‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 3)Chapitre 97 sur 101 · Extrait de la Gazette hebdomadaire , 1*62, p · texte numérisé non relu

Extrait de la Gazette hebdomadaire , 1*62, p

THÉRAPEUTIQUE

Pour l’administration du médicament, nous nous sommes conformés, autant que possible, aux préceptes formulés par M. A.-JB. Garrod, dans son mémoire publié en 1855, dans les Transactions médico- chirurgicales de Londres Seulement, au lieu du bicarbonate de potasse préconisé par M. Garrod, c’est le bicarbonate de soude que nous avons employé. 30 grammes de ce dernier sel étaient dissous dans un litre d’eau, et cette solution était administrée au malade dans les vingt-quatre heures, par doses égales prises toutes les deux heures, jour et nuit; si le cas était très intense, la dose de bicarbonate de soude était portée à 40 grammes dans les vingt-quatre heures. La médication était instituée le jour même de l’entrée du malade à l’hôpital ou dès le lendemain ; elle était maintenue sans interruption, le plus souvent sans intervention d’aucun moyen accessoire, pendant toute la durée de la maladie, et continuée même, en général, deux ou trois jours après la complète cessation des douleurs articulaires et du mouvement fébrile.

Les cas de rhumatisme que nous avons traités par cette méthode sont au nombre de 17, 12 femmes et 5 hommes; tous appartenaient à la forme poly-articulaire. La plupart étaient d’intensité moyenne, quelques-uns (4 au moins) se faisaient remarquer, au contraire, par la très grande intensité de tous les symptômes. Or, dans tous ces cas, il nous a paru que la durée totale de la maladie avait été très notablement abrégée; en effet, elle a été de 12 jours environ dans les cas moyens, et alors la médication avait pu être suspendue au bout de 5 à 6 jours; dans les cas les plus intenses, la médication avait dû être maintenue pendant 12 ou 15 jours, et la durée totale de la maladie a été alors de 20 jours en moyenne.

1 . A.-B. Garrod, On a Successful Methodof treating Acute Rheumatism by Large and Frequent Doses of Bicarbonat of Potash. ( Medic . Chir. Trans. 1855, t. XX, p. 111.)

Malgré l'administration du bicarbonate de soude à doses aussi élevées et aussi longtemps maintenues, nous n’avons jamais vu survenir d'effets pathogénétiques capables d inspiiei la moindre inquiétude. La maladie ne subissait aucune modi fication brusque; tout en conservant ses allures habituelles elle s’amoindrissait pour ainsi dire progressivement dans tous ses symptômes, à mesure que se produisait la saturation de l’organisme. Yoici d’ailleurs quelques particularités observées pendant la durée du traitement qui nous paraissent dignes d’être relevées.

Au bout de douze, vingt-quatre heures, ou seulement au bout de deux ou trois jours dans les cas très intenses, les urines rendues deviennent parfaitement transparentes; elles présentent une réaction alcaline, d’abord peu marquée, puis très intense, et en même temps par l’addition d’acide nitrique, elles sont pendant quelques instants le siège d’une effervescence très prononcée *. Chose remarquable, la réaction alcaline et aussi l’effervescence de l’urine persistent quelquefois deux ou trois jours après la cessation du traitement. La sécrétion cutanée ne paraît subir dans sa quantité aucune modification appréciable ; suivant M. Garrod, elle se montre moins franchement acide qu’elle ne l’est en général dans le rhumatisme articulaire aigu, en dehors du traitement alcalin, quelquefois neutre, mais jamais elle ne présenterait la réaction alcaline. Nous avons vu cependant, dans deux cas, le papier rouge de tournesol appliqué sous les aisselles pendant quelques minutes, prendre une coloration bleue très manifeste.

C’est en général de 2 à 4 jours seulement, après l’apparition de la réaction alcaline des urines, que les divers symptômes (état fébrile, douleurs et gonflement articulaires), ont com-

1. Elles contiennent souvent, lorsque le traitement a duré huit ou dix jours, un précipité blanc, floconneux, léger, qui nous a paru composé presque exclusivement d’urate de soude amorphe mêlé à des cellules épithéliales.

THÉRAPEUTIQUE

mencé à subir un amendement notable qui d’abord se maintient tel quel pendant quelques jours, puis progresse ensuite uniformément, au moins dans la plupart des cas, jusqu’à la cessation définitive de la maladie.

Les organes digestifs n’ont jamais présenté de troubles dignes d’être mentionnés ; la solution alcaline, bien que d’un goût fort désagréable, est prise par la plupart des malades sans trop de répugnance ; elle est presque toujours bien supportée ; sous son influence, nous n’avons jamais vu survenir ni vomissements, ni selles diarrhéiques.

Dans aucun de nos 17 cas il ne s’est produit d’affections cardiaques appréciables, mais dans un cas très intense d’ailleurs, une pleuro-pneumonie double s’est développée pendantla durée même du traitement. Cependant, malgré l’apparition de cette complication, la médication n’ayant été en rien modifiée, la durée totale de la maladie n’a pas dépassé 22 jours.

La convalescence a été courte en général, et les malades, bien que souvent fort amaigris, ont rapidement récupéré leurs forces ; jamais nous n’avons remarqué qu’ils présentassent d accidents indiquant soit une tendance aux hémorrhagies, soit une anémie très prononcée.

Je vous livre, mon cher ami, ces faits sans commentaires. Les remarques qu’ils sont de nature à suggérer ne différeraient en rien de celles qui terminent l’article déjà cité de la Gazette. Je me bornerai donc ici à déclarer, conformément aux conclusions de M. Jaccoud, que le traitement du rhumatisme articulaire aigu d’après la méthode de M. Garrod, dès à présent recommandable par un assez bon nombre d’heureux essais, s est toujours montré exempt des dangers ou même d inconvénients sérieux, et qu’il paraît digne, à tous égards, d être soumis au contrôle d’expérimentations nouvelles.

Plusieurs observations cliniques me portent à penser que

cette médication n’est pas applicable seulement à la forme aiguë du rhumatisme articulaire. Je l’ai vue déjà plusieurs fois suivie de bons effets dans la forme subaiguë de la maladie, et même aussi dans sa forme chronique primitive, au moment de ces exacerbations marquées par un appareil fébrile souvent très prononcé, qui semblent indiquer une tendance vers l’état aigu. Par contre, elle a complètement échoué dans un cas où le rhumatisme articulaire, qui s’était présenté d’abord sous la forme aiguë généralisée, s’est, au bout de quelques jours, fixé sur une seule jointure i.

Veuillez agréer, etc.

J. M. Charcot.

1. Nous n’avons dû tenir compte, dans cette note, que des cas où le traitement du rhumatisme articulaire aigu par les alcalins à haute dose a été appliqué dans toute sa pureté, afin d’assurer la signification des résultats obtenus. Quelques essais nous avaient rendu probable qu’il est souvent avantageux de les modifier en adjoignant aux alcalins des doses élevées de sulfate de quinine. Pendant un récent séjour à Londres, nous avons vu cette médication mixte employée, dans les salles d ’University College Hospital, par M. Garrod lui-même, qui nous a dit en avoir obtenu de fort bons effets. Voici la formule adoptée par M. Garrod, et que nous devons à son obligeance de pouvoir communiquer aux lecteurs de la Gazette :

Bicarbonate de potasse 40 grains

Bisulfate de quinine 5 —

Mucilage Q. S.

Aq. Annamom 1 once.

A prendre en une seule fois, toutes les quatre heures, dans les cas moyens, toutes les deux heures, dans les cas intenses.

Page 1