LE VICOMTE, RAYMOND, DE GUIBERT
df. guibert, étonné. Qu'y a-t-il donc?.. Coquenet vient de me raconter que vous étiez furieux contre moi.
raymond, à de Guibert. Et ce n'est pas sans raison !.. Vous avez osé dire...
le vicomte, vivement, a Raymond. Vous ne m'avez pas laissé achever... Tout ce qu'il a avancé était faux... (Montrant de Guibert.) Oui, Monsieur... et cependant par mon imprudence, par mon étourderie, par ma faute, enfin... il avait le droit de parler ainsi... et je dois convenir que même en se trompant... même en calomniant, il était de bonne foi...
de guibert, avec bonhomie. Certainement, je suis toujours de bonne foi... qui ose en douter?..
raymond, au vicomte. Achevez, Monsieur... achevez!.. Comme tuteur de Cécilè... j'ai droit à une explication...
le vicomte, avec trouble. Je le sais, Monsieur...
LA CALOMNIE
de r.uiBERT. Et moi aussi, pour moi-même qui, aux yeux de mon beau-frère, suis calomnié!..
raymond, lui faisant signe de se taire. Il suffit...
le vicomte, à Raymond. Certainement... Je ne demanderais pas mieux... mais l'embarrassant est de vous la donner, cette explication, sans compromettre , peut-être, d'autres personnes...
raymond. Vous ne les nommerez pas, je ne vous demande pas les noms... mais les faits.
le vicomte. C'est qu'ils sont, eux-mêmes, difficiles à raconter... ici... dans ce moment, sans y avoir réfléchi... sans y être préparé...
raymond. Bah!., un jeune homme d'esprit, comme vous, doit avoir le talent de tout dire.
de guibert. D'ailleurs, nous comprendrons à demi-mot...
le vicomte, à Raymond. J'aimerais mieux ne confier cet aveu qu'à vous seul...
raïmond. Impossible!., ce n'est pas devant moi... c'est devant mon beau-frère que la calomnie a eu lieu... c'est devant lui, surtout, qu'il importe de la rétracter. (Il fait passer le vicomte entre Guibert et lui.)
de guibert. C'est de toute raison... et de toute équité...
le vicomte, avec hésitation. Je le sens bien... et malgré cela... (Comme prenant du courage.) Eh bien! donc, Messieurs... il y a six mois, à Rouen, où je me trouvais... il y avait à l'hôtel d'Angleterre... une femme.
de guibert. Mariée?..
le vicomte, froidement. Non... une veuve...
de guibert. Peu importe... il y a des veuves fort aimables.
le vicomte. Et celle-là était charmante... jeune, spirituelle et distinguée...
de guibert. Comme elles le sont toutes...
le vicomte. Enfin, elle était seule avec une femme de chambre... je l'avais connue à Paris, je l'avais saluée souvent dans sa loge, aux Italiens... je la retrouvais à Rouen !.. Deux Parisiens... en pays étranger... c'est-à-dire en province... Elle aimait les arts... nous faisions de la musique... nous chantions des romances...
raymond. Très-bien... très-bien...
le vicomte. Des mélodies de Schoubert.
de guibert. Nous comprenons...
le vicomte. Et un jour... celui de son départ... à la suite d'une discussion... une discussion musicale... des plus • vives... nous ne devions plus nous revoir... (A Raymond.) Comme en effet je ne l'ai plus revue... je vous le jure...
de guibert. Peu importe!..
le vicomte. Je sortais de chez elle, lorsque, dans un corridor de l'hôtel, je me trouve vis-à-vis (Montrant de Guibert.) de Monsieur...
de guibert. J'arrivais de Pans, par le bateau à vapeur... quatre heures du matin... la rencontre était romantique... Ah! mon gaillard, lui dis-je en riant, d'où venez-vous?..
le vicomte. Et clans ma surprise... dans mon trouble... ne voulant ni compromettre, ni nommer la personne véritable ..je lui désignai, de la main, et à tout hasard, la porte d'un appartement qui était près de moi... en lui recommandant le silence...
de guibert. Porte en citronnier, n° 12... je la vois encore...
le vicomte. Le soir, une jeune personne charmante traverse, avec sa vieille parente, le salon de l'hôtel pour monter en voiture et quitter la ville... Et quel fut mon étonnernciit en entendant M. de Guibert, qui ne la connaissait pas alors plus que moi... et d'autres jeunes gens de l'hôtel, à qui il avait raconté cette histoire, me féliciter en riant sur ma bonne fortune! Ici, Monsieur, commence une faute inexcusable et que je ne me pardonnerai jamais... Certes, je me défendis de l'honneur qu'on m'attribuait...
de guibert. C'est vrai, j'en suis témoin.
le vicomte. Mais pas aussi bien, peut-être... que je ledevais... Que voulez-vous, ces dames étaient inconnues dans l'hôtel... je ne les avais jamais vues... je ne devais plus les revoir... et l'amour-propre... la vanité déjeune homme... d'autres raisons. . . plus puissantes encore peut-être, la crainte de compromettre une personne à qui je devais le secret... vous comprenez...
raymond. Je comprends, Monsieur, qu'alors vous ayez cru pouvoir agir ainsi: mais, maintenant, les choses sont arrivées au point que la justification de Cécile ne peut plus être complète que par le nom de cette personne...
le vicomte, vivement. Jamais, Monsieur!... jamais!., sa position, le rang qu'elle occupe dans le monde... Plutôt mourir que la perdre de réputation.
raymond, sévèrement. Cette femme est-elle donc tellement respectable dans sa faute, qu'il faille lui sacrifier l'honneur d'une jeune fille pure et innocente...
le vicomte. Non, sans doute... Mais si ce n'est pas pour elle... c'est pour les siens... c'est pour sa famillle... de nobles et d'honnêtes parents... que j'estime, que je respecte...
raymond. Qu'importe, Monsieur?., les fautes sont personnelles... la vérité avant tout... votre devoir est de la faire connaître...
de guibert. Oui, jeune homme... vous parlerez... vous direz tout...
le vicomte, à Raymond. J'ai dit tout ce que je pouvais dire... ne m'en demandez pas davantage!.. Du reste... parlez... ordonnez... prescrivez- moi ce qu'il faut faire... j'obéirai... mais, je vous en prie... je vous en supplie...