M. DE BREMONT, BERTRAND
Bertrand, au fond. Pardon, excuse, mon général.
m. iie bremont. Ah ! c'est toi, Bertrand ? Eh bien ! que fais-tu donc là, immobile et l'arme au bras? (Il s'assied sur le fauteuil à droite.) Avance à l'ordre.
Bertrand, s'avançant. C'est que, voyez-vous, mon général, je ne suis pas à mon aise, parce que j'ai quelque chose à vous demander.
m. de bremont. Toi, me demander quelque chose ; tant mieux; car c'est la première fois de ta vie.
beutrand. 11 est vrai de dire, mon général, que vous ne m'en avez jamais laissé le temps, comme à Wagram ; vous savez, ce jour où les autres n'ont pas même pu tirer un coup de fusil : ce n'était pas mauvaise volonté de leur part ; (Faisant signe de croiser la baïonnette.) mais rapport à ce que nous avions abordé spontanément.
m. de bremont. Eh bien ! après?
Bertrand. Après : c'était pour vous dire que je suis le fils d'un de vos fermiers, que je suis parti conscrit, que je ne vous ai jamais quitté , et que je vous dois tout ; c'est vous qui m'avez mis au feu ; c'est vous qui m'avez nommé caporal, puis sergent; c'est vous, mon général, qui, en Russie, et quand je tombais de froid, avez ôté votre manteau pour en couvrir le corps de votre soldat. Aussi, maintenant, quand je vous vois une atlaque de rhumatisme, ce qui vous arrive tous les mois, j'aimerais mieux sentir la pointe de mille baïonnettes.
m. de bremont. Eh bien! enfin où en veux- tu venir?
Bertrand. J'en veux venir à vous apprendre que je suis chez vous logé, nourri, hébergé, de l'argent dans ma poche, le verre d'eau-de-vie à discrétion, et le cigare à volonté : c'est ce qui fait que je n'ai besoin de rien, et que je n'ai rien à vous demander.
M. de bremont. Que diable me disais-tu donc tout à l'heure?
Bertrand. Permettez : quand je dis que je n'ai rien, c'est que j'ai quelque chose; un bon conseil qu'il me faudrait ; mais j'aurais à reprendre cela de trop haut ; et comme je vois que vous étiez occupé...
m. de bremont. Eh oui, morbleu! mais n'importe, parle toujours, puisque tous y voilà.
Bertrand. Du tout, mG o général; j'ai bien attendu deux ans, je peux aller encore; et puisque ma présence vous dérange. (Il vtut se retirer.)
m. de bremont, le retenait. Au contraire, lu arrives à propos, car j'ai besoin de toi. (Use lève.)
Bertrand, revenant. 11 st pourrait, général ! alors ne pensons plus à mon idér et voyons la vôtre.
m. de bremont. Je crois, en effet, que nous aurons plus tôt fini, car tu n'abordes pas les sujets de conversation aussi spontanément qu'autrefois les Autrichiens.
Bertrand, froidement. Aujourd'hui, je ne dis pas; ça se peut bien, à cause de ma jambe.
m. de bremont. Eh! qui diable te parle de cela? voici de quoi il s'agit. Mon fils ne fait rien ici, il perd son temps; je veux l'éloigner, et je vais l'envoyer voyager en Italie, à Naples, en Grèce, s'il le faut.
Bertrand, froidement. Comme mon général le voudra.
m. de bremont. C'est encore un secret; mais je veux qu'il parte, non pas demain, mais aujourd'hui, et dans quelques heures.
Bertrand. Je ne m'y oppose pas.
m. de bremont. Des affaires personnelles, des ordres supérieurs me retiennent en France. Il me faut auprès de lui quelqu'un en qui j'aie autant de confiance qu'en moi-même. Ce n'est pas un serviteur qu'il me faut, car Jacques et Guillaume l'accompagneront : ce que je veux avec lui, c'est un ami, et j'ai pensé à toi.
Bertrand, vivement. Milzieux! mon général!
m. de bremont. Tu acceptes donc?
Bertrand. C'est-à-dire, général, ça me rendra bien heureux; ce n'est pas que, pour le moment, ça me vexe.
m. de bremont. Et pourquoi?
bertuand. Parce qu'avec l'aveu du cousin Pinchon, quejeviens de consulter, j'avais des idées de mariage.
m. de bremont. Toi, te marier!
Bertrand. C'est le bon moment; je n'ai plus que cela à faire.
m. de bremont. Et c'est sur un prétexte pareil que tu me refuses !
Bertrand. Un prétexte!
m. de bremont. Oui, morbleu ! et si tu ne pars pas avec mon fils, c'est que tu ne m'aimes pas.
Bertrand. Ah çà ! général, pas de plaisanteries, ni de mots équivoques.
m. de bremont. Je le répète : c'est que tu ne nous aimes pas.
Bertrand. Sarpejeu ! si ce n'était pas vous, il faudrait m'en rendre raison^ et je vous montrerais bien si je vous aime, oui ou non. Mais vous le voulez, je n'aurai peut-être que cette occasion de m'acquitter envers vous. Dans une demi-heure, j'aurai dit adieu à mesamis, j'aurai faitmonsac, et je suis àvosordres.
m. de bremont. C'est bien, je te reconnais, et je ne doutais pas de toi; je n'en ai jamais douté. Si je t'ai offensé, pardonne-moi. (Il lui tend la main.)
Bertrand. Ah ! mon général!
m. de bremont. Je reviens dans l'instant, et je te donnerai mes dernières instructions. (Il entre dans la chambre à droite.)