SCÈNE XL DHENNEBON, puis M. DE ROUVRAY
dhennebon. Au fait!., dès que ma femme n'en veut pas, il faudra bien que Rouvray les reprenne. (Le voyant entrer.) Ah ! c'est toi ! quel bon hasard t'amène?
m. de rouvray. Je suis bien aise de te trouver encore. J'ai des renseignements à te demander sur quelqu'un que tu dois connaître : une demoiselle de province, fille majeure, mademoiselle Esther Delaroche...
dhennebon. Oui, vraiment!
m. de rouvray. Parente ou alliée, vient-on de me dire, de M. Dhennebon, chef de bureau à la guerre. dhennebon. C'est ma helle-sœur... la sœur de ma femme. m. de rouvray. Très-bien. Dis-moi où je pourrai lui écrire? dhennebon. Elle est ici, à Paris... et demeure chez nous.
m. de rouvray. Encore mieux!.. Je viens de recevoir pour elle, de Bretagne, des papiers que j'allais lui adresser... et que j'aime mieux lui remettre à elle-même... si tu veux bien le permettre.
dhennebon, l'arrêtant. Un instant!., je voulais te parler de nos actions!..
m. de rouvray. Ah ! tu en as reçu les coupons ?
dhennebon. Oui, mon ami.
m. de rouvray. Bonne affaire pour nous... mon neveu nous en a acheté à un cours excellent!., et avant la fin de la Bourse ça avait déjà monté !
dhennebon. J'en suis enchanté! parce que je voulais te prier de les reprendre.
m. de rouvray. Pourquoi cela? as-tu peur!
dhennebon. Non, mon ami !..
m. de rouvray. Eh bien! alors, pourquoi?
dhennebon, avec embarras. C'est que... c'est que... ma femme ne veut pas !
m. de rouvray, riant de pitié. Ta femme ne veut pas!., ah çà! tu n'es donc pas le maître?
dhennebon, vivement. Si, vraiment!
m. de rouvray. C'est donc ta femme qui commande?
dhennebon. Non, mon ami!., c'est seulement son avis qu'elle m'a exprimé avec crainte et respect !
m. de rouvray. Est-ce qu'elle s'y connaît? est-ce qu'elle peut s'y connaître? et toi qui es homme, qui as du caractère, qui es le chef de la communauté... tu aurais besoin de son approbation pour une affaire excellente?
dhennebon, hésitant. Au fait, je suis le chef...
m. de rouvray. Une affaire qui peut t'enrichir, et qui commence déjà!., cinq ou six cents francs de bénéfice'., en une heure !
dhennebon. C'est plus que mes gratifications de toute l'année! et si cela continue ainsi...
m. de rouvray. Te voilà riche !
dhennebon. Mieux encore... me voilà mon maître !.. je n'irai plus au bureau... ou j'irai en voiture.
m. de rouvray. Cela dépend de toi... voilà l'occasion; et à moins que tu ne sois pas libre...
dhennebon, avec fierté. Je le suis!., je le serai toujours!
m. de bouvray. Eh bien! alors, garde tes actions!., nous avons justement aujourd'hui un petit dîner avec les deux ou trois principaux actionnaires... un dîner de garçons... quoiqu'ils soient tous mariés!., veux-tu en être?., je te régale !
dhennebon. Moi !..
m. de bouvray. Une partie fine ! au Rocher de Cancale !.. nous nous amuserons!
dhennebon. Dame!., mon ami !..
m. de rouvray. Il faut s'amuser quand on est jeune !.. et puis nous avons ce soir une loge à l'Opéra ! une avant-scène ! dhennebon. Partie complète !
m. de rouvray. Oui, vraiment ! •
Les précédents , MADAME GESL1N.
madame geslin. Madame fait demander à Monsieur à quelle heure il faudra la voiture pour Passy.
dhennebon. Passy !.. ah ! mon Dieu !.. je n'y pensais plus ! je dine aujourd'hui avec mafemme et ma fille...
m. de rouvray. Tu y dînes tous les jours !
dhennebon. Oui ! mais c'est à Passy , chez mon chef de division!., un homme à ménager !
m. de rouvray. Est-ce toi que j'entends?., un homme libre! un homme qui a de la fierté dans le cœur ! tu préférerais le dîner du pouvoir à celui de l'ami lié?
dhennebon. Non, sans doute !
LES INDÉPENDANTS
m. de rouvray. Un dîner aussi humiliant! un dîner qui est presque ministériel, excepté qu'il ne sera pas aussi bon!..
dhennebon. Ce n'est pas le dîner... c'est ma femme!
m. r e rouvray. Ta femme!., mais alors tu es donc esclave?., tu ne peux pas aller au Rocher de Cancale sans sa permission?
dhen.nebon, à demi-voix.. Mon ami , tu veux me débaucher !.. tu veux que je devienne mauvais sujet !
m. de rouvray. Je veux... que tu deviennes le maître! et il n'y a pour cela que le premier pas qui coûte!
madame geslin , qui s'est tenue à l'écart, s'avançant en ce moment. Eh bien! Monsieur... que dirai-je à Madame?..
m. de rouvray. Qu'il n'ira pas à Passy! qu'il ne veut pas!
dhennebon, fièrement. Oui ! {D'une voix plus douce.) Je ne veux pas !.. une obligation, une affaire imprévue que je lui dirai... (A part.) J'en inventerai une... (AU. de Rouvray.) Eh bien ! mon ami, tout à toi!
m. de rouvray. A la bonne heure!
dhennebon. Je suis libre!
m. de rouvray. Allons donc ! . . . . Je me présente chez ta belle-sœur... et ici, tantôt, rendez-vous à six heures !..
dhennebon. A six heures!.. {Voyant madame Geslin qui sort par le fond, il poursuit à voix haute.) car, décidément, je n'irai pas à Passy!
m. de rouvray. Bravo !.. le gant est jeté ! c'est la déclaration d'indépendance des États-Unis! (il entre par la porte à droite citez Estker, Dhennebon sort par la porte à gauche.J