SCÈNE VIL
RANTZAU, LA REINE; ÉRIC, paraissant à la porte du fond et causant avec les huissiers de la chambre.
la reine. Eh ! mais ! c'est le fils démon marchand de soieries, monsieur Éric Rurkenstaff... Approchez... appro- . chez... que me voulez-vous? parlez sans crainte! (Bas, à j Rantzau.) Il faut bien essayer de se rendre populaire !
Éric J'ai accompagné au palais mon père qui apportait des étoffes à la reine Mathilde, ainsi qu'à vous, Madame; et pendant qu'il attend audience... je venais... c'est bien téméraire à moi... solliciter de Votre Majesté une faveur...
la reine. Et laquelle?
Éric. Ah !.. je n'ose... c'est si terrible de demander... surtout lorsque, ainsi que moi, l'on n'a aucun droit!
rantzau. Voilà le premier solliciteur que j'entende parler ainsi; et plus je vous regarde, plus il me semble, jeune homme, que nous nous sommes déjà rencontrés.
la reine. Dans les magasins de son père... au Soleil-d'Or... Raton BurkenstafF... le plus riche négociant de Copenhague.
rantzau. Non... ce n'est pas là... mais dans les salons de mon farouche collègue, M. de Falkenskield, ministre de la guerre.
Éric Olli, Monseigneur... j'ai été pendant deux ans son secrétaire particulier; mon père l'avait voulu ; mon père, par ambition pour moi, avait obtenu cette place par le crédit de mademoiselle de Falkenskield, qui venait souvent dans nos magasins; et, au lieu de me laisser continuer mon état qui m'aurait mieux convenu sans doute...
rantzau, l'interrompant. Non pas! car j'ai plus d'une fois entendu M. de Falkenskield lui-même, qui est difficile et sévère, parler avec éloge de son jeune secrétaire.
Éric, s'inclinant. Il est bien bon. (Froidement.) 11 y a quinze jours qu'il m'a destitué, qu'il m'a renvoyé de ses bureaux et de son hôtel.
la reine. Et pourquoi donc?
Éric, froidement. Je l'ignore. Il était maître de me congédier, il a usé de son droit, je ne me plains pas. C'est si peu de chose que le fils d'un marchand, qu'on ne lui doit même pas compte des affronts qu'on lui fait. Mais je voudrais seulement...
la reine. Une autre place... on vous la doit.
rantzau, souriant. Certainement; et puisque le comte a eu la maladresse de se priver de vos services... Nous autres diplomates profitons volontiers des fautes de nos collègues, et je vous offre chez moi ce que vous aviez chez lui.
Éric, vivement. Ah ! Monseigneur, ce serait retrouver cent fois plus que je n'ai perdu; mais je ne suis pas assez heureux pour pouvoir accepter.
rantzau. Et pourquoi donc?
Éric Pardon, je ne puis le dire... mais je voudrais ètreofficier... je voudrais... et je ne peux m'adresser pour cela à M. de Falkenskield. (.4 la reine.) Je venais donc supplier Votre Majesté de vouloir bien solliciter pour moi une lieutenance, n'importe dans quelle arme, dans quel régiment. Je jure que la personne à qui je devrai une pareille faveur n'aura jamais à s'en repentir, et que les jours qui me restent lui seront dévoués...
la reine, vivement. Dites-vous vrai?.. Ah! s'il ne tenait qu'à moi ! dès aujourd'hui, avant ce soir, vous serioz nommé ; mais j'ai en ce moment peu de crédit; je suis aussi dans la disgrâce.
Éric 0 ciel! est-il possible! alors je n'ai plus qu'à mourir.
rantzau, passant près de lui. Ce serait grand dommage, surtout pour vos amis; et comme d'aujourd'hui je suis de ce nombre...
Éric Qu'entends-je?
rantzau. J'essaierai, à ce titre, d'obtenir de mon sévère collègue...
Éric, avec transport. Ah ! Monseigneur, je vous devrai plus que la vie! (Avec joie.) Je pourrai donc me servir de mon épée... comme un gentilhomme!.. Je ne serai plus le fils d'un marchand ; et si l'on m'insulte, j'aurai le droit de me faire tuer.
rantzau, avec reproche. Jeune homme!
Éric, vivement. Ou plutôt c'est à vous que je dois compte
BERTRAND ET RATON
de mon sang, c'est à vous d'en disposer; et tant qu'il en restera une goutte dans mes veines, vous pouvez la réclamer; je ne suis pas un ingrat.
rantzau. Je vous crois, mon jeune ami, je vous crois. (Lui montrant la table à droite.) Écrivez votre demande ; je la ferai approuver tout à l'heure par Falkenskield, que je trouverai au conseil. [A la reine, pendant qu'Eric s'est mis à la table.) Voilà un cœur chaud et généreux, une tète capable de tout!
la reine. Vous croyez donc à celui-là?
rantzau. Je crois à tout le monde... jusqu'à vingt ans... Passé cet âge, c'est différent.
la reine. Et pourquoi?
rantzau. Parce qu'alors ce sont des hommes!
la reine. Vous pensez donc qu'on peut compter sur lui, et que pour soulever le peuple., par exemple, ce serait l'homme qu'il faudrait...
rantzau. Non... il y a dans cette tète-là autre chose que de l'ambition; et à votre place... mais, après cela, Votre Majesté fera ce qu'elle voudra. Notez bien que je ne vous conseille pas, que je ne conseille rien. (Eric a achevé sa pétition et la présente au comte de Rantzau. En ce moment on entend Raton crier en dehors.)
raton. C'est inconcevable... c'est inouï!
Éuic. Ciel ! la voix de mon père!..
rantzau. Cela se trouve à merveille.
Éric Non, Monseigneur, non, je vous en conjure, qu'il n'en sache rien. (Pendant ce temps la reine a traversé le théâtre à gauche, et Rantzau lui avance un fauteuil.)