‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 614 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BATHILDE, ZAMBARO. Ils sortent de la chambre à droite.

zambaro. Qu'as-tu donc?

bathilde. Je ne sais; mais je ne puis rester ici.

zambaro. Pour quelle raison?

bathilde. Je n'en ai pas; mais je veux quitter ce pays, retourner en Europe.

zambaro. Sans avoir des nouvelles de Zambaro, de mon frère; c'est impossible. C'est ton père, c'est par ses ordres que nous sommes venus ici ; et pourquoi ces ordres auxquels, il y a quelques mois, tu t'es soumise sans murmurer, te semblent-ils aujourd'hui si pénibles?

bathilde. Je ne puis m'expliquerce qui se passe en moi ! Dans ces forêts de la Bohème, où j'ai été élevée, le premier sentiment que je connus, c'était celui de la crainte qui comprimait tous les autres! le caractère violent de mon père, ses manières terriblcsme faisaient trembler! il n'y avait que toi qui me défendais.

zambaro. Oui, quand j'étais là, je t'empêchais d'être battue; mais en mon abs nce...

bathilde. Aussi, le seul objet de mes pensées était d'obéir à mon père, de. lui complaire par une soumission aveugle; et quand il me disait: « On ne se « méfie pas d'un enfant ; va près de ces voyageurs, « écoute leurs discours, épie leurs actions; va! ou sici non ! » j'y allais, et quand mon zèle et mon intelligence m'avaient valu des éloges de toute notre tribu, j'en étais flattée, j'étais fière d'avoir réussi ; il me semblait que c'était bien, que c'était glorieux.

zambaro. Oui, certainement.

bathilde. Hier encore, je le croyais.

zambaro. Et tu avais raison !

bathilde. Eli bien ! aujourd'hui, je ne sais pourquoi il me semble que c'est mal!

z \mbaro. En quoi? N'est-ce pas le sang bohémien qui coule dans nos veines? Que devons-nous aux hommes, à la société'.' Nous ont-ils accueillis? nous ont-ils admis dans leur sein ? Non ! ils nous méprisent ! nous le leur rendons, nous sommes quittes, et personne ne se doit rien. Mais qu'est-ce qui te prend donc? et depuis quand t'avises-tu de raisonner?

bathilde. Tu dis vrai ! j'ai tort ! car, depuis ce moment, tout est trouble et confusion dans mon cœur. Je souffre... je suis malheureuse!

zambaro. Toi, mon enfant! toi, pour qui je sacrifierais tout au monde! Et que veux-tu? que te faut-il? des bijoux, de belles parures? T'en ai-je laissé manquer ! et dès que nous aurons de l'argent, ce sera pour toi... je te donnerai tout ce que tu voudras.

batiui.de. Me donnerez-vous une famille, une patrie?

zambaro. Que veux tu dire?

bathilde. Me donnerez-vous des amis qui puissent m'entonrer de leur estime? Les autres femmes, on les respecte, on les hoi.ore, mais moi !

zambaro. Bathilde, y penscs-tu? D'où te viennent de pareilles idées?

bathilde. Je cherche en vain à les éloigner... partout je les retrouve, jusqu'en cet ouvrage que je ne connaissais pas, et qui m'est tombé sous la main.

zambaro, prenant le livre et lisant le titre: Fénclon!.. Ah! dame ! si tu lis de mauvais livres. Allons! allons! qu'est-ce que c'est que cela? Songeons à notre fortune ; car, en vérité, je ne te reconnais plus! Tu n'as plus d'esprit, plus d'imagination. Depuis ce matin, toi qui as le coup d'oeil si fin et si exercé, tu n'as rien vu, rien deviné, et moi, en un instant, j'ai dépisté le \rai Lionel. Ce portefeuille que tu viens de lui renvoyer, et que tu n'avais pas songé à ouvrir, m'en a appris bien d'autres; et maintenant que je suis sur la voie, je te réponds qu'avant ce soir... Eh bien! qu'as-tu donc? te voilà tout émue!..

bathilde. Mon ami, vous m'avez dit tant de fois que, pour moi, vous feriez tous les sacrifices: eh bien! je vous en demande un, renoncez à cette maudite affaire.

zambaro. Impossible ! j'ai donné ma parole au gouverneur, qui m'a payé d'avance, et l'honneur avant tout... mon état serait perdu.

bathilde, vivement. Et c'est ce que je demande ! pour vous,pour votre sûreté, promettez-moi de l'abandonner.

zambaro. Et comment vivre?

bathilde. En honnête homme.

zambaro. Quand on n'a pas pris cet état-là de bonne heure, on n'y fait rien, et j'y serais gauche; tandis que celui-ci... Écoute, j'ai entendu parler! Lionel et son ami sont là dans cette chambre, en conférence secrète, (Indiquant la chambre à gauche.) et peut-être qu'en prêtant l'oreille... (Il s'approche de la porte.)

bathilde, à part. Ah! mon Dieu! (Haut.) C'est inutile, ils sont sortis.

zambaro, écoutant. Du tout, je reconnais sa voix.

bathilde, à part. Comment l'avertir?

zambaro, de même. Ne fais pas de bruit.

bathilde, s'approche du guéridon et le renverse avec les porcelaines. Ah !..

zambaro, se retournant. Que le diable t'emporte !

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