique écumeux, qui finit par suffoquer l’animal, sans amener d’autres accidents nerveux que ceux qui résultent directement de l’asphyxie.

L’action du phosphate ei de l’ hysposulfite d argent est beaucoup plus énergique. C’est surtout avec ce dernier agent que les effets toxiques se manifestent promptement et avec des doses faibles. Une injection de 20 centigrammes d’hyposulfite d’argent, dissous dans 60 grammes d’eau, amène la mort presque immédiate, sans autre phénomène que quelques convulsions : il y a cessation brusque de la vie, sans formation de ce mucus bronchique auquel la mort a pu être attribuée dans le cas précédent. Cette expérience nous paraît démontrer que ce n’est pas uniquement par un effet mécanique que les sels d’argent déterminent la mort ; le système nerveux semble être mis ici directement en jeu.

L’injection de cinq centigrammes d’hyposulfite d’argent amène la mort dans l’espace de 7 à 8 minutes. On observe encore les phénomènes sécrétoires que nous venons d'indiquer, et l’auscultation fait constater des râles humides dans

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toute la poitrine, environ trois minutes après l’injection avant que le mucus se soit frayé un passage au dehors par les bronches et les vaisseaux.

Un autre phénomène, qui se produit parallèlement avec l’asphyxie, est la paralysie du train postérieur, indiquée par l’affaiblissement des pattes de derrière, qui deviennent incapables de supporter le poids du corps; l’animal se traîne encore sur les pattes de devant, sans pouvoir agir avec celles de derrière. En même temps, la sensibilité paraît fort émoussée ; on peut lui marcher sur les pattes ou la queue sans provoquer aucun signe de douleur. Bientôt, l’asphyxie faisant des piogrès rapides, 1 animal tombe sur le côté, rend des torrents d'écume, et meurt.

A l’autopsie, nous n’avons jamais trouvé d’autres lésions qu une infiltration œdémateuse des poumons, et la présence d un mucus écumeux et teinté de sang dans les bronches.

En affaiblissant les doses, on prolonge naturellement la duiée de 1 agonie; enfin, nous avons constaté qu’on peut impunément injecter de S à 10 milligrammes d’hyposulfite d’argent dans les veines d’un chien de taille moyenne. L’animal, qui ne semble alors éprouver qu’un malaise passager, se rétablit alors au bout de quelques heures, sans manifester aucun symptôme spécial.

De 1 ensemble de ces faits, qui méritent d’être complétés et confirmés par des recherches ultérieures, nous croyons pouvoir déduire les conclusions suivantes :

1° Que les divers sels d’argent introduits dans le torrent circulatoire ont des modes d’action fort différents;

2° Que si 1 asphyxie par écume bronchique est la cause directe de la mort, il n’en existe pas moins une action manifeste de l’agent toxique sur le système nerveux;

3° Que l’hypersécrétion bronchique n’est elle-même que le

résultat d’une action nerveuse, probablement d oidre léflexe, car l’analyse chimique ne nous a point permis jusqu ici de découvrir des traces d’argent dans le liquide sécrété.

Ajoutons enfin, comme l’a fort bien vu Krahmer, que l’action de ce poison est loin d’être la même dans les diverses espèces animales. Nous avons eu nous-mêmes l’occasion de vérifier ce fait.

On le voit : la question qui nous occupe en ce moment est loin d’être résolue ; bornons-nous donc à la signaler à l’attention des expérimentateurs, convaincus comme nous le sommes que de nouvelles recherches dans ce sens sont destinées à conduire à des résultats jusqu’à présent imprévus.

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