‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 645 sur 1121 · M. DUBREUIL, BERNARD · texte numérisé non relu

M. DUBREUIL, BERNARD

m. dubreuil. Bonjour, mon garçon; qu'est-ce qui l'amène si matin?

bernard. Je n'ai pas eu la patience d'attendre jusqu'au dîner, parce que j'avais à vous raconter quelque chose de si étonnant... Mon père en a été dans l'enchantement, et vous aussi, j'en suis sûr, parce que vous êtes un si brave homme, un si honnête homme.

m. dubreuil. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de toi. Allons, vite, dis-moi ce. qui t'arrive.

LES ADIEUX AU COMPTOIR

Bernard. Voyez-vous, quand j'étais à Lyon, mon père m'écrivait toutes les semaines : «Sois bon sujet, « et M. Dubreuil te donnera sa fille. » Vous-même, quand vous veniez, vous m'en disiez autant, et vous conviendrez que cela monte la tète d'un jeune commismarchand, qui a dix-huit ans et de l'imagination; de sorte que, sans connaître mademoiselle Élisa, et sans l'avoir jamais vue, j'en étais déjà amoureux sur parole.

m. dubreuil. 11 n'y a pas de mal jusqu'à présent.

bernard. Ah bien oui! tout cela était bel et bon de loin; mais je n'ai pas été deux jours à Paris que ça n'était plus ça.

m. dubreuil. Qu'est-ce à dire?

bernard. Hier au soir, j'ai été au bal chez un riche banquier, avec qui mon père a des relations d'affaires. Dieux ! quel coup d'œil !

Aie de Marianne.

Chez nous au bal on aime à rire,

C'est là que règne la gaité;

Mais à Paris, sans se rien dire,

On s'amuse avec gravité.

Malgré l'orchestre aux sons joyeux, Chacun dansait, et d'un air sérieux!

Et les messieurs! il faut les voir!

Pour être gai, tout le monde est en noir;

En voyant un pareil négoce,

Surtout leur sombre vêtement,

On dirait d'un enterrement, Qui se trouve à la noce.

Aussi, moi, qui n'y étais pas, j'allais me retirer, lorsque je vois entrer, avec sa mère, une jeune personne qui avait une physionomie si douce et si jolie, que, crac ! au premier coup d'oeil, voilà la tète et le cœur qui sont partis.

m. dubreuil. Allons, il ne manquait plus que cela, le voilà amoureux.

bernard. Oh! amoureux en plein! Et vous sentez bien que je pensais déjà à vous et à mon père, et que je me faisais de fameux reproches, sans compter les remords qui allaient leur train, lorsqu'au moment où ces dames venaient de partir, quelqu'un les a nommées devant moi; et jugez de ma surprise! c'étaient madame Dubreuil et mademoiselle Élisa, votre femme et votre fille.

m. dubreuil. 11 se pourrait! Hier, en effet, elles ont été au b.il.

berisau). Hein! quelle rencontre! et quel bon hasard! Tomber ainsi amoureux de sa femme! car je l'aimais d'avance. Je l'adore maintenant... je l'aimerai toujours. Je n'en ai pas dormi de la nuit; j'en ai la fièvre.

M DUBREUIL

Ain du vaudeville de la Somnambule.

Je ne sais pas s'il faut ou non te plaindre; Mais ça va mal, mon cher, pour tes amours.

BERNARD

Que dites-vous ! quel malheur faut-il craindre? Ai-je un rival?., parlez vite, j'y cours. Si je n'ai pas, pour celle qui m'enchante, Assez d'esprit pour la bien mériter; J'aurai, du moins, si quelqu'un se présente, Assez de cœur pour la lui disputer.

m. dubreuil. Vuyez-vous, quelle bonne tète!.. Eh! non, ce n'est pas cela, c'est ma femme et ma tille qui détestent les commerçants et le commerce, et qui ne veulent pas entendre parler de ce mariage.

Bernard. Qu'est-ce que vous me dites là? moi, qui ne peux plus être heureux qu'avec mademoiselle Élisa!

D'ailleurs, est-ce que vous n'êtes pas le maître chez vous? Est-ce que vous ne pouvez pas dire : « Je le veux. »

m. dubreuil. Oui, sans doute; mais qu'en arriverat-il? ma femme criera à la tyrannie, au despotisme; et ma fille, qui est déjà mal disposée, t'en aimera encore moins.

bernard. Vous avez raison; mais alors quel parti prendre?

m. dubreuil. Ce n'est pas facile : sans les heurter du front, trouver quelque moyen d'arriver à notre but. Il faudrait tâcher de plaire à ma femme et à ma fille. Hier, comment as-tu élé accueilli?

bernard. Fort bien. Mademoiselle Élisa avait un air si aimable ! Et pour madame sa mère...

Air : Du partage de la richesse.

Elle observait mon genre et ma mjthodc, Car pour ce bal mon père avait voulu Que l'on me fit un costume à la mode : Ainsi, jugez comme j'étais vêtu.

Dans ce salon ils étaient tous si drôles; Mais un surtout que de loin j'aperçoi ; Je m'en approche en haussant les épaules, Et le miroir m'apprend que c'était moi.

U est vrai qu'il n'y avait pas là un cavalier qui fût plus ridicule. Aussi tout le monde m'admirait.

m. dubreuil. A merveille. Voilà un commencement. Pour continuer, il faut t'en aller sur-le-champ, car ma femme aime les élégants, les gens à la mode; et tout serait perdu si elle te voyait accoutré de la sorte.

bernard. Dame ! c'est pour le matin, mon costume de travail.

m. dubreuil. Va mettre ton bel habit, ta chaîne d'or, le lorgnon, et reviens sur-le-champ.

bernard. A quoi bon?

m. dubreuil. A quoi bon? Nous verrons après. Cela ne te regarde pas; et quoi qu'il arrive, aie soin de ne me contrarier en rien, de me laisser faire, et de toujours dire comme moi.

bernard. C'est dit. (// sort.)

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