‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 380 sur 1121 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

JULIEN, ANASTASE, M. VAN-BERG, caché.

julien, regardant sortir Joséphine. Charmante fille ! douce, aimable, sage; eh bien ! mes grands parents sont furieux de ce que je veux l'épouser ; cependant je ne leur demande rien.

anastase. Laisse-les dire : tu es trop heureux de faire un mariage d'inclination; je voudrais bien être à ta place, moi qui vais contracter un hymen dé raison.

julien. Tu es fou.

anastase. C'est comme je te le dis : j'ai fait une conquête en courant les fêtes champêtres; une jeune dame quin1a pas l'air très-distingué, mais qui parle comme un livre, un livre mal écrit; du reste, elle a beaucoup de fortune, elle est comtesse.

Air du vaudeville de Voltaire chez Ninon

A ce mot j'ai dû redoubler De soins, d'égards, de politesse; J'osais à peine lui parler, Vu ce beau titre de comtesse.

JULIEN

Cependant vous avez dansé.

ANASTASE

Afin de faire connaissance.

JULIEN

Ensuite vous avez valsé.

ANASTASE

Oui, pour rapprocher la distance.

julien. Y penses-tu? l'épouser, toi, clerc d'avoué!

anastase. Que veux-tu? les charges sont si chères à présent, qu'il faut être millionnaire pour acheter une étude; ei si la comtesse n'a pas les quarante mille livres de rente qu'elle m'a laissé soupçonner, je n'épouse pas. Je devais aujourd'hui la conduire à Tivoli, mais je lui écrirai pour me dégager, parce que j'aime mieux y aller avec vous.

julien. Sérieusement?

anastase. Il n'y a pas de comparaison : pour moi, les dames du monde ne valent pas les beautés de Tivoli ou du Colisée; j'aime leur légèreté, leur gaieté, leur insouciance; point de passé, pas d'avenir; tout au présent; ce n'est que chez elles qu'on trouve le vrai bonheur.

Air : Vitent les fillettes.

Vivent les grisettes!

Comme elles toujours J'ai des amourettes, Et jamais d'amours.

Exempt de nuage, Chaque jour, vraiment, Comme leur ouvrage, S'achève en chantant:

Vivent les grisettes! etc.

J'y tiens, et pour causes; Moi, dans le printemps , J'aime mieux les roses Que les diamants.

Vivent les grisettes!

Comme elles toujours J'ai des amourettes, Et jamais d'amours.

julien. Eh mais! te voilà comme M. Van-Berg, mon patron.

anastase. Ton banquier est un amateur; cela me raccommode avec lui.

julien. Amateur suranné, qui faitrire âsesdépens. (Van- Berg entr'ouvre laporte du cabinet et écoute.) Dans sa jeu-

LES GRISETTES

nesse, il a fait, dit-on, des folies pour le beau sexe, et je crois qu'il en fait encore: mais comme il est homme de finance avant tout, il met du calcul dans ses désordres, et de l'ordre dans ses extravagances; ainsi, il est avare avec sa femme pour être généreux avec d'autres; il est bourru avec ses gens pour être aimable ailleurs ; et je crois vraiment qu'il n'est bête et sot avec nous, que pour faire de l'esprit avec ces demoiselles.

anastase. C'estun grand spéculateur, qui craint le double emploi... Et sa femme?

julien. Une femme charmante! qui n'est pas dupe de la conduite de son mari, et qui, si elle le surprenait ainsi, pourrait bien... Mais occupons-nous de notre soirée : nous conduirons ces demoiselles.

anastase. Nous les conduirons partout : à la salle du bal, au casse-cou, à la balançoire; et les vélocipèdes, l'oiseau égyptien, la flotte aérienne, tous les plaisirs de Tivoli, c'est moi qui paye. Dis donc , nous les conduiroos aussi au magicien, pour leur faire dire leur bonne aventure ; car il y a parmi ces demoiselles une petite Paméla, une beauté sentimentale qui me plaît beaucoup; si nous savions sur elle et ses compagnes quelques petites anecdotes que nous irions raconter au sorcier, pour qu'il devinât d'avance, ça nous amuserait.

julien. C'est vrai, ce serait charmant! mais comment faire? je ne sais rien sur ces demoiselles, et elles ne me confieraient pas...

anastase. Attends, attends! quelques instants avant leur départ elles se réuniront dans cette salle ; si elles y sont, elles y causeront, et si je pouvais entendre sans être vu... ( Van-Berg referme vivement la porte du cabinet.) Tiens, ( Montrant la porte du cabinet, à gauche.) de cet appartement.

julien. Il conduit chez madame Vermond.

anastase, montrant le cabinet, à droite. Eh bien ! ce cabinet.

julien. A la bonne heure! justement la clé est après ; et je crois que ces demoiselles viennent de ce côté.

anastase, écoulant. Non, mon ami, non pas encore.

julien. C'est égal, il vaut mieux que tu y sois d'avance; entre toujours. [Cherchant à ouvrir.) La porte tenait joliment. [H l'ouvre, et aperçoit M. Van-Berg.) Ociel! M. Van- Berg!

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