‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 517 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

DHENNEBON, habillé et prêt à sortir; EMILIE.

émilie. Va donc à ton bureau!

dhennebon. Oui, ma femme...

émilie. Tu arriveras trop tard!

dhennebon. Aussi je pars!.. Quel horrible esclavage! et quand donc serai-je libre!..

émilie, souriant. Joug bien pesant! despotisme insupportable en effet! Partir de chez soi après un bon déjeuner, arriver à son ministère à onze heures, se chauffer, lire les journaux, causer politique ou théâtre, et travailler quand il vous reste du temps...

dhennebon. Ma femme!..

émilie. Sortira quatre heures, même avant; et que la rente soit montée ou descendue; que la grêle ait détruit les vignes de la Bourgogne, ou les blés de la Beauce; sans souci de la veille, et sans inquiétude du lendemain, la tèt ^ libre, le cœur content, le pied léger, revenir le long des boulevards en lisant les affiches, ou admirant les gravures... rentrer au logis, dîner, et se reposer près de sa femme ! voilà la vie de l'employé... Et pour tant de travail, pour tant de fatigues, six mille francs de traitement. (Voyant qu'il veut parler.) Tais-toi! et résigne-toi à ton bonheur... car tu es le plus heureux des hommes !

dhennebon. D'accord ; mais je ne suis pas mon maître, je ne suis pas indépendant, et la liberté est le premier des biens !

émilie. Je n'ai pas le temps de discuter avec toi, tu devrais être parti! dépèclie-toi pour revenir de bonne heure.

DHENNEBON, vivement. Sois tranquille !.. Mais j'ai les pieds gelés, et avant de partir... (Il s'approche de la cheminée.)

émilie. Nousdînonsà Passy...chcz ton chef de division...

dhennebon. Quel assujettissement!..

émilie. Un excellent homme! qui nous accable de politesses, et nous a envoyé pour aujourd'hui, à sa campagne, nue invitation qu'il n'est pas possible de refuser...

dhennebon. (l'est justement ce qui m'ennuie! Etre obligé d'accepter, craindre de le lâcher, lui qui est mon supérieur,

c'est honteux!., c'est humiliant! Moi, toute espèce d'obligation ou de chaîne m'est insupportable!..

émilie. Et vous dites cela à votre femme?

dhennebon, vivement. Excepté celle-là !.. tu sais bien que tu commandes!

émilie. Non, Monsieur, c'est vous, et ce doit être ainsi.

dhennebon. C'est vrai; mais je commande toujours ce que tu veux.

émilie. Ce doit encore être ainsi dans les bons ménages... voilà pourquoi le nôtre est excellent?., tout nous réussit... Une belle place! chef de bureau à trente-deux ans! une. petite fille charmante! et pour comble de bonheur... ma sœur, ma bonne Esther! que je n'ai pas vue depuis cinq ans, et qui nous arrive aujourd'hui !

dhennebon. 11 est donc décidé qu'elle habitera avec nous?

émilie. C'est toi qui l'as voulu !

dhennebon. Parce que tu me l'as conseillé; car si tu veux que je te le dise, je n'aime pas beaucoup ta sœur !

émilie. Laissez donc !.. Quand vous vîntes, il y a cinq ans, chez ma tante, ce fut d'abord à elle que vous eûtes envie d'adresser vos vœux !

dhennebon. Moi !..

émilie. Elle est l'aînée, d'abord, c'est tout naturel!., et puis elle est charmante !

dhennebon. Quand tu n'es pas là; car toi, ma femme, tu es si bonne, si gentille, qu'on aime à f aimer... on se trouve ton ami sans le vouloir, et sans y penser !.. ce qui m'a souvent effrayé pour les autres!.. Mais ta sœur, malgré son esprit et ses talents, plus je la voyais, et moins elle me plaisait!

émilie. Et pourquoi cela?

dhennebon. Elle est trop indépendante; elle ne veut faire que sa volonté, ne se soumettre à aucun lien.

émilie. Cela aurait dû te séduire... toi qui es justement comme elle...

dhennebon. Quelle différence !.. Il est bien qu'un homme soit le maître... mais une femme!..

émilie. A merveille!., tu es de ces gens qui ne comprennent la liberté que pour eux seuls! Ma sœur chérit le célibat, par goût et par système; presque sans fortune, elle a refusé de riches partis, des jeunes gens aimables, séduisants, qui l'adoraient!.. Trop fièrepourse donner un maître, trop franche pour être coquette, elle leur a déclaré Qu'elle ne se marierait jamais ; et pour mieux le prouver, pourôter toute espérance, elle s'était retirée en Bretagne, près de sa marraine, qui vient de mourir.

dhennebon. Une vieille fille qui partageait ses principes...

LES NDÉPENDANTS.

émilie. Et qu'elle n'a point quittée depuis cinq ans...

dhennebon. Elle a dù bien s'amuser...

Emilie. J'en doute... Mais toi qui parles... tu t'amuses trop, et tu arriveras trop tard à ton bureau.

dhennebon. C'est ta faute!., je t écoute, et tu ne sais pas, ma femme, que tu es très-aimable !

émilie. Prétexte pour rester, et gagner du temps... Allons, ton chapeau... ton parapluie... as-tu tes socques?

dhennebon. Non... je prendrai l'omnibus... le tilbury des employés!..

émilie. A la bonne heure... mais pars !

dhennebon. Et ma fille que je n'ai pas embrassée!., elle me ferait une querelle !.. (Se retournant et apercevant M. de Rouvray.)

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