SCÈNE XL
RINVILLE, seul. Bravo ! cela va bien! brouillé avec le père, brouillé avec la fille; voilà une ruse qui m'a joliment réussi. J'en suis d'autant plus désolé, que maintenant ce n'est plus pour plaisanter. Emmeline est charmante, et je ne renoncerai pas à sa main. Je sais bien que d'un mot je puis me justifier; mais pour dire ce mot, il faudrait être sûr que c'est moi que l'on aime, et non le souvenir de M. Charles.
Air de la Sentinelle.
L'hymen, dit-on, craint les petits cousins; Moi je frémis sitôt que l'on en parle, Et je voudrais, pour fixer mes destins, Faire oublier tout à fait monsieur Charle.
Sans cela, j'en conviens ici, Pour moi la chance est au moins incertaine;
Si je prends sa place aujourd'hui,
Plus tard, quand je serai mari,
Il pourrait bien prendre la mienne.
RINVILLE, CHARLES.
ciiarles, à la cantonade. Je vous remercie, Monsieur, vous êtes bien honnête, je ne suis pas fâché de me reposer, pnree qu'il n'y a rien de fatigant comme les pataches, surtout quand on les prend à jeun.
rinville. Voilà un jeune cadet qui a une tournure originale.
Charles* Il paraît que M. Dervière n'y est pas.
rinville. Non, Monsieur.
ciiarles. Ni sa fille non plus.
rinville. Non, Monsieur.
CHARLES. Tant mieux.
rinville. Et pourquoi ?
ciiarles. Je dis tant mieiiX, parce que j'ai à leur parler, ét qu'alors cela nie donnera le temps de chercher ce que je veux leur dire. Monsieur est de la maison?..
rinville. A peu i>rès.
LES PREMIÈRES AMOURS
ciiari.es. Vous pourriez alors me rendre un service ; c'est peut-être indiscret, mais entre jeunes gens...
rinville. Parlez, Monsieur.
charles. N'est-il pas venu ici un nommé Zacliarie, un capitaliste allemand?
rinville. Un usurier! il sort d'ici.
charles. Voilà ce que je craignais; je ne sais pas comment il aura su l'adresse démon oncle.
mis ville. 0 ciel! est-ce que vous seriez M. Charles? Charles Desroches?
chaules. Lui-même, qui, après huit ans de courses et d'erreurs, revient incognito, comme l'enfant prodigue, dans la maison paternelle de son oncle. J'espérais arriver ici avant qu'on ne se doutât de rien; c'est pourquoi j'ai pris la patache, la poste de la petite propriété; je ne me suis même pas arrêté pour déjeuner en route, et cependant ce maudit Zacharie m'a encore devancé, et je suis sûr qu'il a prévenu contre moi l'esprit de toute ma famille.
rinville. Nullement, il a seulement présenté une lettre de change que votre oncle a acquittée, et que voici. (Il lui donne la lettre de change.)
charles. 11 se pourrait ! le bon oncle! oh! oui! liens sacrés de la nature et du sang! voilà justement ce que je me disais en route : on a des parents ou on n'en a pas; (Montrant la lettre de change.) c'est bien ma lettre de change ; mais les autres, ses sœurs, car la famille est nombreuse.
rinville. M. Dervière ne veut pas les payer; il en a assez comme cela.
charles. Déjà! Et qu'est-ce que mon oncle a dit de l'autre affaire, de la grande? Il a dû être furieux?
rinville. Quoi donc?
charles. Ce que j'ai fait à Besançon l'autre mois. Est-ce que vous ne savez pas?
rinville. Non, sans doute, ni votre oncle non plus.
charles. Vraiment ! Alors n'en dites rien ; nous pouvons nous en retirer, parce que pour l'adresse et la persuasion, je suis là : j'ai de l'esprit naturel et de la lecture; j'ai été élevé par ma vieille tante Judith, qui m'a appris la littérature dans les romans et dans les comédies. 11 y a cinq ou six manières d'attendrir les oncles et de les forcer à pardonner, pourvu qu'ils ne vous connaissent pas; par exemple, il ne faut pas être connu; c'est de rigueur; et je ne sais comment me déguiser aux yeux de mon oncle.
rinville. Voulez-vous un moyen?
charles. Je ne demande pas mieux.
rinville. On attend aujourd'hui un prétendu, M. de Rinville, propriétaire des environs. Je sais, de bonne part, qu'il ne viendra pas et qu'il n'est pas connu de votre famille.
charles. Attendez? une idée ! je vais passer pour lui.
rinville. C'est ce que j'allais vous dire.
charles. Par exemple, la farce sera' bonne, ça en fera une de plus; mais j'en ai déjà tant fait! sans compter celles qu'on m'a fait faire. Mais, oserai-je vous demander, Monsieur, à qui je suis redevable?..
rinville. Je suis neveu de votre oncle.
charles. Vous êtes mon cousin? Ah! c'est du côté de mon oncle Laverdure.
rinville. Précisément! mais service pour service. Quand vous allez être M. de Rinville, je vous prie de ne pas parler de moi à mon oncle; car nous sommes brouillés, et il vient de me renvoyer de chez lui.
charles. Vraiment ! vous avez donc fait aussi des farces?
rinville. Les mêmes que vous.
charles. Oh! diable! Alors c'est fameux! Il parait que c'est dans le sang. Touchez là, cousin, et promettons-nous alliance mutuelle.
rinville, lui prenant la main. Qu'est-ce que vous avez donc là, et quelle est cette bague?
charles. C'est d'autrefois, dans le temps où j'étais simple et innocent; c'est un cadeau de ma cousine, un souvenir d'enfance; et je suis sur qu'elle a conservé le pareil.
rinville, la retirant de son doigt. Gardez-vous alors de le porter si vous ne voulez pas qu'elle vous reconnaisse.
charles. C'est ma foi vrai, je n'y pensais pas. rinville. Pour plus de sûreté, je le garde aujourd'hui.
charles. Tant que vous voudrez, mon cousin.
rinville. Silence ! c'est notre famille, et je ne veux pas qu'on me voie. N'oubliez pas qu'on attendait M. de Rinville, le prétendu; ainsi laissez-les faire, et ne dites rien.
chaules. A la bonne heure; c'est plus commode pour les frais d'imagination. (liinuille sort par la porte à droite.)