‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 58 sur 1121 · SCÈNE TL · texte numérisé non relu

SCÈNE TL

GUATTINARA , CHARLES-QUINT.

(Pendant ces derniers mots, le tableau en pied de saint Pacôme, qui est placé sur le pan coupé, à droite, a glissé dans la boiserie. Charles-Quint est entré lentement et s'est arrêté derrière Guattinara, qu'il écoute.)

guattinara. Ah! pourquoi a-t-on un maître?

charles-quint, lui mettant la main sur l'épaule. Parce que tout le monde en a, Guattinara, même les rois, qui ne font pas toujours leurs volontés.

guattinara, se retournant effrayé. Vous, sire!., et d'où Votre Majesté vient-elle ainsi?

charles-quint. De mon oratoire!..

guattinara. Et quand donc le roi a-t-il fait pratiquer cette porte secrète?..

charles-quint. Ce n'est pas moi!., c'est le beau, l'élégant Philippe d'Autriche, qui s'enfermait tous les jours là, clans son oratoire !

guattinara. Lui!., si peu dévot! m

charles-quint. Pour se soustraire à la jalousie, ou plutôt i l'amour de mi pauvre mère, Jeanne de Castille, qui voulait toujours le retenir au palais; et par cette tour et cet escalier...

guattinara. Je comprends!

charles-quint, mettant le doigt sur ses lèvres. Secret de famille !

guattinara. Qui vous a fait accepter ce lieu pour prison ? charles-quint. Quand tu me l'as proposé. guattinara. Je crois même que c'est Votre Majesté qui m'en a fait venir l'idée !

charles-quint. C'est possible !

guattinara. bit comment, sire, malgré la résolution que vous aviez prise, avez-vous permis à la princesse Marguerite de pénétrer dans cette tour? car je ne l'y ai amenée que | par votre ordre, et voilà près de deux heures qu'elle y est.

charles-quint. C'est ta faute!

guattinara. Ma faute!

charles-quint. Ou l'indiscrétion de quelques gardiens...

guattinara. Ils sont plus prisonniers que leur captif, et ne sortent pas d'ici ; c'est moi, seul, qui communique avec eux.

charles-quint. Eh bien! alors, c'est toi qui as rendu compteà Marguerite des traitementsqu'éprouvaitson frère...

guattinara. Ah! sire...

charles-quint. Traitements que j'ignorais moi-même, et contre lesquels j'ai du m'élever !.. il était de mon devoir, de mon honneur, d'accueillir des plaintes dont elle eût fait retentir toutes les cours de l'Europe, et qu'il valait mieux écouter... entre nous... dans le conseil.

guattinara. Elle y a donc parlé ?

charles-quint. Avec une habileté, une chaleur, une éloquence à laquelle tu ne te serais jamais attendu... ni moi non plus!.. Par saint Jacques, elle a plaidé la liberté de son frère et la paix avec la France, de manière à nous prouver que c'était t'avantage de l'Espagne!.. Si tu avais vu avec quel art, quelle flatterie, quelle adresse, elle parait tous mes arguments, évitant de me blesser, et ne cherchant qu'à me désarmer!., à chaque instant, je me sentais perdre du terrain1., et moi encore! ce n'était rien je me défendais ;

mais tous mes vieux conseillers, sous la puissance de sa parole et le feu de son regard, ne faisaient plus attention à mes signes de tète ni à mes gestes de mécontentement; ils ne voyaient qu'elle; et quand elle s'est écriée : Mon frère

LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE

Henri » n'inclinant. Madame, Madame, je vous revois enfin. — Acte 1", scène 6.

est en danger, et s'il succombe ici... clans le palais de vos rois, la postérité accusera donc Charles-Quint, ce monarque si généreux et si magnanime, de s'être défait par Je fer ou par le poison d'un ennemi redoutable; elle dira donc que François 1er, même captif, a fait peur à l'Espagne; et vous savez tous, Messeigneurs, a-t-elle continué en étendant la main vers eux, que l'Espagne ne craint personne... vous le prouverez. — Oui, oui, se sont-ils tous écriés en se levant; et j'ai vu le moment où ils allaient, par fierté espagnole, voter la liberté du roi de France... sans rançon!.. Je me suis empressé, en partageant cet élan généreux, de remettre une délibération importante à la prochaine séance du conseil, que j'aurai soin de ne plus rassembler. guattinara. A la bonne heure !

charles-quint. Mais le moyen après cela de refuser à Marguerite la permission de voir sou frère... quand tout le conseil le demande, et que, soi-même, on y est naturellement porté !.. Cependant la générosité a des bornes, surtout la générosité politique, et je n'entends pas que cet entretien se prolonge... d'autant que je crois peu au danger du roi.

guattinara. Ce danger est réel.

charles-quint. C'est une ruse dont tu es la dupe!

guattinara. Votre Majesté se trompe!.. Quand la princesse Marguerite est arrivée ici, avec moi, elle s'est élancée dans la chambre de son frère... il était pâle et sa .s connaissance, ne répondant ni à ses cris, ni à ses larmes, ni à ses caresses; alors elle est entrée dans un désespoir qui aurait touché son plus cruel ennemi...

charles-quint. C'était donc vrai?..

guattinara. Le gouverneur de la tour vous dira que le roi est au plus mal.

charles-quint. Qu'a-t-il donc?

guattinara. On n'en sait rien.

charles-quint. 11 fallait avertir mon médecin.

guattinara. 11 n'a pas voulu le voir...

charles-quint. Lui prodiguer des soins...

guattinara. 11 les a repoussés. . .

charles-quint. Il fallait le forcer à vivre.

guattinara. De par le roi?

CHARLES-QUrNT. Eh oui !

guattinara. Et s'il veut mourir?

charles-quint, se frappant le front. Il en est capable!.... pour m'enlever mon prisonnier... me priver de sa rançon... C'est un plan diabolique... conçu et combiné dans le but de

LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE

renverserions mes projets et de ne m'en laisser que la honte! guathnara . Vous croyez?..

Charles-quint . J'en suis sûr... Ces hommes de guerre ne savent rien... que mourir!.. Le beau mérite!.. S'il en est ainsi, qui peut déjouer ce complot?

guattinara. Une seule ['ers miio, et, pat malheur encore, c'est Marguerite.

CHAiiLEs-QuiNT. Qu'elle reste donc!., qu'elle reste prés de lui jusqu'à ce qu'elle m'ait rendu ce service!

guattinara. D'après sa (loin tilde, j'ai écrit au prieur des dominicains de m'envoyer un moine de son ordre.

charles-quint. Deux s'il le faut ! n'épargne rien...

guattinara. Et discrètement j<3 me suis retiré.

charles-quint, Tu as bien fait... J'ai permis aussi au comte Henri d'Albret, non pas, connue il m'en suppliait, de partager la captivité de son maître, mais de passer aujourd'hui quelques heures à ses côtés'.. On monte l'escalier... il est inutile qu'on me voie! Si le danger augmente, qu'on m'avertisse... ou plutôt... je reviendrai tantôt, savoir par moimême... Adieu! adieu! (// sort par le tableau de saint Pacôme, qui se referme sur lui.)

guattinara, seul, et regardant le taoleau qui se referme. 0 bienheureux saint Pacôme !.. et moi ainsi, je pourrai bien t'invoque!" ! . .

Page 1