‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 267 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ZOÉ, M. DE MONTLUCAR.

zoé, à gauche à une table, écrivant, pendant que M. de

Montlucar est debout près d'elle. Il me semble, Monsieur, que voici déjà bien du monde. Notre salon ne tient que cent cinquante personnes.

M. DE MONTLUCAR. Allez toujours.

zoé. Et voici déjà plus de trois cents invitations.

m. de montlucar. Eh! Ma'Iame, c'est ce qu'il faut. Sans cela on pourra entrer... et si on entre, autant ne pas recevoir... C'est dire qu'on ne connaît personne, qu'on n'est pas répandu, qu'on n'a p is d'amis.

zoé. Et il vaut mieux entasser ses amis dans l'antichambre ?

LA CAMARADERIE

m. de montlucar. Certainement... et quelques-uns même sur l'escalier; c'est bon genre...

zoé, se remettant à écrire. Je continue. « Décembre 1836. Monsieur et Madame de Montlucar prient Monsieur... »

m. de montlucar. « Monsieur le maire de Saint-Denis... « de leur faire l'honneur de, etc. »

zoé. C'est vrai!., je n'y pensais jîÎSSs... 11 y a un député à nommera Saint-Denis... Une belle occasion pour vous, Monsieur, qui avez là des propriétés et une manufacture...

m. de montlucar. Moi, Madame ! y pensez-vous? me mettre sur les rangs... avec mes opinions ! il faudrait qu'on mo priât bien! et encore... Avez-vous mis sur la liste mon ami le docteur Bernardet?

zoé. Oui, Monsieur.

m. de montlucar. Mon ami Dutillet, le libraire! le génie de la librairie ! Mon ami Desrouseaux le paysagiste... le génie de la peinture, celui-là!

zoé. Une chose qui m'étonne, Monsieur, c'est que vos amis sont toujours des génies.

m. de montlucar. Oui, Madame... on n'a plus que de cela maintenant, tout génie!

zoé. C'est fâcheux! car si on avait un peu d'esprit, cela ne ferait pas de mal.

m. de montlucar. Eh ! Madame... est-ce cnj'o:i a le temps?., c'était bon autrefois... dans des temps de niaiseries et-âe futilités... au temps de Voltaire ou de Marivaux; mais ce n'est pas dans un siècle aussi grave et aussi occupé que le nôtre... qu'on irait s'amuser... à faire de l'esprit... c'est bon pour les sots! mais nous autres! Ave-z-vû-us écrit à mon ami Oscar Rigaui, l'avocat... qui fait des vers élégiaques?

zoé. Oui, Monsieur.

m. de montlucar. J'avais dit que l'on prit six exemplaires de ses poésies funèbres... Ah! les voilà !

zoé. Six exemplaires !.. d'un livre détestable.

m. de montlucar. Voulez-vous vous taire !

zoé. C'est inconcevable... je ne suis plus maîtresse de mes actions ni de mes discours! Dès que je trouve un ouvrage mauvais... « Voulez-vous bien vous taire! » Hier encore, à l'Opéra, la musique la plus ennuyeuse! «Voulez-vous bien ne pas bâiller ! » On ne pourra plus bâiller à l'Opéra maintenant. !

m. de montlucar. Eh! non, Madame; il y avait là des amis qui vous regardaient ; et même, si vous aviez un peu d'affection pour moi, vous auriez applaudi.

zoé. C'est trop fort!., et je ne vous comprends pas!.. Vous, monsieur le comte de Montlucar, qui, par votre naissance et votre fortune, faites de la science pour votre plaisir, vous dont tous les ouvrages se vendent à vingt éditions... vous passez votre vie à vanter, à prôner une foule de gens médiocres dont vous vous faites l'apôtre et l'enthousiaste... j'ignore dans quel but... M. Oscar Rigaut, par exemple, ce poete-avocat dont vous dites tant de bien... et lors de votre procès pour votre manufacture de Saint-Denis, ce n'est pas lui que vous avez choisi.

m. de montlucar. 11 est si occupé !

zoé. Il ne plaide jamais... vous avez préféré un jeune homme dont vous dites toujours du mal... M. Edmond de Varennes, qui a gagné votre procès... Bien mieux encore, ci' médecin homme du monde dont vous ne pouvez Vous passer... M. Bernardet...

M. de montlucar. nomme prodigieux ! homme phénomène qui a mis du génie dans la médecine.

zoé. Vous engagez Ions vos amis à se faire traiter par lui, et a votre dernière maladie' vous eu avez pris un autre

m. de montlucar, vivement. En scavt!.. et je vous prie de n'en parler à personne ! je n'ai pas besoin de. me mêler de propos cl de coteries, moi qui par ma position suis indépendant... Oui, Madame .. l'indépendance de l'homme de

lettres qui ne flatte aucun parti, se passe de tout le monde et n'a besoin de personne... Avez-vous envoyé une invitation à M. de Miremont?

zoé. Le pair de France.

m. de montlucar. Du tout... je me moque b:en de son titre et de sa qualité... mais il est propriétaire d'un journal très-ré p .indu.;.

zoé. Peu m'importe !.. je n'aime p as sa femme.

M. de monilucas. Une femme charmante... (A demi-voix.) Une fetwme redoutable que l'on rencontre partout ! dam les salons du ministère ou dans ceuv de la b nique... Une femme qui intrigue, fui juge, qui tranche, qui dans une soirée' fait et défait vingt réputations.

zoé A commencer par la sienne... Une coquette, une bégueule, une orgueilleuse... autrefois avec nous dans la même pension, et qui maintenant nous regarde à peine du haut de la pairie où elle est tombée... Je ne l'inviterai pas.

m. de montlucar. Ma femme!

zoé. J'inviterai Agathe, sa belle-fille... qu'elle rend si malheureuse; Agathe de Miremont, autrefois aussi ma camarade de pension, et si aimable celle-là, si douce, si bonne! Et cependant elle aurait de quoi être fière... une grande famille, une grande fortune, un des beaux partis de France, et cela ne l'empêche pas de voir et de chérir ses anciennes amies... Aussi, je l'estime, je l'aime... mais sa bellemère, la superbe Cesarine, je la déteste...' et elle me le rend bien jj

m. de montlucar. Raison de plus !.. Un sage a dit que nous avions dans le monde trois classes d'amis: les amis qui nous aiment, les amis qui ne nous aiment pis, et les amis qui nous détestent. Ce sont cesderniers qu'il fuit soigner le plu :. Aussi, ma femme, je vous prie d'inviter madame de Miremont, et de l'aimer si c'est possible.

zoé. Non, Monsieur!

m. de montlucar. Faites cela pour moi... je vous en supplie en grâce!

zoé. Eh bien! Monsieur, car je suis trop bonne... je consens à la traiter comme une amie de la troisième classe... mais je fais mes conditions.

m. de montlucar. Toutes celles que vous voudrez.

zoé. D'abord, quand il y aura chez vous une lecture de quelque génie de votre connaissance... je ne serai pas obligée d'applaudir ni de m'extasier comme vous...

m. de montlucar. Accordé.

zoé. Je pourrai même, si je le veux, ne pas y assister..;, et pendant ce temps aller au bal ou en soirée... car depuis une année entière que j'entends tous les jours des chefsd'œuvre, je ne serais pas fâchée de m'amuser un peu.

m. de montlucar. Accoi'dé.

zoé. Et pour commencer, il y a ce matin un concert charmant au Conservatoire ; vous m'y mènerez.

m. de montlucar. Volon tiers. . . Ah ! mon Dieu, non... je ne peux pas... J'ai ce matin un déjeuner de garçons.

zoé. Vous le refuserez.

m. de montlucar. Impossible !.. c'est avec nos amis... Ils y seront tous... un déjeuner qui m'ennuie, qui m'excède... mais auquel je n'oserais manquer... car c'est d'une importance !..

zoé. En quoi donc?., de quoi s'agit-il? m. de montlucar'. Des choses que vous ne pouvez connaître.

zoé. Toujours la même réponse ! Depuis quelque temps je ne. sais ni ce que vous devenez, ni ce que vous faites; il y a un mystère qui environne toutes vos actions. Vous avez des conférences, des conciliabules secrets, soit chez vous, soit ebez vos amis!.. C'était bien la peine de faire une loi contre les associations!.. Est-ce que vous conspirez, par hasard?

m. de montlucar. Moi, Madame!

LA CAMARADERIE

zoé. Je suis tentée de le croire!., si ce n'est pas contre l'État, c'est donc contre moi !.. Prenez garde, je surveillerai, j'examinerai tout... et ce papier que je vous ai vu écrire hier... et que vous avez caché à mon arrivée... {Traversant le théâtre et regardant sur la table, à droite.) Le voilà!., je le reconnais... c'est de votre main... il y a quelque trahison.

ni. de montlucar. Mais non, Madame.

zoé. Je veux le voir.

m. de montlucar. C'est inutile... un fragment littéraire...

zoé. N'importe !.. en fait de conspirations... tout est bon ! (Lisant.) « Qu'est-ce que le génie?.. »

m. de montlucar, voulant toujours reprendre le papier. Vous voyez... ce n'est pas à' votre portée.

zoé. Raison de plus !.. (Lisant.) «Qu'est-ce que le génie?..» Je ne suis pas fâchée de faire enfin sa connaissance. (Lisant.) « N'est-ce pas l'étincelle électrique qu'on ne peut saisir, « bien qu'elle parcoure l'immensité? C'est la réflexion que « tout le monde fera en lisant le dernier ouvrage... »

m. de montlucar, voulant lui arracher le papier. Assez, vous dis-je !..

zoé. Et pourquoi donc, Monsieur, me priver du plaisir de lire un morceau de votre composition... et de votre écriture?..

m. de montlucar, avec embarras. Pourquoi? pourquoi?., c'est qu'on vient!

zoé, se retournant et poussant un cri. Ah ! c'est ma bonne amie Agathe ! (Elle jette le papier qu'elle tenait et dont son mari s' empare, et court au-devant d'Agathe qu'elle embrasse.)

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