A.GNY. — Imprimerie de Vialat et Cie. — M
LE MÀUtAÛfi DE MAISON.
dormait au château? voilà mademoiselle Suzclte qui est déjà sur pied.
suzette. C'est monsieur Pinchoiij le fermier de M. le comte.
pinchoîn. Eh! oui, vraiment. Aujourd'hui, à cinq heures du matin, moi et ma femme, madame Pinchon, nous étions hors du lit, parce qu'à la ferme on dort aussi bien qu'au château ; mais l'on dort plus vite, excepté le dimanche; car on fait son dimanche. Mais pardon, mademoiselle Suzette, ce sont là des détails de ménage. Ma petite femme m'a dit comme ça: « Pinchon, je vaisau marché, où tu viendras me rejoindre. Toi, pendant ce temps-là, va compter avec M. le comte, et lui porter le prix de ses fermages; » car, afin que vous le sachiez, c'est aujourd'hui la Toussaint.
suzette. Oh! l'on sait combien vous êtes exact.
pinchon. C'est vrai. Au jour de l'échéance, il faut que tout soit payé; point d'arriéré , point de retard : c'est ma femme qui m'a mis sur ce pied-là, parce que, là-dessus, madame Pinchon n'entend pas la plaisanterie.
Air du vaudeville du Charlatanisme .
Depuis que de payer comptant Ma f'emm' m'a fait prendr' l'habitude, Nos richesses vont en augmentant, Via c' que c'est que l'exactitude.
SUZETTE
Votre femme?
PINCHON
Des r'mercîments : Sur ell' n'ayez pas d'inquiétude; Fraîche et vermeille.
SUZETTE
Et vos enfants?
PINCHON
Fort bien : un de plus tous les ans; Vlà c' que c'est que l'exactitude.
Mais vous ne venez plus à la ferme; voilà un siècle qu'on ne vous y a vue.
suzette. Il y a tant de monde au château, que je ne l'ose quitter! Voilà quinze personnes au moins qui nous arrivent de la capitale; des belles dames, des jeunes gens à la mode. On va à la chasse ou à la pèche le matin; on joue la comédie tous les soirs. Hier encore il y avait un bal où l'on a dansé jusqu'après minuit. Enfin, c'est la ville à la campagne, c'est Paris au milieu du Lyonnais.
pinchon. Dieu ! s'amusent-ils ces Parisiens! et c'est M. le comte qui reçoit, qui héberge tout cela. Vlà un cligne homme !
Am de l'Écu de six francs.
C'est un brave et bon militaire, Un honnête homme, Dieu merci ; Quand on s' mèT d'être millionnaire, Il fondrait l'être comme lui.
Aussi chacun l'aime à la ronde; Car son bras est à son pays, Son cœur est à tous ses amis, Et sa fortune à tout le monde.
Et son fils, not' jeune maître, c'est un gaillard celuilà! Ah! ah!
suzette. Taisez- vous donc; ne parlez pas si haut, car il est là; il dort. (Désignant la chambre à gauche.)
pinchon. Ah! c'est la porte de sa chambre! Est-ce qu'il est malade, par hasard?
suzette. Eli! vraiment oui. Hier, il est sorti de ce bal avec la lièvre : et cela n'a fait qu'augmenter cette nuit, du moinsà ceque m'a dit Bertrand, qui est déjà entré dans son appartement.
pinchon. Ça ne m'étonne pas. Avec un air si doux et si gentil, il parait que c'est un diable, du moins à ce que m'a dit madame Pinchon ; et quand on est le fils d'un général, qu'on a dix-huit ans, de la fortune et une jolie tournure, on fait tout ce qu'on veut, n'estce pas, mademoiselle Suzette? Mais vous-même qu'avez-vous donc ? plus je vous regarde, et plus je vous trouve changée ; non pas que vous ne soyez toujours fraîche et bien gentille, mais les autres années vous étiez si gaie, si étourdie, toujours sautant, toujours courant ; et maintenant je vous vois triste et rêveuse. Est-ce que par hasard il vous serait survenu des chagrins?
suzette. Est-il étonnant d'en avoir lorsqu'on est orpheline, lorsqu'on est seule au monde?
pinchon. Seule! vous ne l'êtes pas. N'avez-vous pas été recueillie et élevée par madame la comtesse, auprès de laquelle vous étiez femme de chambre, il est vrai, mais qui vous a toujours traitée comme son enfant; et après la mort de cette digne dame, son mari, à qui elle vous a recommandée, n'a-t-il pas toujours eu pour vous les mêmes soins, la même tendresse ? Et voyez-vous, mademoiselle Suzette, j' gagerais que l'intention de M. le comte est de vous donner une dot et un épouseur.
suzette. Il serait vrai?
pinchon. Tout le monde le dit dans le pays.
suzette. Je l'en remercie; mais je ne tiens pas à me marier.
pinchon. Bah ! madame Pinchon disait aussi comme vous, et maintenant demandez-lui en des nouvelles. En tout cas, et si vous vous décidez, j'ai un parti à vous proposer, un parti auquel je pense depuis longtemps; mais nia femme vous en parlera, parce que, dans notre ménage, c'est moi qui ai les idées et c'est elle qui a la parole. (On entend une sonnette dans la chambre du fond.)
suzette. Tenez, tenez, c'est M. le comte qui sonne son valet de chambre, qui vous dira si vous pouvez entrer.
PINCHON
Air : Dieu tout-puissant par qui le comestible.
Dépèchons-nous, il sortirait peut-être,
Et je m'en vais, en fermier diligent,
A son lever, offrir à notre maitre
Mes humbl's respects, ainsi que mon argent.
(A Suzette ) Pour vous, quittez cet air triste et sévère; Que la gaîté vienne charmer vos jours ; Et si I' château ne vous en offre guère, V'nez à la ferme, ou en trouve toujours.
ENSEMBLE
SUZETTE
Dépèehrz-vous, etc.
PINCHON
Dépêchons-nous, etc.
(Pinchon sort par le fond.)