‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 4 sur 1121 · scène m · texte numérisé non relu

scène m

Les précédents, MAURICE (1).

l'abbé. Salut au souverain de Courlande!

le prince. Salut au conquérant!

athénaïs. Salut au futur empereur!

Maurice, gaiement. Eh! mon Dieu oui, Mesdames, duc sans duché, général sans armée, et empereur sans sujets, voilà ma position!

le prince. Les états de Courlande ne vous ont-ils donc pas choisi pour maître?

Maurice. Certainement ! nommé par la diète, proclamé par le peuple, j'ai en poche mon diplôme de souverain. Mais la Russie me défendait d'accepter, sous peine du canon moscovite, et mon père, le roi de Pologne, qui craint la guerre avec ses voisins , m'ordonnait de refuser, sous peine de sa colère.

la princesse. Eh bien ! qu'avez-vous fait?

maurice. J'ai répondu à l'impératrice par un appel aux armes de toute la noblesse courlandaise, et j'ai écrit à mon père qu'avant d'être élu souverain, j'étais officier du roi de France; que dans les armées de Sa Majesté Très-Chrétienne je n'avais pas appris à reculer, et que j'irais en avant.

athénaïs. A merveille!

l'abbé. 11 n'y avait rien à répliquer.

Maurice. Aussi, faute de bonnes raisons, mon père me mit au bande l'empire, l'impératrice mil ma tête à prix, et son général, le prince Menzicoff, entra, sans déclaration de guerre, à Mittau , pour m'enlever par surprise dans mon palais. 11 avait avec lui dix -huit cents Russes, et moi, pas un soldat !

l'abbé, riant. 11 fallut bien se rendre!

Maurice. Non pas.

la princesse. Vous avez osé vous défendre?

maurice. A la Charles XII. Ah! m'écriai-je, comme le roi de Suède, à Bender, en voyant luire autour de mon palais les torches et les fusils : Ah! l'incendie et les balles ! cela me va!.. Je rassemble quelques gentilshommes français qui m'avaient accompagné, le brave Florestan de Belle-lsle.

athénaïs, vivement. Mon petit-cousin... vous en êtes content, monsieur le comte?

maurice. Très-content, duchesse, il se bat comme un enragé. Avec lui, les gens de ma maison, mon secrétaire, mou cuisinier, six hommes d'écurie.... et une jeune marchande courlandaise qui se trouvait là...

(1) Les acteurs, qui ont remonté le théâtre, le redescendent dans l'ordre suivant : l'abbé, la princesse, Maurice, Athénaïs, le prince.

ADRIENNE LEGOUVREUR.

l'abbé. Toujours des femmes! il a une manière de faire la guerre...

haurice. Qui vous irait, n'est-ce pas, l'abbé? Nous étions en tout soixante!

le prince. Un contre vingt !

maurice. Ne craignez rien, la différence diminuera bientôt. Les portes bien barricadées avec tous les meubles dorés du palais... je place mes gens aux fenêtres avec leurs mousquets et ma jeune marchande avec une chaudière...

l'abbé. Vous l'aviez enrégimentée aussi?

maurice. Sans doute. Un feu de mousqueterie dont tous les coups portaient dans la masse des assiégeants qui, après une perte de cent vingt hommes, se décidèrent enfin à l'assaut.... c'est là que je les attendais; sous le pavillon de droite, le seul où l'escalade fût possible, j'avais placé moimême deux barils de poudre, et au moment où trois cents Cosaques, qui l'avaient envahi, hurlaient hourra et victoire... je fis sauter en l'air les vainqueurs avec une moitié du palais.

ATHÉNAÏS. Et VOUS?

maurice. Debout, sur la brèche, au milieu des décombres... appelant aux armes les citoyens de Mittau , que l'explosion avait réveillés... Les cloches sonnaient de toutes parts, et Menzicoff effrayé se retira en désordre sur son corps principal... Ah! si j'avais pu les poursuivre, si j'avais eu deux régiments français... un seulement ! C'est là ce qui me manque et ce que je viens chercher.

la princesse. Tel est le but de votre voyage?

maurice. Oui, Madame! Que le cardinal de Fleury m'accorde, à moi, officier du roi de France, quelques escadrons de houzards... le nombre ne me fait rien, la qualité me suffit, et, par Arminius, mon patron, j'espère, l'année prochaine, Mesdames, vous recevoir et vous traiter dans la royale demeure des ducs de Courlande.

la princesse. En attendant, vous nous permettrez de vous faire les honneurs de notre hôtel.

le prince. Je l'invite pour demain à notre soirée. (Maurice s'incline.)

athénaïs. Vous me donnerez la main ; je serai fière d'avoir pour cavalier le vainqueur de Menzicoff. (Souriant.) Et puis, l'on vous réserve ici un plaisir de roi.

maurice. Je serai avec vous, duchesse.

athénaïs. Vous entendrez mademoiselle Lecouvreur. (Mouvement de Maurice.)ha. connaissez-vous, monsieur le comte?

maurice, avec réserve. Oui, un peu... lors de mon dernier voyage.

athénaïs. C'est admirable ! Elle a amené toute une révolulion dans la tragédie, elle y est simple et naturelle, elle parle. la princesse. Le beau mérite !

athénaïs, à Maurice. Je vous préviens que madame de Bouillon ne partage pas mon enthousiasme, elleesl passionnée pour mademoiselle Duclos, dont la déclamation emphatique n'est qu'un chant continuel.

la PRiNCESse. C'est la vraie tragédie.

l'abbé. Certainement! les poètes disent tous : Je chante... Je chante...

le prince. Arma virumque cano...

la princesse. Qu'est-ce que c'est que cela?

l'abbé. C'est de l'Horace ou du Virgile.

athénaïs. Ah! l'abbé, vous devenez pédant !

la princesse. Donc, plus la tragédie est chantée... mieux cela vaut.

l'abbé. C'est sans réplique.

athénaïs. Eh bien ! moi, je m'en rapporte à monsieur le comte.

la princesse. Je ne demande pas mieux, qu'il prononce ?

maurice. Moi, Mesdames ! je serais un juge bien peu compétent. Uii soldat qui ne sait que se battre... un étranger qui connaît à peine votre tangue.

athénaïs. Laissez doncH on prétend que vous vous formez... que vous faites des progrès étonnants, que vous étudiez nos bons auteurs. (A la princesse.) Oui, vraiment, dans la dernière campagne, Florestan l'a surpris, sous sa tente, récitant seul des vers de Racine ou de Corneille.

la princesse, riant. C'est fabuleux.

athénaïs, poussant un cri. Ah ! mon Dieu ! deux heures, et mon mari, M. le duc d'Aumont, qui m'attend pour aller à Versailles.

le prhnce. Depuis quelle heure ?

athénaïs. Depuis midi.

la princesse. Ce n'est pas trop.

athénaïs. Venez-vous avec nous, l'abbé ? Nous avons une place à vous offrir.

le prince, retenant l'abbé par la main. Non!., je le garde !.. j'ai à lui lire ce matin la moitié du dernier volume de mon traité...

l'abbé, bas, à la princesse, d'un air misérable. Vous l'entendez !..

le prince. Impossible de remettre... l'imprimeur attend... et je l'emmène dans mon cabinet !

athénaïs. Pauvre abbé !.. Adieu, Messieurs! (A la princesse.) Adieu, ma toute belle, à demain ! (Athénaïs sort par le fond, l'abbé et le prince, par la porte à droite.)

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