DE RAISON
Bertrand. Qu'avez-vous?
suzette. Rien ; je ne me sens pas bien.
Bertrand. Milzieux ! seriez-vous indisposée? Peutêtre qu'en ouvrant ce volet... (Il va vers la fenêtre.)
suzette, le retenant. Non; gardez-vous-en bien ; cela se passera; c'est le trouble, rémotion.
Bertrand. Je comprends, mademoiselle Suzette, je comprends cela, parce que, dans un jour comme celuici, un mari ça effraie toujours, surtout quand il est fait comme moi; mais tout ce que je vous demande, c'est de me parler avec franchise.
suzette. Je vous le promets.
Bertrand. Est-ce que, par hasard, vous m'aimiez?
suzette. Non, pas encore.
Bertrand. C'est ce que je me disais; je m'en doutais bien d'abord, vous ne pouvez pas m'aimer comme je vous aime ; ça n'est pas possible, et je ne suis pas assezexigeant pour cela. De sorte qu'en m'épousant aujourd'hui, ce n'était donc que par amitié, par raison?
suzette. Oui, monsieur Bertrand.
Bertrand. Eh bien ! vous n'en avez que plus de mérite à mes yeux. Je vous dois encore plus de reconnaissance que je ne croyais. Vous, si jeune et si jolie, que les amants et la séduction entourent de tous côtés, comme une brave et honnête tille, vous avez préféré un sort pauvre, mais honorable. Vous n'avez pas craint d'épouser un soldat. Eh bien ! ce soldat vousen récompensera; sa vie entière sera employée à vous en remercier, à vous rendre heureuse. Que je meure, milzieux! si jamais je vous cause un seul chagrin, ou si je vous coûte une seule larme. Et d'abord, je n'ai pas besoin de vous le dire, je ne suis rien ici. Vous êtes la reine, la maîtresse ; ordonnez, commandez, je n'ai plus maintenant d'autre colonel que vous. Ce beau pavillon que nous a donné M. le comte, la pension qu'il me fait, les deux cent cinquante francs de ma croix d'honneur, c'est à vous, je vous les abandonne.
Air de la Sentinelle.
Pour la parure et pour l'air élégant, Je veux qu' ma femme éclips' toutes les autres ; Que j' suis heureux! c' ruban teint de mon sang Va me servir pour acheter les vôtres.
Avec orgueil j' verrai ce front brillant Paré des dons que j' tiens de la victoire; Et je n' pourrai plus maintenant Penser à mon bonheur présent, Sans m' rappeler mon ancienn' gloire.
Ainsi v'ià qui est décidé. Dans les bals, dans les fêtes de villages, on nous verra toujours ensemble; moi, par état, vous vous en doutez d'avance , je ne serai pas volage, je n' courrai pas après d'aulre, je serai toujours à mon poste, auprès de vous, à vos côtés, non pour vous contraindre ni pour vous gêner dans vos plaisirs : faites comme si je n'y étais pas; seulement, quand vous aurez besoin d'appui, étendez la main, et rappelez-vous que je suis là.
suzette. Ah! Monsieur, que de bontés!
Bertrand. Tout ce que j'attends de vous c'est votre estime, votre amitié. Laissez-vous être heureuse, laissez-vous être aimée, et un jour ça vous gagnera peut- Atre. Vous vous direz : « Ce pauvre Bertrand ! j' n'ai « pas de meilleur ami au monde, il m'aime tant! il « ne faut pas être ingrate. » Et vous qui avez si bon i.œur, qui sait jusqu'où la reconnaissance peut vous mener! C'est là-dessus que je compte, mademoiselle Suzette; et en attendant ce moment-là, comme je me rappelle votre effroi, votre crainte de tout à l'heure, je veux avant tout vous rassurer, et vous prouver qu'il n'y a point de sacrifice que je ne fasse pour vous.
suzette. Que voulez-vous dire?
Bertrand. Que M. le comte nous a fait cadeau de ce pavillon, qu'il avait fait arranger comme pour luimême; ce qui fait un assez joli bivouac; quand je dis un bivouac, c'est-à-dire qu'il y a làdeiix appartements, qui sont les nôtres et qui communiquent ensemble;
en voici la clé; je vous la donne, mam'selle Suzette; et, sans jamais vous en rien dire, j'attendrai que vous m'aimiez assez pour me la rendre.
Air : Amis, voici la riante semaine.
Nous attendons ce soir tout le village, Et je vais tout disposer pour le bal ; Car vous dans'rez : ce doit êtr' de votre âge.
SUZETTE
Eh quoi ! sans vous?
BERTRAND
Sans moi, ça m'est égal.
Seulement, ce soir, sans rien dire, en silence, Derrière vous je compte me placer :
J' suivrai vos pas, et j'aurai, si j' ne danse, J'aurai du moins 1' plaisir d' vous voir danser.
(Il sort.)