‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 54 sur 1121 · MARGUERITE, ÉLÉONORE · texte numérisé non relu

MARGUERITE, ÉLÉONORE

Marguerite. Merci, Éléonore, merci! C'est à moi que vous rendez service, en protégeant un gentilhomme de notre maison.

éléonore. Si loyal! si brave!

marguerite. Vous le jugez bien!

éléonore. Et pourtant si modeste! si respectueux! A peine osait-il lever sur moi ses regards!

marguerite. Ne vous y fiez pas !.. Il n'y a rien de terrible comme les gens qui y voient... les yeux baissés! et M. d'Albret a fort bien remarqué que Votre Altesse venait de pleurer.

éléonore, troublée. Moi!

marguerite, vivement. S'il s'agissait d'un bonheur!., je serais discrète; mais d'une peine!., pourquoi ne pas me permettre de la partager? pourquoi, depuis mon arrivée à Madrid, la seule personne que j'aimerais... à aimer, semblct-elle m'éviter et me craindre?.. Je l'ai vu !

éléonore. C'est vrai, princesse, je ne sais pas mentir! On vous dit si spirituelle... et d'un mérite si supérieur... que cela effraie !

marcuerite. De loin !.. comme ces châteaux redoutés à la ronde, où l'on prétend qu'il revient des esprits ! Onapproche !.. et que lrouve-t-on?... rien! 11 en est ainsi de moi, n'est-ce

pas?

éléonore. Oh! non. Ce que vous dites là le prouve. Et puis... je suis Espagnole et dévote! Mon confesseur me répétait que vous étiez mauvaise catholique.

marguerite. Une s'y connaît pas!

éléonore. Qu'en France, et près du roi, votre frère, vous défendiez toujours les protestants.

marguerite. Quand on les opprimait. Je suis toujours du parti de ceux... qui pleurent. (Avec chaleur et amitié.) Voyons ! confiez-moi vos chagrins, je vous dirai les miens, car j'en ai beaucoup!

éléonore. Pas plus que moi ! J'avais dix ans à peine quand l'empereur Charles-Quint, mon frère, me maria...

marguerite. A dix ans?..

éléonore. Pour parfaire un traité de commerce, à un vieux prince valétudinaire, que je n'ai jamais vu !.. Eh bien ! aujourd'hui, c'est plus terrible encore! Pour acquitter ses dettes envers le connétable de Bourbon, qui lui a lait gagner la bataille de Pavie... il lui a promis ma main.

marguerite. Un traître à la France, sa patrie l

éléonore. A François Ier, son souverain.

marguerite. Et vous obéiriez?..

éléonore. Jamais! jamais ma main ne sera le prix d'une trahison. — Vous l'épouserez, a dit mon frère, ou vous entrerez au couvent! — Et moi j'ai répondu ; J'entrerai au couvent.

marguerite. 0 noble et généreuse fille !

éléonore. Et comme je fondais en larmes, il m'a dit : Finissons, je suis pressé. Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir encore et vous décider. Et il m'a quittée dans une colère épouvantable, pour aller à la messe!.. Comme cela doit lui profiter! Mais il n'avait pas besoin d'attendre... ce sera demain comme aujourd'hui.

marguerite. Vous entrerez au couvent?

éléonore. Avec joie ; car ce ne sera pas pour longtemps, je l'espère... et Dieu m'appellera bien vite à lui.

Marguerite. Un si prol'ond découi'agemcnt. . . au printemps de la vii?... au moment où tout est joie et espérance... Eiéonorc, on peut tout me dire, à moi. Je suis Française, et pourtant, croyez-le bien, aussi bonne catholique que vous.

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(La regardant attentivement, et après un instant de silence.) Etes-vous bien sûre, quand vous serez au couvent, de n'y penser qu'à Dieu?..

ÉLÉONORE. Moi!..

marguerite. Cherchez bien!.. N'y aurait-il pas, au fond de voire haine pour le connétable... quelques sentiments plus tendres... pour un autre?..

éléonore, vivement. Oh! non...

marguerite. Prenez garde... si vous le niez avec tant de vivacité... je vais croire que j'ai rencontré juste.

éléonore. Quoi! vous pourriez supposer?..

marguerite, avec un soupir. Je suppose toujours, avec les jeunes veuves comme moi... el cela pour cause.

éléonore, étourdiment. Quoi! vous aimeriez aussi?..

marguerite, souriant. Aussi!..

éléonore, confuse, et à part. 0 ciel!

marguerite, vivement. Ne vous effrayez pas, je n'en dirai rien... Nous sommes deux alliées naturelles, deux opprimées qui devons faire cause commune... Voyons... (Avec un sourire d'interrogation.) 11 est beau?.. (Éléonore fait signe que oui.) Brave? (Même geste.) Digne de vous parle rang?

éléonore. Oh! oui.

marguerite, vivement. Vous n'irez pas au couvent... vous l'épouserez.

éléonore, effrayée. Taisez-vous, taisez-vous!.. Que ces murs ne vous entendent pas!., des obstacles éternels, infranchissables... sur lesquels il ne faut pas môme arrêter sa pensée...

marguerite. C'est pour cela qu'on y pense... Je ne suis pas bien sûre qu'il n'y ait pas aussi, de par le monde, quelque jeune chevalier que tout sépare de Marguerite... Mais qui oserait dire ici-bas qu'une chose est impossible... avec la foi, l'espérance... et un peu de charité pour ceux... que nous aimons !..

éléonore. Et moi, qui croyais que vous n'aimiez au monde que votre frère ! '

marguerite, gaiement. Il y a temps pour tout!.. (Sérieusement.) Mais vous dites vrai : Lui d'abord ! sa liberté et sa gloire... avant mon bonheur et ma vie!... et je tremble en ce moment d'être obligée de quitter Madrid.

éléonore. Que me dites-vous là!., ce n'est pas possible... il faut y rester à tout prix... Vous ne savez donc pas que depuis deux mois... le roi de France, séparé de tous ses serviteurs, est renfermé dans une tourelle étroite et obscure... attenante au palais... une cellule d'ancien couvent.... ou plutôt un cachot!

marguerite. Qui vous l'a dit?..

éléonore, avecchaleur. Que vous importe?., je le sais!., en proie à toutes les tortures, livré au désespoir... ne croyant plus jamais revoir ni la France, ni sa sœur qu'il appelle...

marguerite. Qui vous l'a dit?

éléonore. Une fièvre ardente le dévore en ce moment; ses jours sont en danger, et ni l'empereur, ni le conseil de Castille n'en sont instruits; ses geôliers seuls connaissent la vérité et la cachent à tous les yeux !

marguerite. Et d'où le savez-vous?

éléonore. Qu'importe? si j'en suis certaine... si je viens, sous le sceau du secret, et sur le salut de mon âme... vous dire à vous, Marguerite, ne parlez pas de moi, ne trie trahissez pas... mais sauvez votre frère qui se meurt?.. Me croyez-vous maintenant?

marguerite, l'embrassant. Merci, merci, ma sœur...

éléonore, troublée. Ma sœur!.. Ah! un tel nom...

marguerite. Si j'en connrissaisun plus doux... je vous le donnerais, à vous qui semblez partager ma peine!., mais il n'y a pas de temps à perdre... il faut, que je voi: l'empereur.

éléonore. Le moment est mal choisi... vous n'obtiendrez rien de lui, car il était, hier soir, furieux contre vous! marguerite. Vous en êtes sûre...

éléonore, avec impatience. Eh oui!... (D'un ton de reproche.) Aussi!., quand il semblait désirer si yivement cette aumônière brodée par vos mains... quelle nr. ^adresse de ne pas la lui offrir!...

marguerite, avec doute. Vous croyez?..

éléonore. 11 en a été tellement blessé... qu'après votre départ... il a gardé le silence et s'est mordu les lèvres en souriant, ce qui est chez lui un signe de grande colère.

marguerite, avec joie. En vérité?..

éléonore. Et lorsque les envoyés des Pays-Bas sont venus lui annoncer la révolte de la ville de Gand... il ne les a seulement pas écoutés. . . et s'est contenté de murmurer votre nom entre ses dents... en s'écriant : Qu'elle n'espère jamais rien de moi !

marguerite, souriant avec espoir. Ah!., je crois que je peux demander... le moment est excellent... conduisez-moi vers lui?

éléonore. A l'heure qu'il est, c'est impossible... le roi est entré depuis longtemps dans la salle du conseil...

marguerite. Raison de plus! c'est au conseil que je veux lui parler.

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