PATHOLOGIE COMPARÉE DE LA GOUTTE
créée de toutes pièces, par cet état pathologique du rein; rœdème en est souvent une conséquence. On peut observer chez les goutteux l'urémie à forme convulsive ou comateuse; elle se rattache bien évidemment à l'état du rein. L'apoplexie cérébrale, l'hypertrophie du cœur, peuvent également passer pour des conséquences éloignées de la lésion rénale.
Ici se termine, messieurs, l'exposé des lésions anatomiques qui caractérisent la diathèse goutteuse. Mais, avant d'abandonner ce sujet, je crois utile de vous placer sous les yeux certains faits de 'pathologie comparée et de pathologie expérimentale, qui me paraissent de nature à éclairer d'une vive lumière les questions que nous avons déjà soulevées, et celles que nous aborderons par la suite.
La goutte peut-elle exister chez les animaux ? Et en supposant qu'elle existe chez eux, produit-elle des effets comparapies à ceux dont elle afflige l'espèce humaine ?
Dans un ouvrage récent sur la pathologie comparée, Gleisberg répond par la négative ; il fait observer, avec raison, que la plupart des affections qui ont été désignées sous ce nom doivent être rapportées au rhumatisme chronique. Il est incontestable, en tous cas, que chez certains animaux il se développe une affection fort analogue à la goutte de l'homme, et caractérisée, comme celle-ci, par des dépôts d'urates dans les divers tissus.
Ce n'est point chez les mammifères que nous trouverons nos points de comparaison, comme l'analogie vous aurait conduits aie supposer, mais chez les oiseaux et chez certains reptiles maintenus en captivité et placés dqns défi conditions spéciales,
PATHOLOGIE EXPlîniMENTALE
On sera moins étonné do trouver, chez ces deux grandes classes d'animaux, une affection qui présente quelque ressemblance avec la goutte, si l'on réfléchit que chez eux le travail de désassmiilation, ainsi que l'ont prouvé Davy et d'autres chimistes, ne produit pas de l'urée, mais bien de l'urate d'ammoniaque. C'est donc ce dernier produit qui seul se trouve dans les urines.
Messieurs, les auteurs de divers traités sur l'ornithologie vous apprendront qu'il peut exister, chez divers oiseaux, des lésions fort analogues à celles de la goutte. Aldrovandi nous apprend que les faucons sont sujets à présenter autour des doigts des tumeurs formées par des amas de matière gypseuse. Cette maladie est incurable.
Il existe des faits analogues chez les perroquets. Bertin ( d'Utrecht ) a trouvé, chez le PsUtacus grandis, des tumeurs uraUques au voisinage des jointures et des infarctus analogues dans les articulations et dans les reins. ^ Des lésions du même genre ont été signalées chez les reptiles ; Pagenstecher a vu les reins et les jointures affectés de cette manière chez VAUigator sclérops. Chez les ophidiens, ces altérations peuvent exister dans les reins; chez la tortue! Bertin a également trouvé des lésions articulaires et rénales.
Il est curieux de rencontrer, chez des animaux aussi peu voisins de l'homme des lésions aussi analogues sous tous les rapports à celles de la goutte. Mais un fait bien plus remarquable encore, c'est que ces lésions peuvent être artificiellement provoquées par l'expérimentation physiologique. C'est ce qui résulte d'un intéressant travail publié à Tubingue, par M. Zalesky.
Cet observateur a lié les uretères chez des poules, des oies et des couleuvres (Coluher natrix). Les premiers phénomènes morbides se déclarent de douze à quinze heures après l'opération. La vie se prolonge deux ou trois jours. Après la
PATHOLOGIE EXPÉniMENTALE "îl
mon, on trouve de l'uraLe de soude dans les viscères sui-
''r Les reins en présentent dans les tubules, mais non dans la substance corticale. Les uretères en renferment également.
90 Les lymphatiques, les membranes séreuses, le tissu cellulaire, les capsules de tous les organes, en sont mipre-
gnes
3» Les follicules de l'estomac en renferment une quantité notable.
4» On en trouve dans les valvules du cœur.
5« Les jointures en présentent des accumulations considérables w^ws et e^^^rfl.
Les muscles ne renferment aucun dépôt d'urate de soude ; mais le suc musculaire contient beaucoup d'acide urique.
Le cerveau et ses enveloppes paraissent en être complètement exemptés.
Pour ce qui touche aux hquides de l'économie, le sang con^ tient des quantités notables d'acide urique, et l'on trouve, après la mort, des grumeaux composés d'urates alcalins.
Enfin la vésicule biliaire contient une énorme quantité d'urate de soude; nouvelle coïncidence avec la pathologie humaine, car, chez l'homme, on trouve quelquefois, d'après Frerichs, des calculs dans la vésicule biliaire, qui sont composés d'urate de soude.
Pour qu'il soit possible d'accepter ces données sans réserve il faudrait renouveler ces expériences et les varier; il faudrait étudier, par exemple, les effets produits par la ligature d'un seul uretère, et chercher si, après un certain espace de temps, on n'arriverait pas aux mêmes résultats. 11 n'en estpas moins vrai que les expériences de M. Zalesky présentent un grand intérêt et méritent d'être prises en sérieuse considération.
Messieurs, bien que cette excursion sur le domaine de la
PATHOI.OGIE EXPERIMENTALE
pathologie comparée puisse vous' paraître un peu étrangère à la clinique, il ne faut point vous étonner de l'importance que nous attachons à ces faits ; nous les retrouverons à l'époque où nous chercherons à discuter la théorie physiologique de la
goutte.
SIXIÈME LEÇON
Séméiologie de la Goutte. - Diathèse urique. Goutte aiguë. - Goutte chronique.
SoMMMRE. - Deux formes principales de la goultc : goullc aiguë,
îoutle
s::- ^guT r;;;— M;n ..eren. de l.M P~en. Dia thèse urique. - Ensemble symplomalique quL la caraclense. - Secre ion m-inaire moins abondante et plus riche en matériaux sohdes. - G^i c c microscopique. - Goutte aiguë. - Prodromes. - Invasion des douleu = articulaires. - Symptômes généraux. - Caractères prmcipaux de la gou e aicuë -Phénomènes consécutifs. - Déviations du type régulier. - Goutte aiguë généralisée. - Goutte molle ou asthéniquc. - Retour des accès. - Transformation insensible de la goutte aiguë en goutte chronique. - Cachexie goutteuse. - Gravité des affections inlcrcarrcntes. - Goutlc chronique succédant à la goutte aiguë. - Goutte chronique d emblée. - Évolution des tophus.
Messieurs,
Les altérations anatomiques de la goutte ont, jusqu'ici, fixé notre attention d'une manière exclusive. Nous avons étudié les modifications que subissent à la fois les solides et les liquides de l'économie, sous l'influence de cette infection; il nous reste maintenant à faire passer sous vos yeux les symptômes qui se rattachent à l'existence de ces altérations.
Dès le principe, nous avons établi que, tantôt aiguë, tantôt clironique, la goutte se présente sous deux formes principales, (|ui raérilent Vune et l'fiuli'e une descriplioa spéciale, Il ne
' DIATIIÉSE rniQriî
laut cependant pas oublier que la goutte est, dans tous les cas, une maladie essentiellement chronique. En effet,le premier accès est la manifestation primitive d'un état constitutionnel, qui, par la suite, peut rester latent pendant un certain nombre d'années, mais qui, tôt ou tard, se révèle par de nouveaux accidents. S'il existe des cas de goutte passagère, marqués par un seul accès, les faits de ce genre sont très-exceptionnels et ne sauraient infirmer la règle générale.
Toutefois, la physionomie d'un accès aigu est si différente de celle que présente la maladie envisagée à l'état permanent, que nous sommes forcés de respecter ces expressions consacrées par l'usage, qui, malgré leur inexactitude, correspondent incontestablement à des faits réels.
Nous allons clone étudier successivement la goulte aiguë et la goutte chronique, nous conformant ainsi à la tradition universellement acceptée. Mais, avant d'aborder ce sujet, il convient d'appeler votre attention sur un état morbide, qui se manifeste quelquefois avant l'apparition des phénomènes articulaires, et qui, chez les sujets déjà frappés de la goutte, remplit assez souvent l'intervalle des accès. Vous avez déjà nommé la diathèse urique. Occupons-nous, pendant quelques instants, de cet état général, que les Anglais ont principalement contribué à faire connaître (1).
DIATIIÉSE URIQUE.
Le fait capital qui domine ici l'ensemble de la situation, est une dyspepsie particulière, dont les symptômes les plus habituels sont la flatulence et la distension de l'estomac, les acidités gastriques et le pyrosis, qui en est la conséquence. En
1. Toild.— PracHcalRemarh on Goi/I, cLc. Londres 1843.— Biidd ;,Gcorg'.) On Ihe organir Diseases of Ihe xlomnch, olo. Ivon(li-cs.l855.
DTATllÈSE imiQllE ^5
même temps, il existe de l'amertume de la bouche, avec de la sécheresse de la langue et un état saburral ; on observe presque toujours de la constipation.
. Le foie semble aussi participer aux troubles de l'appareil digestif ; souvent tuméfié, il dépasse alors le rebord des fausses côtes ; on constate quelquefois une teinte subictérique, et les selles, d'ailleurs peu abondantes, sont grises et décolorées.
Des phénomènes nerveux assez prononcés accompagnent cetétat dyspeptique, et peuvent même exister en dehors de lui.
On observe des lassitudes spontanées, de l'abattement,de la céphalalgie ; le sommeil est interrompu ; souvent les malades tombent dans l'hypocondrie. Chez les femmes, cet état peut se compliquer de manifestations hystériformes.
Des palpitations du cœur et du catarrhe bronchique peuvent, en outre, se montrer chez certains sujets. Ces phénomènes, qui n'ont pas une grande importance par eux-mêmes, acquièrent une signification plus sérieuse en raison des autres circonstances qui les accompagnent. Mais ce qui caractérise le plus spécialement cet état particuHer, c'est qu'il s'aggrave périodiquement et subit très manifestement l'influence des écarts de régime ; c'est là un trait d'union avec la goutte dont l'importance ne saurait vous échapper.
Que devient en pareil cas la sécrétion urinaire? D'une manière générale, elle est moins abondante et plus riche en matériaux solides ; les urines sont rares, mais très-acides et fortement colorées ; elles sont chargées de sédiments, qui se forment en général après l'émission, mais qui peuvent exister déjà tout formés dans la vessie ; il est fréquent en pareil cas de rencontrer dans l'urine des cristaux d'acide urique; c'est la gravelle microscopique de M. Rayer.
Lorsque la diatlièse urique se manifeste avant les phénomènes articulaires de la goutte, on peut quelquefois constater, dès cette époque, la présence d'un excès d'acide urique dans le
r.OUTTK AIGI'E
sang. Au reste l'ensemble sympLomaLique que nous venons de décrire se rencontre surtout pendant l'intervalle des accès; on voit alors se manifester des douleurs rhumatoïdes dans les masses musculaires, et les articulations qui sont le siège de prédilection des accidents fluxionnaires. Ces douleurs se montrent brusquement sous forme d'élancements [tivinges des auteurs anglais) ; elles sont, pendant l'absence des fluxions articulaires, l'un des symptômes les plus caractéristiques de la goutte, dont elles peuvent quelquefois précéder l'explosion.
Messieurs, il est sans doute des cas où les choses peuvent en rester là et dans lesquels les prédispositions qui donnent naissance à la diatlièse urique n'aboutissent jamais au dernier terme de cette progression morbide, de môme que chez certains sujets la goutte se développe d'emblée; mais, en général, c'est sur ce fond pathologique que se développe la goutte proprement dite, dont nous allons maintenant étudier l'évolution.