‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 445 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DARCEY, seul d'abord, occupé à arranger sa bibliothèque ; puis VALDÉJA et MOURAVIEF.

darcey, à Valdéja. Déjà éveillé, mon ami! es-tu un peu remis des fatigues de ton long voyage?

valdéja. Je commence à croire que les membres me tiennent au corps, et j'en doutais hier soir quand je suis arrivé. (A Mouravief.) Tiens, Mouravief, ces papiers au ministère des relations extérieures... on t%n donnera un reçu, et tu reviendras, car j'ai d'autres commissions à le donner. (Mouravief porte la main à son chapeau et sort ) Un joli sujet, n'est il pas vrai? un pur Kalmouck que j'ai pris à mon service et ramené avec moi.

darcey. Enfin, te voilà de retour de ta maudite Russie. Depuis six mois que tu ne m'écriva;s plus, j'ai cru que quelque belle Moscovite avait gelé tes souvenirs.

valdéja. Ils ne couraient aucun risque... tu étais là pour les réchauffer. M lis, vois-tu, si je ne t'ai pas écrit, c'est que je souffrais trop. Miintcnant je ne sunffre plus; je suis heureux, mon cœur s'est 'endurci, il n'aime plus rien... que toi, que toi, mon ami.

darcey, lui tenant les mains. Et moi, j'espère que inn< ne nous quitterons plus. D'abord, est-il vrai que tu abandonnes la place brillante que tu avais obtenue il y a six mois, que tu renonces à la diplomatie?

valdéja. Oui. Ces honneurs, ces emplois, ce n'est pas pour moi que je lesdésirais ; et m lintenmt... je n'en ai plus basoîn.

darcey. Tu as assez de fortune sans cela ; car, ainsi que je te l'ai écrit, grâce à un concoursd'heureusr'scirconstanccs, ce capital que tu avais laissé entre mes mains s'est accru considérablement.

valdéja, le regardant. Tu me trompes. C'est aux dépem de ta fortune que tu veux m'enrichir.

darcey. A quoi bon ? Ma fortune est la tienne... je n'ai pas besoin de te tromper.

valdéja, froidement. Tu as raison... Alors peu importe... garde-la... je n'en ai que faire.

darcey. A la bonneheure ; et si tu t'établis, situ te maries. .

valdéja. Jamais, et maudit soit le moment on une pareille idée s'est offerte à mon esprit! maudit soit le jour où j'ai voulu faire dépendre d'une femme ma vie, mon bonheur 1 1 mon avenir! Ne les connaissiis-je pas déjà? ne savais-je pas qu'il n'y ;ren elles que ruse et trahison? N'est-ce pas une femme qui dénonça mon père et m'a forcé à fuir de la terre natale dans nos temps de discorde? Et quand, jeune encore, mon cœur s'ouvrait à toutes les impressions de l'amour et de l'amitié, n'est-ce pas une femme qui a armé mon bras contre un ami d'enfance, qui l'a fait rouler sanglant à mes pieds? Plus tard enfin, n'est-ce pas encore une d'elb s qui a manqué de compromettre mon avenir, mon honneur?., et si tu n'avais pas été là, toi, mon seul ami ! toi qui, plus âgé que moi, n'as jamais cessé de me protéger...

darcey. Dis de t'aimer, et voilà tout.

valdéja. Tu es tout pour moi ; et quant au reste du monde, je lui avais juré" tu le sais, railleries et dédain, lorsque s'offre à mes yeux une jeune fille candide, ingénue, qui sans me rien promettre me persuade de son amour. Celle-là, me disais-je, est à part de son sexe ; c'est une exception, elle ne saurait tromper! Et je croyais en elle... comme en toi.

darcey. Et elle t'a trahi?

valdéja. Je devais m'y attendre; je l'aimais trop!., et lorsqu'au bout de deux ans et demi d'exil et de travaux je touchais enfin au but de mes espérances, lorsqu'une place honorable me permettait d'aspirer à sa main, j'écris à son père, il y a six mois, je la demande en mariage ; et celte réponse que j'attendais avec tant d'impatience... elle arrive enfin, et m'apprend que ce n'est pas lui, que c'est sa fille qui me refuse ; qu'elle ne saurait m'aimer; que du reste ils garderont sur ma demande et sur son refus le plus profond silence.

darcey. Écoute, Valdéja, et dussé-je te fâcher, le père a agi en galant homme ; et quant à sa fille... tu ne peux lui reprocher que sa franchise; une autre n'eût rien dit... et t'aurait trompé.

valdéja. Tu méjuges mal ; et si je lui en veux, ce n'est point de m'avoir d;d ligné; c'est au contraire de m'avoir laissé croire à son amour. Et je lui pardonnerais mes illusions détruites, mon existence désenchantée et mon avenir désert!.. Non, non ; grâce au ciel, cette haine qu'elle m'a rendue pour tout son sexe sera désormais mon seul bonheur, mon occupation, mon existence. ïïe ne vivrai que pour le poursuivre, le démasquer ; et toujours sur ses traces, je lui tiendrai lieu du remords qu'il n'a pas.

darcey, avec tendresse. Mon ami, mon ami!..

valdéja. Pardon de corrompre par ces idées la joie du retour; uc ma parle pas d'elle; ne m'en parle jamais... Ne songeons qu'à l'amitié, qui console de tout et fait tout oublier. Toi, es-tu heureux? réponds.

darcey. Depuis trois ans, tu sais que j'ai pris femme...

DIX ANS DE LA VIE D'UNE FEMME

valdéja. J'entends. C'est un non positif. darcey. Tu te trompes,, je suis aussi heureux... que je puis l'être.

valdéja, le regardant attentivement. Ce n'est pas vrai.

darcey. Parbleu! voilà qui est fort, quand je te dis...

valdéja. Je ne m'étais pas assis chez toi, que je savais à quoi m'en tenir; et ta confiance n'est pas verbeuse, elle n'est pas comme la mienne.

DAitCEY. Que veux-tu? la main qui touche à nos blessures nous fait mal... même quand c'est celle d'un ami. Tu as deviné juste; je suis malheureux, car j'ai choisi une femme froidement égoïsle, qui n'a que de la vanité dans le cœur.

valdéja. Une pareille femme à toi !

darcey. Ce sont les plus nombreuses, mon ami.

valdéja . Et bravement tu as été choisir dans la foule?

darcey. Tu la connaissais; car souvent, avant ton départ, nous allions ensemble dans la maison de son père, monsicur Evrard, négociant.

valdéja, avec émotion. M. Evrard! oui... c'est vrai.

darcey. Tu m'as souvent fait remarquer sa beauté et celle de sa sœur Clarisse. Tu te la rappelles aussi?

valdéja, avec une émotion qu'il cherche à maîtriser. Clarisse?., non! je ne me la rappelle pas.

darcey. Adèle était si jolie, si pure, si enivrante ! et puis ses quinze ans, sans fortune, comment les abandonner aux prétentions du premier venu? Il y avait dans celte pensée une image accablante pour moi.

valdéja. Anéantir sa vie pour une fleur sans parfum! (A part.) Voilà comme Clarisse aurait été.

darcey. Longtemps j'ai eu à combattre et à souffrir; mais enfin, et depuis six mois, depuis que j'ai chassé deux ou trois femmes dangereuses qui formaient son conseil, la paix est revenue!

valdéja. Et le bonheur?

darcey. Il ne faut plus y penser... le charme est détruit. Je vois Adèle aujourd'hui telle qu'elle est, et j'ai cessé de l'aimer.

Les précédents, CRÉPOiNNE, en costume de femme de chambre.

créponne. Monsieur, je viens voir si vous êtes visible. darcey. Oui, Créponne, je suis visible. Pourquoi cette question?

créponne. Parce que Madame désire vous dire bonjour, ainsi qu'a monsieur votre ami, avant de sortir; c'est naturel, simple, de bon ton et de bon ménage.

darcey. Puisque vous le jugez tel, Créponne, il ne me reste rien à dire; prévenez madame Darcey que nous l'attendons.

créponne. Ça lui fera grand plaisir, certainement.

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