‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 981 sur 1121 · ÉDOUARD, SUZETTE · texte numérisé non relu

ÉDOUARD, SUZETTE

édouard. Adieu, mon brave. En voilà un qui est bien le meilleur soldat et le plus mauvais garde-malade que je connaisse.

suzette. Comment vous trouvez-vous?

édouard. Mieux, depuis que je suis ici.

suzette. Eh bien! ne parlez pas, je vais travailler auprès de vous, ou bien je vous lirai, si vous l'aimez mieux. (Elle prend une chaise, se place à la gauche d'Edouard, et se met à travailler.)

édouard. Comme tu voudras.

Air : Ainsi que vous, je veux, Mademoiselle. D'autre docteur il n'est pas nécessaire. suzette.

Je serai le vôtre au jourd'hui.

Il faut rester et tranquille, et vous taire, C'est mon arrêt, et je l'ordonne ainsi, Pour vous forcer au repos, au silence, Je reste là.

EDOUARD

Moyen très-incertain; Car je suis sûr d'oublier l'ordonnance En regardant le médecin.

suzette, allant prendre sur le guéridon, à gauche, la tasse, qu'elle présente à Édouard. Ne regardez pas, Monsieur, et prenez ce que je vous donne.

édouard. Eh mais ! Suzette, comme ta main tremble !

suzette. Oui, oui; je craignais de renverser. (Pendant qu'il boit.) Cela vous fait du bien, n'est-ce pas? cela doit vous calmer, vous rafraîchir. (Au moment où elle veut prendre la soucoupe, Edouard saisit sa main qu'il porte à ses lèvres.) Eh mais! que faites-vous?

édouard. Ne m'est-il pas permis de te remercier?

suzette. Edouard, Edouard, finissez; vous voulez que je m'en aille. {Elle s'éloigne de lui, et s'avance sur le bord du théâtre.)

édouard, se levant et allant à elle. Suzette, n'es-tu pas la fille adoptive de ma mère? n'es-tu pas ma sœur? n'avons-nous pas été élevés ensemble ? Autrefois tu ne te défiais pas de mes caresses; à présent elles te font de la peine.

suzette. A moi? ce ne serait rien, peu importe; mais c'est à vous qu'il faut penser. Vous souffrez, vous êtes malade. Hier, avoir suivi cette chasse pendant cinq heures, et puis danser à ce bal une partie de la nuit. Vous n'êtes pas raisonnable; vous ne vous ménagez pas, vous mourrez.

édouard. Eh bien ! tant mieux; c'est ce que je veux,

LE MARIAGE DE RAISON

c'est ce que je désire. Ici, comme à Paris, ces folies, ces plaisirs extravagants auxquels je me livre, me sont devenus nécessaires; j'en ai besoin pour m'étourdir, pour ne pas rester seul avec moi-même ; car je souffre trop, je suis trop malheureux.

suzette. Vous, malheureux! quelle peut en être la cause?

édouard. Toi seule.

suzette. Moi ! grand Dieu !

édouard. Oui, Suzette; je t'ai toujours aimée, je t'aime comme un insensé, comme un malheureux en délire.

suzette, se cachant la figure avec la main. Ah ! Monsieur, que me dites-vous là?

édouard. D'abord, je l'avoue, j'ai cherché à me faire aimer de toi; puis j'ai rougi de mes projets : j'ai voulu te fuir, te traiter avec froideur, avec dureté, te parler comme un maître, mais ta bonté et ta douceur m'ont toujours désarmé, et ce qui a achevé de renverser toutes mes idées, toutes mes résolutions, c'est que cet amour qui me dévorait, il m'a été facile, depuis quelque temps, de voir que tu le partageais.

suzette, naïvement. C'est vrai.

édouard. Tu m'aimes donc, maintenant?

suzette. Maintenant ! non, ça a toujours été de même ; mais c'est depuis quelque temps seulement que je m'en suis aperçue.

édouard. Grand Dieu !

suzette. Mais vous, monsieur Édouard, vous ne devez pas le savoir; vous devez l'ignorer. Obtenez de votre père que je quitte ces lieux, que je m'en aille.

édouard. Tu veux quitter ces lieux !

suzette. Oui ; je ne puis pas y vivre ; je souffre, trop; tout m'y rappelle les bienfaits de votre mère; votre état, le mien, et la distance qui nous sépare; etjugez, Monsieur, jugez des tourments que j'éprouve, lorsque je vous dirai qu'hier, pendant ce bal, de la première pièce dont les portes étaient ouvertes, je vous ai vu, dans ce salon qui m'est interdit, je vous ai vu toute la soirée danser avec mademoiselle de Luccval.

édouard. C'est mon père qui me l'avait ordonné.

suzette. Parce qu'il veut vous marier avec elle : je n'en puis douter; j'en suis sûre.

édouard. Qui te l'a dit? oùl'as-tu vu?

suzette, montrant son cœur. Là. Il est des pressentiments qui ne trompent jamais.

édouard. Et moi je jure que jamais je ne consentirai à une pareille union; ou plutôt il est un moyen de te rassurer, et de la rendre impossible.

suzette. Quel est-il?

édouard. Ce n'est ici ni le lieu, ni le moment de te confier mes projets. Voici l'heure où l'on descend dans le salon, et l'on peut nous surprendre. Mais tantôt, après le déjeuner, ils partent tous pour la chasse, mon père, ainsi que ces dames. Moi, grâce à mon indisposition, il me sera permis de rester. Nous serons seuls dans la maison, je t'attendrai ici.

suzette. Seule... ici... avec vous? Non, Édouard, ce ne serait pas bien ; je ne le puis.

édouard. Tu veux donc encore ajoutera mes maux! tu veux me voir mourir, et en être la cause !

suzette. Que me dites-vous là? moi vouloir votre mort! c'est mal à vous d'employer un tel moyen pour I me décider. Vous êtes le fils de ma bienfaitrice, vous ne pouvez pas me tromper; je viendrai.

édouard, lui prenant la main. Ah ! je suis trop heureux !

suzette, apercevant M. de Bremont qui entre par te

fond. Ciel! monsieur le comte! (Elle va auprès du guéridon à gauche, comme pour y ranger quelque chose.)

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