SCÈNE VT
m BARENTIN, MALVINA.
barentin. A qui en a-t-il donc, M. le général? Je ne révoque point en doute son mérite, mais je sais
qu'entre autres talents il a celui de me déplaire souverainement.
malvina. Que dites-vous?
barentin. Vous étiez autrefois de mon avis, vous en avez changé ; je ne sais pas pourquoi, mais je me défie de ce cousin.
malvina. Lui, le plus généreux des hommes!
barentin. Précisément; je me défie, chère amie, de l'affection soudaine que vous avez pour lui.
malvina, troublée. Moi ! qui peut vous faire croire?.. ,
barentin. Pardon ; quand on aime hien, quand on aime réellement, la jalousie est si naturelle... mais en- | fin, puisque j'ai le bonheur de vous trouver seule, parlons un peu raison. (S'asseyant dans le fauteuil, pen- j dant que Malvina reste debout à côté de lui.) Je suis rompu; cette partie de chasse était si fatigante et si ennuyeuse, et puis ces petits soins, ces attentions continuelles auxquelles je me suis astreint pour tout le monde... jusqu'à cette petite Marie, votre cousine, à laquelle il faut, de temps en temps, faire la cour, pour détourner les soupçons... tout cela, chère amie, est terrible, surtout pour un homme marié, et je n'y tiens plus.
malvina. Autrefois, cela vous coûtait si peu !
barentin, qui est toujours dans le fauteuil. Vous l'exigiez, cela me suffisait; mais cela me coûtait beau- '• coup ; car, avant tout, la franchise ; et c'est pour cela j que la position n'est pas tenable, et offre même des j inconvénients auxquels vous ne penser pas. (Il se lève.) > Ainsi, aujourd'hui même, il faut tout déclarer à votre père.
malvina. Moi! un pareil aveu!., plutôt mourir.
barentin. Ce sont des idées; on ne meurt pas... on ne meurt jamais... pour des affaires de famille; cela finit toujours par s'arranger, tandis qu'en gardant le silence... demain je pars, et alors que faire? quel parti prendrez-vous?
malvina. Celui de vous suivre, Monsieur; c'est mon devoir maintenant; je quitterai, avec vous, la maison paternelle, ma patrie, s'il le faut.
barentin. Une fuite ! c'est très-bien, c'est très-agréable, et je vous en remercie; mais à quoi cela nous mènera-t-il? En pays étranger, comme ailleurs, on est bien près du ridicule quand on n'a rien : et nous en sommes là.
malvina. Eh ! Monsieur, qu'importe?
barentin. Il importe beaucoup. Il ne s'agit pas ici de romanesque, il s'agit de ménage; et, en ménage, chère amie, il faut du positif.
malvina. Ce n'est pas là, Monsieur, ce que vous disiez autrefois, quand vous méprisiez les richesses, quand vous vouliez vous ensevelir avec moi dans un désert.
barentin. Autrefois, certainement j'avais raison de le dire, et je le dirais encore, car je le pense toujours. Quand on s'aime bien, on peut s'aimer partout, dans un désert comme ailleurs. Mais s'il y a moyen de s'adorer ailleurs, chez soi, par exemple, dans un bon hôtel, avec cinquante mille francs de rentes, où est le mal? Soyez persuadée, chère amie, que cet amour-là est aussi réel, aussi durable qu'un autre; peut-être davantage.
Air : Ces postillons.
Je no conçois, je n'entends l'existence,
Qu'en la parant des roses du plaisir.
Mais dans les maux, les travaux, la souffrance,
Passer ses jours ! plutôt mourir.
Je i.'y tiens pas, je suis prêt à partir.
La vie en soi n'est qu'un ennui, ma chère; Et si de vivre on veut se consoler, Il faut alors vivre millionnaire, Ou ne pas s'en mêler.
Et songez bien que ce que j'en dis, c'est pour vous, pour votre bonheur avant tout.
malvina. Eh bien! s'il en est ainsi, je vous avouerai que je viens de confier notre secret à mon cousin Arved.
barentin. A lui ! et sans m'en prévenir.
malvina. Lui seul peut nous servir, nous défendre auprès de mon père.
barentin. Et je vous déclare, moi, que je ne veux rien lui devoir, que nous n'avons pas besoin de ses services. J'ajouterai même que vos tète-à-tèle avec lui me déplaisent au dernier point, et que vous me ferez le plaisir de ne plus lui parler, si c'est possible.
malvina. Lui, mon plus proche parent! le seul ami qui me reste! le seul qui prenne notre défense, et dont le généreux dévouement !....
barentin. Raison de plus. (A part.) Avec une imagination comme la sienne. (Haut.) Enfin, je l'entends ainsi, je le veux.
malvina. Encore ! Ah ! Monsieur, vous, qui autrefois. . soumis à mes moindres volontés...
barentin. Autrefois, chère amie, autrefois, et maintenant, c'est toujours la même chose; dans un ménage bien uni, il n'y a jamais qu'une volonté : que ce soit la vôtre ou la mienne, peu importe. (Passant à la gauche de Malvina.) Eh mais! Dieu me pardonne, je crois que vous pleurez?
malvina. Moi, Monsieur !.. non... je n'en ai pas le droit.
barentin, à -part. Allons, encore des brouilles, des raccommodements ; c'est ce qu'il y a de plus terrible au monde. (Haut.) Je conviens que j'ai peut-être eu tort; Malvina, chère amie, pardonne-moi, je l'en supplie, (La baisant sur le front.) et que tout soit oublié.
dubreuil, en dedans. 11 doit être chez lui... malvina, s' éloignant. On vient. Dieu ! c'est mon père! (Barentin entre dans le cabinet à gauche)