‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 258 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CHRISTINE, enveloppée d'une mante, et dessous en costume de bal; FALKENSK1ELD.

falkenskield, entrant en donnant le bras à sa fille. Eh bien ! comment cela va-t-il?

Christine. Je vous remercie, mon père, beaucoup mieux.

falkenskield. Votre pâleur m'avait effrayé ; j'ai vu le moment où, au milieu de ce bal, devant la reine, devant toute la cour, vous alliez vous trouver mal.

Christine. Vous le savez, j'aurais désiré rester ici ; c'est vous qui, malgré mes prières, avez voulu que l'on me vit à cette fêle.

falkenskield. Certainement! que n'aurait-on pas dit de votre absence!.. C'est déjà bien assez qu'hier, lorsqu'on a arrêté chez moi ce jeune homme, tout le monde ait pu remarquer votre trouble et votre effroi... Ne fallait-il pas donner à penser que vos chagrins vous empêchaient de paraître à cette fête?

Chris une. Mon père !

falkenskield, reprenant d'un air détaché. Qui du reste était superbe .. Une magnificence! un éclat! et quelle foule dorée se pressait dans ces immenses salons!.. Je ne veux p is d'autres preuves de raffermissement de notre pouvoir; nous avons enfin fixé la fortune, et jamais, je crois, la reine n'avait été plus séduisante; on voyait rayonner un air de triomphe et do plaisir dans ses beaux yeux, qu'elle reportait s.ins cesse sur Struensée... Eh! mais, à propos d'homme heureux, avez-vous remarqué le baron de Coelher?

BERTRAND ET RATON

Christine. Non, Monsieur.

falkenskield. Comment, non ? il a ouvert le bal avec la reine, et paraissait plus fier encore de cette distinction que de sa nouvelle dignité de ministre, car il a été nommé... Il succède décidément à M. de Rantzau, qui, en habile homme, nous quitte et s'en va quand la fortune arrive.

Christine. Tout le monde n'agit pas ainsi.

falkenskield. Oui... il a toujours tenu à se singulariser; aussi nous ne lui en voulons pas; qu'il se retire, qu'il fasse place à d'autres : son temps est fini, et la reine, qui craint son esprit... a été enchantée de lui donner pour successeur...

Christine. Quelqu'un qu'elle ne craint pas.

falkenskield. Justement! un aimable et beau cavalier comme mon gendre.

Christine. Votre gendre!

falkenskield, d'un air sévère, et regardant Christine. Sans doute.

Christine, timidement. Demain, mon père, je vous parlerai au sujet de M, de Gœlher.

falkenskield. Et pourquoi pas sur-le-champ?

Christine. Il est tard, la nuit est bien avancée... et puis, je ne suis pas encore assez remise de l'émotion que j'ai éprouvée.

falkenskield. Mais cette émotion, quelle en était la cause?

Christine. Oh! pour cela, je puis vous le dire. Jamais je ne m'étais trouvée plus seule, plus isolée, qu'au milieu de cette fête ; et en voyant le plaisir qui brillait dans tous les yeux, cette foule si joyeuse, si animée, je ne pouvais croire qu'à quelques pas de là, peut-être, des infortunés gémissaient dans les fers... Pardon, mon père, c'était plus fort que moi : cette idée-là me poursuivait sans cesse. Quand M. d'Osten s'est approché de Struensée, qui était près de moi, et lui a parlé à voix basse, je n'entendais pas ce qu'il disait; mais Struensée témoignait de l'impatience, et, voyant la reine qui venait à lui, il s'est levé en disant : « C'est inutile, Mon- « sieur, jamais de pitié pour les crimes de haute trahison, « ne l'oubliez pas. » Le comte s'est incliné, puis, regardant la reine et Struensée, il a dit : « Je ne l'oublierai pas, Mon- « seigneur, et bientôt, peut-être, je vous le rappellerai. »

falkenskield. Quelle audace!

Christine. Cet incident avait rassemblé quelques personnes autour de nous, et j'entendais confusément murmurer ces mots : « Le ministre a raison ; il faut un exemple... — Soit, « disaient les autres, mais le condamner à mort!.. » Le condamner! à ce mot un froid mortel s'est glissé dans mes veines; un voile a couvert mes yeux.. .j'ai senti que la force m'abandonnait.

falkenskield. Heureusement j'étais là, près de toi.

Christine. Oui, c'était une terreur absurde, chimérique, je le sens; mais que voulez-vous! Renfermée aujourd'hui dans mon appartement, je n'avais vu ni interrogé personne... Il est un nom , vous le savez , que je n'ose prononcer devant vous; mais lui , n'est-ce pas, il n'y a pas à trembler pour ses jours?

falkenskield. Non... sans doute... rassure-toi.

Christine. C'est ce que je pensais... c'est impossible; et puis, arrêté hier, il ne peut pas être condamné aujourd'hui; et les démarches, les instances de ses amis, les vôtres, mon père...

falkenskield. Certainement; et comme tu le disais, demain, mon enfant, demain nous parlerons de cela. Je me retire, je te quitte.

Christine. Vous retournez à ce bal?

falkenskield. Non, j'y ai laissé Gœlher, qui nous représente à merveille, et qui dansera probablement toute la nuit. Le jour ne peut pas tarder à paraître ; je ne me coucherai pas, j'ai à travailler, et je vais passer dans mon cabinet. Holà! quelqu'un! (Joseph paraît au fond, ainsi qu'un

autre domestique qui va prendre sur la table à gauche un des deux flambeaux.) Allons ! de la force, du courage... bonsoir, mon enfant, bonsoir. (Il sort suivi du domestique qui porte le flambeau.)

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