ACTE DEUXIÈME
RAYMOND, tenant sous le bras une liasse de papiers, LUCIEN.
lucien. Enfin, te voilà, mon cher Raymond... comme tu arrives tard!..
raymond. Que veux-tu?on n'est pas le maître... quand on est ministre : on ne s'appartient plus, et il faut renoncer souvent aux joies delà famille ou de l'amitié!.. Le conseil a fini si tard. ..j'ai cru que je ne partirais pas... et au moment de monter en voiture, les affaires sont encore venues m' assaillir jusque sur le marchepied... Tiens, tu vois ce que j'ai emporté avec moi... (Lui montrant une liasse de papiers qu'il tient.) J'en ai lu une partie en route... (Allant les poser sur la table, à gauche, où est restée la pétition de Coquenet.) Et puis, le voyage, la rapidité de la course, l'air plus pur, qui me rafraîchissaient le sang, ont donné, malgré moi, une autre direction à mes idées... le papier est tombé de mes mains, le présent a disparu... je me suis retrouvé au milieu de nos souvenirs de jeunesse... dans la cour du Lycée... le jour de mon premier prix, au concours général... vous, mes rivaux et mes amis, vous m'entouriez, vous m'applaudissiez... tandis que mon vieux père me serrait, en pleurant, dans ses bras... Mon pauvre père!.. J'ai fait toute la route avec lui... avec toi... je me revoyais auprès du foyer paternel... choyé, chéri de tous... j'avais tout oublié... j'étais heureux... j'étais aimé!., je n'étais plus ministre!..
lucien. Et ton rêve va continuer, je l'espère... ici... avec moi, avec ta famille, avec tajohe pupille...
raymond, gaiement Oui, j'ai laissé là-bas les ennemis et les haines... j'ai congé pour vingt-quatre heures... Eh bien! monsieur le marié, que dites-vous de votre prétendue?
lucien. Nous revenons, à l'instant, d'une promenade en mer, que nous avons faite tous ensemble en t'attendant; j'étais à côté d'elle , et il me semble , si toutefois c'est possible, que, d'aujourd'hui, je l'aime plus encore!., si jolie et si modeste... et puis cette grâce, ce charme, cet art parfait des convenances...
raymond, souriant de sa chaleur. En effet, la tète n'y est plus... et tu as raison, c'est un vrai trésor que je te donne là... et que chacun eût envié!.. Ah! s'il était permis à un homme d'Etat d'être amoureux... si ma jeunesse, déjà flétrie et usée par les travaux, avait pu me laisser la moindre prétention de plaire, cest une conquête que je t'aurais disputée... (Riant.) Oui, Monsieur, moi, son tuteur, j'aurais bravé le ridicule... j'y suis fait!., et cette fois, du moins, ç'aurait été pour être heureux.., car voilà la femme qu'il m'eût fallu... bonté, douceur, saine raison, jugement solide... et quand je la compare à mon étourdie, à mon évaporée de sœur... En as-tu été content, depuis qu'elle est ici?..
lucien. Certainement... nous venons d'avoir la discussion la plusanimée... .
RAYMOND. OÙ donc?
lucien . Pendant notre promenade sur mer. raymond. Un combat naval?
lucien. Justement! une bataille rangée... Cécile et moi, d'un côté, te défendions contre la sœur et son mari, qui t'attaquaient vivement.
haymond, souriant. En vérité! c'est amusant... Et le sujet de l'attaque?
lucien. Elle prétend que tu ne fais rien pour ti famille...
LA CALOMNIE
Db Goimrt. El moi, je toux. — Acte 1", scène 8.
Raymond. Et ce que j'ai fait obtenir dernièrement à son mari...
i.ucien. Précisément... lui confier une opération aussi importante, c'était déjà un tort..e ou du moins une faiblesse à toi d'avoir cédé...
raymond. Oui, si, parmi les concurrents, il y avait eu des hommes de mérite... Mais ceux que l'on me proposait, je te le prouverai, n'étaient point d'honnêtes gens... de plus, ils étaient tous aussi nuls... et j'ai cru pouvoir, sans grande injustice, accorder à mon beau-frère la palme de la nullité... et de la probité!
Lucien. N'importe! tout autre choix valait mieux... car c'était celui-là qui devait exciter contre toi le plus de clameurs...
raymond. Un pareil motif est bon pour toi, que les clameurs effraient... mais pour moi, c'èst tout le contraire... tu sais bien que, dans les jours de combat, elles m'excitent et m'encouragent.
lucien. Tu ignores donc ce que l'on a dit et imprimé!.. On prétend que cet emprunt vaut des sommes immenses, et que tu les partages avec ton beau-frère.
raymond, froidement. Vraiment! ils disent cela? Parbleu,
j'en suis charmé, et tu me fais grand plaisir... Est-ce tout?., n'as-tu rien de mieux à m'annoncer?
lucien. En vérité, je vous admire, loi et ton sang-froid... une pareille attaque me ferait bouillir le sang dans les veines...
raymond. Toi, je le crois bien... tu n'y es pas fait... tu n'y es pas habitué!.. Nous avons pris tous les deux des chemins différents, qui aboutiront peut-être au même but... moi, marchant sur la calomnie et l'attaquant de front... toi, tremblant à son approche, et courbant la tète pour la laisser passer. Soins inutiles! quelque bas que l'on s'incline, fût-ce même dans la fange... on l'y trouverait encore... c'est là qu'elle habite, et je te le prédis, mon pauvre Lucien, lu ne la désarmeras pas plus que moi... tu as beau prodiguer les caresses et les poignées de main , t'abonner à tous les journaux, faire la cour à tout le monde...
lucien, avec fierté. Excepté au pouvoir.
raymond. Eh ! morbleu ! il y a peu de bravoure à l'attaquer aujourd'hui... le courage serait peut-être de le défendre, et tu ne l'oses pas.
lucien. Je défends ce que le monde approuve... je repousse ce qui est blâmé par lui... et toi, au contraire, tu
LA CALOMNIE
prends à tâche de le froisser dans ses opinions, de le heurter dans ses jugements !.. frondeur et misanthrope, tu semblés estimer les gens en proportion du mal que Fou en pense ! S'il est au contraire quelqu'un que tout le monde s'accorde à louer, et qui réunisse tous les suffrages...
Raymond. Celui-là n'aura pas le mien.
lucie.n. Et pourquoi?
Raymond. Parce qu'il y a vingt à parier contre un que ces suffrages sont usurpés !.. Si un joueur gagne à tous les coups c'est que les dés sont pipés... si toutes les opinions, tous les journaux s'accordenl à louer quelqu'un... c'est qu'ils sont gagnés ou vendus... car l'approbation universelle est impossible !.. Les jugements humains se composent de blâme plus que de louanges... d'erreurs plus que de vérités... et celui dont le mérité et le talent sont en discussion, celui qui a quelques amis et beaucoup d'ennemis... celui-là... je l'estime, je l'aime et je le défends... mais l'ami de tout le monde doit être... selon moi...
Lucien, riant. Un réprouvé...
raymond, s'échauffant. Oui, sans doute, car pour être l'ami de tout le monde, il l'a donc été des méchants, des sot?, des intrigants... non, non, il faut avoir ceux-là pour antagonistes, pour adversaires... il faut se faire honneur de leur haine, se glorifier de leurs outrages... et, comme chez nous, tu ne peux pas le nier, les méchants sont en grand nombre... en immense majorité... j'en conclus que celui qui a le plus d'ennemis...
lucien, riant. E-t le plus honnête homme!
raymond. Certainement! je m'en vante... et à chaque nouveau pamphlet, à chaque nouvelle injure... je me frotte les mains et je me dis : « Courage!., poursuivons ma route'., j'ai donc en chemin marché sur quelque reptile puisqu'il siffle et qu'il mord. »
lucien. Et ces morsures multipliées te laissent toujours invulnérable !..
raymond. Autrefois..! dans les commencements... je ne dis pas que j'eusse la force d'ànie d'y rester insensible... mais quand j'ai vu comment se forgeaient et se propageaient les calomnies, quand j'ai vu surtout d'où elles partaient, et comment, une fois lancées, il n'y avait plus moyen de les retenir... quand j'ai vu les gens les plus raisonnables, les plus spirituels, accueillir des absurdités, par cela même qu'elles étaient en circulation, et qu'on les répétait autour d'eux... j'ai pris le parti, non de les discuter, mais de les fouler aux pieds... et de les repousser dans leur bourbier ratai !.. Si tu savais quelle a été ma vie!., je ne te parle pas de ma carrière politique, qui appartient à tout le monde! je ne te rappellerai pas les reproches dont ils m'accablent!., avilir ma patrie, la livrer à l'étranger, la partager même... ils l'ont dit!... comme si cela était possible!., moi... un ministre du roi !.. moi ! un Français, moi qui donnerais ma vie pour la prospérité et la gloire de mon pays... {Avec émotion.) Enfin, ils l'ont dit... peu importe!..
lucien. Cette idée seule t'émeut.
raymond. Non... non... cela m'est indifférent... je te le jure; mais ce qui ne l'est pas, ce qui ne pouvait pas l'être... c'est quand je me suis vu attaquer dans ma vie privée, dans mes sentiments les plus chers... Fils d'un vigneron delà Bourgogne, qui a donné pour mon éducation le peu qu'il possédait, j'ai eu le bonheur de répondre dignement à ses soins et à ses sacrifices... mais si, grâce à lui, j'ai fait do brillantes études et remporté des prix dans nos concours; si plus tard, comme avocat, je me suis distingue dans quelques affaires importantes; si j'ai obtenu au barreau une réputation d'honneur et de talent que l'on ne contestait pas alors, Dieu sait que ces couronnes et ces succès, je les rapportais tous à iikjii père... Eli bien ! quand après de pénibles luttes et de glorieux combats, soutenus pour la défense de
nos droits, la cause de la liberté eut enfin triomphé ; quand le vote de mes concitoyens m'eut porté à la Chambre, et que plus tard la confiance du roi m'eut appelé au pouvoir... en entrant dans le somptueux hôtel du ministre, moi, fils de paysan, ma première pensée fut pour mon père... j'allai le chercher et voulus l'emmener avec moi... « Non, me dit-il, « je suis bien vieux! le séjour de Paris m'effraie... je pré- « 1ère mon repos et ma retraite... c'est mon désir, mon « fils!.. » Ce désir, je devais le respecter... cette retraite, je l'embellis de mon mieux... je l'entourai de toute l'aisance que je pouvais lui donner... et un matin, je lis dans une feuille publique que moi, sorti de la classe du peuple, je rougissais de devoir lejour à un paysan... à un vigneron... et que j'avais chassé mon père de mon hôtel. lucien. Chassé!
raymond. C'était imprimé !.. et mille voix le répétaient à ma honle... Hors de moi, éperdu... je courus chercher mon père... « Que vous le vouliez ou non, cette fois, lui dis-je, il faut venir, il y va de mon honneur... on accuse votre fils d'être un ingrat, d'être un infâme... venez!.. » J'avais, ce jour-là, dans mon salon, des députés, de hauts dignitaires, l'élite de la société de Paris... J'amenai mon père, je le leur présentai, et m'inclinant devant lui, je m'écriai : « Dites-leur, mon père, dites-leur à tous si votre fils vous respecte et vous honore. »
lucien. C'était bien!., très-bien... il n'y avait rien à répondre à cela.
raymond, avec ironie. Ah! lu crois... tu crois qu'on impose silence à la calomnie... Le lendemain, tous répétaient que reconnaissant l'indignité de ma conduite, j'avais voulu la réparer par ce coup de théâtre qu'ils tournaient en ridicule... En vain mon père proclama hautement et attesta ma tendresse et mes soins pour lui... on prétendit que ces réclamations tardives étaient dictées par moi; que je l'avais forcé à les écrire; que la pension que je lui faisais en était le prix; que jn la lui retirerais s'il parlait jamais et disait la vérité... Et maintenant, j'aurais beau dire et beau faire, les plus honnêtes gens du monde ont cette conviction: quand on parle d'un mauvais fils, tous les regards se tournent de mon côté... ou plutôt se détournent de moi!.. Que faire?., quel parti prendre?., se brûler la cervelle'?., j'y ai pensé d'abord... je l'avoue.
lucien. 0 ciel !..
r.vy.mond, avec amertume. Mais loin de désarmer la calomnie, c'eût été pour elle une preuvede plus... voyez-vous, auraient-ils dit, l'effet des remords...
lucien. Y penses-tu ?
raymond. Oui, mon ami, oui, tu ne les connais pas... et plus tard, quand la vieillesse, quand les chagrins, peut-être, termineront les jours de mon père... ils diront que j'en suis cause... ils diront que je l'ai tué... ils m'appelleront parricide!., je m'y attends... Eh bien! soit! redoublez vos clameurs, je les brave et les méprise... un mot, mon père... un seul mot!., votre bénédiction au parricide!., et que Dieu nous juge !..
lucien, avec émotion. Raymond...
raymond. Mais pour les jugements des hommes... jugements d'iniquités et d'erreurs... je ne veux pas même en appeler, ni leur faire l'honneur de me défendre devant ce qu'ils appellent le tribunal de l'opinion publique... Fais ce que dois, advienne que pourra; c'est maintenant ma seule devise, et je marche bravement au milieu de leurs injures, qui peu à peu me sont devenues indifférentes, et qui maintenant font mon bonheur. (Avec exaltation.) Oui... pamphlétaires et ca'omniateurs, je ne ferais pas un pas pour vous désarmer; si je savais qu'une mesure me rendit populaire à vos yeux, je serais tenté de la rétracter ! c'est voire estime, ce sont vos éloges que je redoute... et -approuvé par vous,
LA CALOMNIE