‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 2 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

L'ABBÉ, appuyé sur la toilette, LA PRINCESSE, assise en face de la toilette, sur un canapé.

la princesse, achevant de se coi/fer. Quoi, l'abbé, pas une historiette... pas le moindre petit scandale?..

l'abbé. Hélas! non !

la princesse. Votre état est perdu ! Vous devez, d'obligation, savoir toutes les nouvelles... C'est pour cela que les dames vous reçoivent le matin à leur toilette... Donnez-moi la boîte à mouches... Voyons, cherchez bien... Je vois, à votre air mystérieux, que vous en savez plus que vous ne dites...

l'abbé. Des nouvelles insignifiantes... certainement! Vous apprendrais-je que mademoiselle Lccouvreur et mademoiselle Duclos doivent ce soir jouer ensemble dans Bnjazet, et qu'il y aura une foule immense?..

t.A SY *• (:::; r'ir.rrio de YlALAT el Oie,

ADRIENNE LECOUVREUR

la princesse. Après?.. Un instant, l'abbé... Placeriez-vous cette mouche à la joue... ou à l'angle de l'œil gauche?..

l'abbé, passant derrière le canapé (4). Si madame la princesse ne m'en veut pas de ma franchise, j'aurai le courage de lui dire. .. que je me prononce ouvertement contre le système des mouches.

la princesse. C'est toute une révolution que vous tentez là... et, avec votre air timide et béat... je ne vous aurais jamais cru un lévite si audacieux.

l'abbé. Timide... timide... avec vous seule.

la princesse. Ah bah !.. Eh bien! vous disiez donc?.. Votre autre..nouvelle?..

l'abbé. Que la représentation de ce soir est d'autant plus piquante que mademoiselle Lecouvreur et la Duclos sont en rivalité déclarée. Adrienne Lecouvreur a pour elle le public tout entier, tandis que la Duclos est ouvertement protégée par certains grands seigneurs, et même par certaines grandes dames, entre autres par la princesse de Bouillon !

la princesse, se mettant du rouge. Par moi?

l'abbé. Ce dont chacun s'étonne. Et l'on commence même, dans le monde, à eu rire.

la princesse, avec hauteur. Et pourquoi, s'il vous plaît?

l'abbé, avec embarras. Pour des motifs que je ne puis ni ne dois vous dire... parce que ma délicatesse et mes scrupules...

la princesse. Des scrupules... à vous, l'abbé!.. Et vous disiez qu'il n'y avait rien de nouveau?., (Se levant.) Achevez donc!.. Aussi bien, ma toilette est terminée... etje n'ai plus que dix minutes à vous donner...

l'abbé. Eh bien! Madame... puisqu'il faut vous le dire, vous, petite-fille de Sobiesky, et proche parente de noire reine, vous avez pour rivale mademoiselle Duclos, de la Comédie française.

la princesse. En vérité !

l'abbé. C'est la nouvelle du jour... Tout le monde la connaît, excepté vous, et comme cela peut vous donner un ridicule... je me suis décidé,malgré l'amitié que me porte M. le prince de Bouillon, votre mari, à vous avouer...

la princesse. Que le prince lui a donné une voiture et des diamants!

l'abbé. C'est vrai !

la princesse. Et une petite maison...

l'abbé. C'est vrai!

la princesse. Hors les boulevards de Paris, à la Grange- Batelière.

l'abbé, étonné. Quoi! princesse, vous savez?..

la princesse. Bien avant vous, bien avant tout le monde !.. Écoutez-moi, mon gentil abbé, le tout pour votre instruction. M. de Bouillon, mon mari, quoique prince et grand seigneur, est un savant : il adore les arts, et surtout les sciences. 11 s'y était adonné sous le dernier règne.

l'abbé. Par goût?..

la princesse. Non! pour faire sa cour au régent, dont il s'efforçait de devenir la copie exacte et fidèle : il s'est appliqué, comme lui, à la chimie; il a, comme lui, un laboratoire dans ses appartements, que sais-je? 11 souffle et il cuit toute la journée; il est en correspondance réglée avec Voltaire, dont il se dit l'élève. Ce n'est plus le bourgeois gentilhomme, c'est le gentilhomme bourgeois qui prend un maître de philosophie. ..toujours pour ressembler au régent... El vous comprenez que, voulant pousser l'imitation aussi loin que possible, il n'avait garde d'oublier la galanterie de son héros... Ce quinernecontrariaitpasexcessivement... Une femme a toujours plus de temps à elle... quand son mari est occupé... Et pour cpie le mien, même infidèle, restât dans ma dépendance, j'ai pardonné à la Duclos, qui ne fait rien

(1) La princesse, l'abbé.

que par mes ordres, et me tient au fait de tout. Ma protection est à ce prix, et vous voyez que je tiens parole!

l'abbé. C'est admirable! Mais, qu'y gagnez-vous, princesse?

la princesse. Ce que j'y gagne?.. C'est que mon mari, craignant d'être découvert, tremble devant la petite-fille de Sobiesky dès qu'elle a un soupçon... et j'en ai quand je veux... Ce que j'y gagne? c'est qu'autrefois il était trèsavare, et que maintenant il ne me refuse rien ! Commencezvous à comprendre?

l'abbé. Oui, oui... c'est une infidélité d'une haute portée et d'u#grand rapport !

la princesse. Le monde peut donc me plaindre et gémir de ma position, je m'y résigne, et si vous n'avez, cher abbé, rien autre chose à m'apprendre...

l'abbé, timidement. Si, Madame! une nouvelle...

la princesse, souriant. Encore une !

l'abbé, de même. Qui me regarde personnellement... et celle-là, je crois être sûr que vous ne vous en doutez pas.".. C'est que... c'est que...

la princesse, gaiement. C'est que vous m'aimez!

l'abbé. Vous le saviez !.. Est-il possible!.. Et vous ne m'en disiez rien !

la princesse. Je n'étais nas obligée de vous l'annoncer. . .

l'abbé, avec chaletir. Eh bien! oui... C'est pour vous que je me suis fait l'ami intime de votre mari ! Pour vous, je suis de toutes ses parties! Pour vous, je vais à l'Opéra et chez la Duclos ! Pour vous, je vais à l'Académie des sciences ! Pour vous, enfin, j'écoute M. de Bouillon dans ses dissertations sur la chimie, qui ne manquent jamais de m'endormir!

la princesse. Pauvre abbé!

l'abbé. C'est monmeilleur moment!., jenel'entends plus .. et je rêve à vous!.. Mais, convenez-en vous-même, un tel dé vouement mérite quelque indemnité, quelque récompense...

la princesse, souriant. Oui, l'on vous a souvent donné, à vous autres abbés de boudoir, pour moins que cela! Mais, dussiez-vous crier à l'ingratitude, je ne peux rien pour vous en ce moment.

l'abbé, vivement. Ah! je ne vous demande pas une passion égale à la mienne! c'est impossible!.. Car ce que j'éprouve pour vous, c'est une adoration, c'est un culte !

la princesse. Je comprends, l'abbé, et vous demandez pour les frais du... Impossible, vous dis-je... mais, silence, on vient... C'est mon mariet madame la duchesse d'Aumont... N'avez-vous pas aussi quêté de ce côté-là?..

l'abbé. La place était prise...

la princesse. C'est jouer de malheur... (Apart.) Ce pauvre abbé arrive toujours trop tard.

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