‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 5)Chapitre 14 sur 232 · PRINCIPES MODERNES · texte numérisé non relu

PRINCIPES MODERNES

La médecine a vu s'opérer de nos jours une révolution profonde, radicale.

Il faudrait remonter sans doute à des temps fort éloignés pour retrouver l'origine première, le point de départ de ce grand changement, dont nous subissons encore aujourd'hui l'influence. Mais c'est seulement vers la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre que la direction de ce mouvement s'est nettement accentuée, et que le but où il tend s'est révélé d'une manière éclatante.

Dire qu'un abime infranchissable s'est ouvert à partir de cette époque entre l'ancienne et la nouvelle médecine, ce serait évidemment aller beaucoup trop loin. Non, les liens de la tradition ne sont pas rompus. Le labeur des temps passés n'est pas perdu, et nous conserverons précieusement l'immense héritage que nos prédécesseurs ont accumulé pendant le cours des siècles ; mais il faut constater que de nouveaux horizons se sont ouverts pour nous, et que le point de vue de la science moderne s'est élevé en se déplaçant.

Les précurseurs de cette réforme ont été Vésale, Harvey, Morgagni, Bichat, le créateur de l'anatoraie générale. Corvisart, Laënnec, Broussais ont grandement coopéré au mouvement. Puis viennent nos maîtres immédiats, Andral, Bostan, Bouillaud, Cruveilhier, Magendie, Bayer, et j'aime à vous faire observer que tous ces noms sont français. Il semble que les progrès merveilleux qu'a réaUsés dans ces derniers temps la physiologie expérimentale sous l'influence des Mûller, des Cl. Bernard, des Longet, des Brown-Sequard, aient entraîné même les retardataires et les timides, et décidé la situation.

INDÉPENDANCE DE LA PATHOLOGIE Vll

Le caractère de celte révolution consiste essentiellement dans l'intervention directe, immédiate, — nous ajouterons légitime, — de l'anatomie et de la physiologie dans le domaine pathologique.

Avant l'époque où elle s'est produite, la médecine était renfernr^o à peu près tout entière dans l'étude des symptômes ; après cette époque, elle devient successivement anatomique, puis physiologique et acquiert décidément les tendances scientifiques.

On peut, croyons-nous, ramener à deux traits caractéristiques les principes fondamentaux acceptés par la médecine moderne :

1" En premier lieu, les symptômes autrefois considérés d'une manière abstraite, et jusqu'à un certain point, en dehors de l'organisme, lui sont aujourd'hui intimement rattachés ; on doit rechercher le siège du mal, suivant le précepte deBichat. Entraîné par sa logique inflexible, Broussais proclame qu'il ne saurait y avoir de dérangement des fonctions sans une lésion correspondante des organes (nous dirions aujourd'hui des tissus) : les symptômes ne sont enfin désormais que le cri des organes souffrants.

2° En second lieu, la maladie avait pu être considérée autrefois comme un être indépendant de l'organisme, comme une sorte de parasite attaché à l'économie ; aujourd'hui, — et c'est encore à Broussais qu'on doit d'avoir nettement affirmé ce principe, — elle n'est qu'un trouble des propriétés inhérentes à nos organes. Il s'agit là, non de l'apparition de lois nouvelles, mais de la perversion, du dérangement des lois préexistantes.

On comprend la part énorme que devront prendre désormais les connaissances d'anatomie et de physiologie dans l'interprétation des phénomènes morbides ; est-ce à dire

YIII PIlYSIOLOGIIi PATHOLOGIQUE

que ces deux sciences doivent absorber la paLliologie et la dominer d'une manière abolue ?

Messieurs, ici se présente une difficulté sérieuse qui appelle la discussion ; je vous demande la permission d'entrer à ce propos dans quelques développements.

Incontestablement, la pathologie peut être vivement éclairée par la physiologie, mais très certainement, elle ne saurait en être déduite.

Permettez-moi, à ce propos, de vous rappeler une pensée profonde qui se trouve dans Hippocrate: (( Qui aurait prévu, dit-il, d'après la structure du cerveau, que le vin peut en déranger les fonctions ? » A qui, ajoute M. Littré, qui cite ce passage, la connaissance du corps humain aurait-elle appris que les émanations marécageuses produisent la fièvre intermittente ? Le problème, comme vous voyez, est complexe. En effet, outre la condition physiologique supposée connue, il faut rechercher encore le mode que détermine par son action la cause morbifique. En d'autres termes, pour savoir quels seront, sur un organisme sain, les effets d'un agent morbifique, il faut, de toute nécessité, que l'expérience ait été faite.

On voit par là que la pathologie, en présence de l'anatomie et de la physiologie, conserve de droit une certaine indépendance et jouit d'une certaine autonomie. La constatation pure et simple des faits pathologiques nous fournit évidemment des données d'une importance capitale, pouvant subsister par elles-mêmes, et c'est là, pour ainsi dire, la matière de la médecine. L'intervention des sciences biologiques, — y compris les connaissances physico-chimiques qui s'y rattachent, — est ici, sans doute, indispensable; nos recherches sans leur appui se feraient le plus souvent au hasard, comme à tâtons 1 : mais leur rôle, en tant qu'il s'agit d'observation

1. (( Les obscrvalious cliniques recueillies de nos jours ne sont supérieures observations qui ont été rassemblées dans les siècles antérieurs qu'en ^'Vr

PHYSIOLOGIE l'.VTHOLOGIQlIE

pathologique, est en quelque sorte subordonné: elles sont le moyen et non le but. L'observateur se borne et veut se borner à enregistrer les faits et à les envisager dans leurs rapports naturels. C'est là, croyons-nous, le véritable caractère de la médecine empirique. On peut désigner, en somme, par cette expression, la science considérée dans un état encore imparfait et à l'époque oii les faits ne sont pas reliés entre eux par une théorie physiologique ^

« Le jour où la science,. » a dit Requin, « serait parvenue » à la connaissance complète de l'homme normal jusque » dans les profondeurs les plus intimes de son organisation » et jusque dans les mystères les plus cachés de sa vie ; le » jour où elle aurait dévoilé tous les secrets de l'état patho- » logique et compris toutes les modifications que les agents » extérieurs produisent sur l'économie, ce jour-là, la science » serait faite ^. » Mais à l'heure qu'il est, la réalité est bien loin d'approcher de cet idéal; la pathologie, la physiologie, l'anatomie elle-même sont en voie d'évolution.

Aussi croyons-nous qu'en bonne méthode, il importe de maintenir systématiquement séparés, — bien qu'à titre provisoire — les deux points de vue que nous avons indiqués, tout en favorisant, autant que possible, leurs rapprochements légitimes. 11 faut éviter, en un mot, comme eût dit Bordeu, de marier de force et à contre-cœur le dogme et l'empirisme.

Ces réserves étant faites, nous sommes les premiers à

son directe de la prévaleiicc des modernes snr les anciens, en fait de connaissances analomiques et physiologiques... » (Ch. Robin, Journal de l'anal.omie, etc., 1867, p. 297.)

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