‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 286 sur 1121 · SCÈNE IL AGATHE, ZOÉ · texte numérisé non relu

SCÈNE IL AGATHE, ZOÉ

zoé. Q u 'as-tu donc?

agathe. Ah ! je formais un vœu que le ciel a entendu... puisque te voilà!

zoé. Eh! oui, sans doute... je viens passer toute la journée avec. toi...

agathe. Quel bonheur !

zoé. Mon mari est en grande affaire ; il se rend à Saint- Denis pour cette élection, où la manufacture, dont il est un des principaux propriétaires, lui donne une grande influence.

agathe, vivement. Est-ce qu'il voudrait se faire nommer?

z<>é. Je l'ai cru d'abord... mais je me trompais... 11 porte, ainsi que ses amis, M. Oscar Rigaut.

agathe. Et eux aussi !.. Tout le monde estdonc pour lui?., un homme qui est la nullité même!..

zoé. C'est peut-être pour cela!., personne ne le craint!

agathe. Et notre pauvre Edmond?..

zoé. Franchement, j'ai bien peur qu'il n'y ait plus de chances pour lui.

agathe. Ah ! que me dis-tu là?., voilà ce qui m'explique le désespoir que j'ai vu dans ses traits...

zoe. Je le crois bien .. aigri comme il l'est par l'injustice et l'infortune... tu ne sais pas ce dont il est capable. Il me répétait souvent qu'il était voué au malheur, que personne ne s'intéressait à lui, que ta vie lui était à charge... ce que disent maintenant tous les jeunes gens... c'est l'usage... c'est convenu... Cela ne m'effrayait pas... mais tout à l'heure, en rentrant un instant chez moi, où j'avais dit que je ne reviendrais pas de la journée, j'apprends qu'Edmond est venu en mon absence... sans doute en sortant de chez toi... et que ne me trouvant pas il a écrit à la hâte la lettre que voici... qui m'a indignée...

agathe. Qu'est-ce donc?

zoé. Ce n'est pas tant l'ingratitude, quoique déjà ce soit bien mal; mais lui qui est distingué... qui a de l'esprit... de bonnes manières . . . donner dans des idées pareilles. . . c'est si commun... si mauvais genre...

agathe, lui arrachant la lettre. Eh! donne donc! (Lisant.) « Tous mes efforts sont inutiles ; je vais échouer encore, et « le rival qui l'emporte sur moi... c'est Oscar... Je ne me « sens pas le courage de lutter plus longtemps. Adieu, vous « qui fûtes mon amie, et qui serez ma seule confidente... « On amour sans espoir faisait le malheur de ma vie... et « ce soir, quand vous lirez cette lettre, ne me plaignez pas.. . « j'aurai cessé de soulh'ir... » (Poussant un cri.) Ah !

zoé, lui reprenant la lettre. Qu'as-tu donc?., ne t'effraie pas... tu sens bien que j'ai envoyé chez lui... et il viendra ici tantôt pour que nous le sermonnions à nous deux... Car, en vérité, cela devient absurde; si les amants malheureux n'ont pas de patience et commencent par se tuer, qu'est-ce que nous allons devenir? Pauvre Edmond!., moi, d'abord, je ne m'en consolerais jamais.

agathe. Et moi... j'en mourrais d'abord!

zoé, avec effroi. 0 ciel! que dis-tu?

agathe. Ce que j'ai cache jusqu'ici à lui... à toi... ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même... Eh bien! oui, je

l'aime depuis mon enfance, depuis ces jours où il nous appelait ses sœurs... car alors il était pour nous deux un frère, un ami... ah! pour moi, plus encore!.. J'admirais déjà sa franchise, sa rigide probité, son àme à la fois si aimante et si désintéressée, ce respect surtout qui lui faisait renfermer si avant dans son cœur un secret que j'avais deviné avant lui peut-être !.. Aussi, libre de ma main et de ma fortune, je lui dirais sur-le-champ et sans hésiter: «Soyez riche, car je le suis; soyez heureux, car je vous aime...» Zoé, qu'as-lu donc?

zoé. Rien... continue.

agathe. Si, vraiment...

zoé. Écoute donc, on n'est pas maîtresse de ça... et tu as bien faitde parler... c'est cequ'on devrait toujours faire entre amies... non pas que je songe à lui, ne le crois pis!., mais cette maudite lettre qui ne nommait... qui ne désignait personne... j'ai cru un instant, je l'avoue, que c'était pour moi qu'ii voulait se... Cela effraie... mais cela flatte toujours... (Gaiement.) C'est fini... je n'y pense plus... Et puis j'ai mon mari... qui n'est pas aimable tous les jours... mais c'est égal ; pour lui et pour moi tout est pour le mieux. Ainsi, ma petite Agathe, n'aie pas peur, aime-moi toujours, et continue.

agathe. Ah ! que tu es généreuse!

zoé, lui prenant la main. Les hommes, dit-on, sont cause que les femmes ne s'aiment pas: prouvons le contraire; et, puisque tout le monde forme une ligue contre Edmond, formons-en une en sa faveur... Deux bonnes amies, deux camarades de pension qui conspirent en secret et sans intérêt pour un pauvre jeune homme... le motif est si louable... notre cause est si juste !.. le ciel sera pour nous!., et les femmes aussi!

agathe. Bel appui !

zoé. Pourquoi pas?., la camaraderie des femmes vaut bien celle des hommes... elle est plus franche... quand elle l'est.

agathe. Oui, mais elle n'a pas le même crédit. Pouvonsnous, par exemple, à nous deux, vaincre tous les obstacles qui s'opposent à son avancement? pouvons-nous le faire nommer député?

zoé. Peut-être bien !.. sinon par nous-mêmes... au moins par les autres, ceux sur lesquels nous exerçonsde l'influence.. . Mais, règle première, il ne faut rien dire à Edmond de ce que nous voulons faire pour lui ; il n'y verrait que de l'intrigue; il refuserait ou gâterait tout.

AGATHE. TU Crois!

zoé. Je le connais... Mais il est ici une personne influente qu'avec un peu d'amabilité tu pourrais gagner pour notre ami...

agathe. Qui donc?

zoé. Le docteur Bernardet, l'ami de la maison, le confident de ta belle-mère.. . Il est rempli de soins et d'attentions pour toi, a toujours peur que tu ne t'enrhumes, te fait croiser ton chàle, et a toujours pour toi dans sa poche de la pâte pectorale.

agathe. Oui... je l'ai déjà remarqué... mais je te dirai en grande confidence que je crois qu'il me fait la cour. zoé. A toi?

agathe. Non! à ma dot.

zoé. Alors ce n'est plus cela... et il n'aura garde de proléger un rival.

agathe. A qui alors nous adresser?., comment faire ? quel moyen employer?..

zoé, sautant de joie. Ah! j'en ai un... j'en ai un qui renforce notre coalition... une femme de plus... Tout dépend de ta belle-mère... c'est elle ici qui mène tout... qui dirige tout... il s'agit de la gagner; et je serais sûre du succès si Edmond pouvait se décider à être pour elle,., un peu aimable, un peu galant...

agathe. Fi donc!

zoé. A lui faire un peu la cour!

LA CAMARADERIE. 1 70

Agathe. Mauvais moyen... mauvais... il n'y consentirait jamais, car il ne peut la souffrir...

zoé. Je le sais!

agatue. Et elle le iui rend bien !

zoé. Peut-être... j'ai toujours eu des idées que tu ne partageais pas! Autrefois, quand elle était notre sous-maîtresse, j'observais... à la pension on n'a que cela à faire, et j'ai cru voir souvent mademoiselle Césarine Rigaut regarder M. Edmond d'Une certaine manière... Je ne m'y connaissais pas alors... mais maintenant que j'ai quelques connaissances... et de la mémoire... il me semble bien que... Enfin sois tranquille, j'ai mon projet...

agatue. Que veux-tu faire?..

zoé. Que t'importe? puisque ni toi ni Edmond n'y serez pour rien, et que seule je veux tenter une entreprise, téméraire peut-être... car il n'est pas facile de jouter avec Césarine... mais elle marche tellement dans sa force et dans sa puissance... elle a tant d'esprit et m'en suppose si peu, qu'elle ne se méfiera pas de moi... D'ailleurs nous n'avons pas le choix des moyens; c'est par elle qu'il nous faut triompher ou succomber, et si j'échoue...

agathe. Tu t'en fais une ennemie !..

zoé. C'est déjà fait... et si je réussis... j'assure la fortune d'un ami... son bonheur... le tien... et alors... (Lui tendant la main.) le mien aussi.

agathe. Ma bonne Zoé!

zoé. Tais-toi!., c'est ta belle-mère!., quel air grave et soucieux !

agathe. Elle est presque toujours ainsi. zoé. Cela sied bien aux femmes qui sont hommes d'État!.. Rentre, il faut que nous soyons seules!

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