‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 952 sur 1121 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LA MARQUISE, LE COMTE DE MORENO ; ISABELLE, HERMAN, annonçant.

herman. Le comte de Moreno et dona Isabelle. (// sort. Le comte de Moreno et dona Isabelle entrent par ! la porte à gauche.)

la marquise. Quelle aimable surprise ! Comment, monsieur le comte, vous voilà dans ce pays ! le comte. Oui, Madame, un voyage d'agrément; I j'ai amené avec moi ma fille qui ne connaissait point l'Allemagne, et que j'ai l'honneur de vous présenter. J'ai voulu que notre première visite vous fût consacrée, car nous arrivons à l'instant, nous descendons de voiture.

Isabelle. C'est-à-dire, mon père, hier au soir.

le comte. Hier après minuit, c'est comme si c'était aujourd'hui ; et je sens déjà que ce voyage m'a fait beaucoup de bien.

Isabelle. Oh non!.... Vous étiez trop inquiet; à chaque instant vous vous informiez si le baron de Saldorf, si l'envoyé de Saxe ne nous avait pas précédés. Je vous demande ce que cela fait d'arriver une heure plus tôt?

le comte. Isabelle ! . .

Isabelle. Ah ! mon Dieu ! est-ce que j'ai eu tort de dire cela? est-ce que cela vous fâche?

le comte. Moi, en aucune façon.

Isabelle. Ne m'en voulez pas, je ne parlerai plus de ce voyage, d'autant plus que nous voilà arrivés, et j'espère bien me dédommager ici des ennuis de la route.

la marquise. Je n'ose vous le promettre. Dans celte résidence, on est très-sérieux, il y a peu de plaisirs, peu de fêtes.

Isabelle. Il y en aura ; du moins je m'en doute, car mon père ne me dit jamais rien, mais il m'a ordonné d'emporter mes robes de bal : et une robe de bal, vous savez ce que cela signifie... Moi, d'abord, j'ai compris de suite. Bien plus, il a eu la bonté (car excepté de parler, mon père ne me refuse rien), il a eu la bonté de commander un manteau de cour magnifique.

le comte. Moi!

Isabelle. Vous savez bien, comme ceux que por-

taient les dames d'honneur au mariage de notre reine. la marquise. 0 ciel !

Isabelle. C'est peut-êlre alors pour quelque cérémonie de ce genre-là.

le comte, vivement. Isabelle!..

Isabelle. Ah ! mon Dieu ! est-ce que j'ai encore eu tort de dire cela? Ne vous fâchez pas, je ne parlerai plus jamais de robe de cour, de bal, ni de mariage.

la marquise, affectant de sourire. Au contraire, parlons-cn. Comment, monsieur le comte, vous ne me prévenez pas ; vous ! un ancien ami ! je ne vous reconnais pas là ; car enfin comme Française, on a une réputation à soutenir; on ne veut point se laisser éclipser par les dames de la cour. Parlez vite, Monsieur, mon intérêt vous répond de ma discrétion.

le comte. Je suis fâché que l'étourderie de ma fille m'ait ôté le mérite d'une confidence que mon intention était de vous faire. Connaissant le crédit et l'estime dont vous jouissez, vous vous doutez bien que j'avais dessein de réclamer vos bons offices.

la marquise. Vraiment ! nous autres femmes, cependant, avons si peu de suite dans les idées, nous comprenons si peu les graves intérêts qui vous occupent! Moi, d'abord, si vous me parlez autre chose que modes nouvelles, je n'y suis plus.

Isabelle. C'est comme moi, aussi mon père ne veut jamais rien me confier.

le comte. Il me semble que je n'ai pas si grand tort. Aujourd'hui cependant, et par exception, je veux bien tout vous dire, vous n'en sentirez que mieux la nécessité de vous taire. 11 s'agit du mariage d'une princesse de notre maison avec le prince Rodolphe.

la marquise, à part. 0 ciel!.. (Haut.) Et il paraî qu'il y a des obstacles?

le comte. De très-grands.

la marquise, à part. Je respire.

le comte. J'ai appris, à n'en pouvoir pas douter, par des moyens trop longs à vous expliquer, que la Saxe avait dans ce moment les mêmes intentions.

la marquise, à part. Un ennemi de plus. Ah! mon Dieu !

le comte. Le baron de Saldorf, son envoyé, doit arriver incessamment pour négocier cette grande affaire. Il y a entre nous d'anciennes rivalités ; et, à quelque prix que ce soit, il faut que je l'emporte sur lui.

la marquise. Si cependant le prince ne voulait pas se marier...

le comte. 11 n'est pas maître de s'y opposer ^ il se doit à l'Etat.

Air : Que d'établissements nouveaux.

Des peuples voulant le bonheur, Les princes, dans ces alliances, Consultent rarement leur cœur ; Mais ils cèdent aux convenances.

Ils ne sont pas les seuls, je crois, Et, dans la ville et les provinces, Je sais bien des maris bourgeois Qui sont heureux comme des princes.

Vous sentez bien que depuis mon arrivée, depuis cette nuit, je n'ai pas perdu mon temps. J'ai déjà su me ménager des intelligences, qui me tiendront au courant de tout ce qui se passe; et de plus, j'ai eu ce matin une entrevue avec le grand-duc, qui est fort bien disposé, mais qui ne se prononce pas encore.

Isabelle. Tant de choses depuis hier ! et je ne m'en doutais seulement pas. On ne dort donc point quand on est diplomate?

le comte. Maintenant, ce que je vous demande, Ma-

LE DIPLOMATE

dame, c'est de parler dan? notre sens, non-seulement au prince, mais à la cour, mais chez vous. C'est dans les salons que se fait l'opinion; aussi, quand on veut réussir à présent, il faut avoir pour soi les femmes, surtout les femmes d'esprit; car l'esprit maintenant est une puissance.

la marquise. Sous ce rapport-là, je me défie de mon pouvoir.

le comte. Il y a des souverains qui ne connaissent pas leur force, et voilà où vous en êtes. Le second service que j'attends de votre amitié, c'est de vouloir bien, pendant mon séjour en cette résidence, garder ma fille auprès de vous ; je ne connais pas de société ni de maison plus agréable que la vôtre.

la marquise. Vous me demandez là un service dont je vous devrai de la reconnaissance. (La marquise passe du côté d'Isabelle.)

Isabelle. Ah ! Madame, que vous êtes bonne ! Mon père, je le vois, craint mes indiscrétions; c'est pour cela qu'il m'éloigne de lui.

le comte. Moi, quelle idée ! Si vous voulez, ma chère amie, que je vous parle, là, bien franchement, diplomatie à part, je vous mets sous la protection de Madame, parce qu'il y a quelqu'un au monde dont je crains les assiduités, quelqu'un que vous connaissez très-bien, et que partout, en voyage, nous retrouvons sous nos pas...

Isabelle. C'est peut-être par hasard !

le comte. Un franc étourdi, qui avait un nom , de la naissance, qui pouvait parvenir à tout, le fils d'un ancien ami, à qui moi-même j'avais donné les premières leçons, mais que j'ai été forcé d'abandonner, car M ne fera jamais rien.

Isabelle. C'est-à-dire qu'il ne fera jamais un homme d'État ; mais il peut faire autre chose. Croiriez-vous, Madame, que ce pauvre jeune homme, afin de plaire à mon père, et de mériter ma main, a essayé d'être diplomate? 11 a étudié pendant deux ans, à Paris, aux affaires étrangères. Il ne peut pas, il n'y entend rien; ce n'esl pas sa faute. 11 n'a pas de vocation; c'est pour cela que mon père ne peut pas le souffrir. Et moi, si j'avais le droit d'avoir un avis, c'est pour cela que je le préférerais. Je ne veux pas être la femme d'un ambassadeur, je ne suis pas assez discrète pour cela. Quand il faut tous les matins demander à son mari la physionomie qu'on doit avoir dans la journée, c'est terrible, c'est une contrainte, un déguisement continuel : la vie entière a l'air d'un bal masqué, et le bal masqué est si ennuyeux!

le comte. Pas toujours : n'est-il pas vrai, Madame ? mais quelles que soient mes idées, ce n'est pas ici le moment de les discuter; l'important, d'abord, est de veiller sur ma fille, ce qui m'est impossible. J'ai trop d'atfaires pour m'occuper des miennes, et, obligé par état à connaître ce qui se passe chez les autres, je n'ai pas le temps de savoir ce qui se fait chez moi; mais en vous la confiant, me voilà bien tranquille, et je défierai bien désormais M. de Chavigni.

la marquise. Comment! M. de Cbavigni, un Français?

Isabelle. Oui, Madame.

la marquise. C'est lui que vous craignez? le comte. Je ne le crains plus, Madame; et ce n'est pas ici qu'il oserait venir.

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