SCENE PREMIERE
MADAME LOCARD, ALEXANDRE.
madame locard. Il me semble que vous devez vous en rapportera moi. après tout ce que j'ai fait pour vous.
Alexandre. Mon Dieu, ma mère, je sais ce que je vous dois. Mon frère et moi n'avions qu'un modique héritage; vous avez juré que nous ferions fortune, vous avez su inspirer de la confiance à nos parents, à nos amis, même à ceux qui ne l'étaient pas. Voilà, grâce à vous, mon frère agent de change; à crédit, il est vrai, car il n'a pas encore donné un sou ; mais enfin, il exerce, et il a voiture. Moi, qui vais à pied, je suis un peu plus avancé, je suis notaire, à moitié ; je ne dois plus que deux cent mille francs ; mais je les dois, et comment les payer?
madame locard. Par un mariage, par un beau mariage; c'est la règle à présent; voyez tous vosconfrères.
Air : De sommeiller encor, ma chère.
Souvent il est fort difficile De payer mille écus comptant; Mais lorsque l'on en doit cent mille, Cela devient tout différent :
Les affaires sont bientôt faites, On trouve un beau-père obligeant A qui l'on apporte ses dettes Et qui vous donne son argent.
Alexandre. Tenez, ma mère, s'il m'était permis de ne pas avoir d'ambition, et de penser à ma manière, j'épouserais Amélie, votre filleule, avecqui j'ai étéélevé.
madame locard. Y pensez-vous ?
Alexandre. Je sais bien qu'elle est orpheline, qu'elle n'a rien pour le moment, et qu'elle n'en aura pas davantage par la suite.
madame locard. Et votre charge à payer?
Alexandre. Sans doute ; mais ça n'empêche pas de remarquer deux beaux yeux, d'éprouver une émotion involontaire, d'avoir des idées de bonheur!..
madame locard. Et votre charge à payer?
Alexandre. Ah çà ! je n'ai donc pas le droit d'exiger que ma future me convienne ?
madame locard. Non , Monsieur, ce n'est pas pour vous que vous vous mariez.
Alexandre. C'est juste, c'est pour mon prédécesseur, celui qui m'a cédé son étude.
madame locard. Un homme dur, inexorable, qui n'a que des chiffres dans le cœur; et tout à l'heure, je faisais mes comptes : c'est dans trois mois qu'est l'échéance, et s'il y a le moindre retard, la moindre poursuite, c'en est fait de votre considération, et par conséquent de votre fortune; car le notariat est un état de confiance; dès qu'on y fait faillite une fois, on est ruiné pour toujours; ce n'est pas comme dans la banque ou les finances...
Alexandre. Vous avez raison. Eh bien! voyons, ma mère, que faut-il faire?
madame locard. J'ai mis en campagne toutes mes connaissances, et l'on nous propose déjà plusieurs partis : ce qu'on a trouvé de mieux jusqu'à présent, c'est une demoiselle de deux cent mille francs.
Alexandre, C'est bien peu...
madame locard. Oui, mais on aura la dot sur-lechamp, et pour nous c'est le principal! C'est la nièce d'un manufacturier.
Alexandre. Je n'aime pas beaucoup ces gens-là.
madame locard. Ni moi non plus, mais ils paient comptant.
ALEXANDRE
Air : Un homme pour faire un tableau.
J'aurais désiré, je le sens, Connaître un peu plus ma future...
MADAME LOCARD.
On vous dit : deux cent mille francs.
ALEXANDRE
Oui, c'est la dot qu'elle m'assure; Mais ses traits?
MADAME LOCARD.
Je n'en ai rien su.
ALEXANDRE
Mais son humeur, son caractère?
MADAME LOCARD.
J'ai négligé le superflu
Pour m'occuper du nécessaire.
Qui vient là? C'est Auguste, votre troisième clerc. (Elle va s'asseoir auprès de la table, à gauche.)